Sansal-2084

Je lis peu de science-fiction, je lui préfère souvent la politique-fiction. Ayant lu et apprécié 1984 de George Orwell mais il y a de ça des années, je me suis dit que ça me ferait du bien de me replonger un peu dans un roman d’anticipation et d’ouvrir mon horizon littéraire. Il faut dire qu’une de mes copines avait mis sur sa page FB des citations extraites de ce roman que j’avais trouvées bien vues et très justes. Je me suis donc lancée dans la lecture de cette dystopie, mais mon avis est assez mitigé.

Ati vit dans un pays totalitaire et théocratique appelé l’Abistan. Ce modeste employé sans envergure vient d’être soigné dans un sanatorium pour une tuberculose. Lorsqu’il revient chez lui après une longue absence, il se met à se poser des questions sur le monde dans lequel il évolue.

La vie en Abistan est rythmée par des prières à Yölah. Elle est aussi caractérisée par l’ignorance du passé (mais aussi du présent) et la terreur — suspicion, dénonciations, mises à mort de citoyens et j’en passe. L’intégrisme religieux est le pivot central du roman qui montre que, bien loin de la foi ou de la croyance, il est surtout un moyen pour gouverner les foules. Toute ressemblance avec des pays ou régimes politiques actuels est donc parfaitement assumée.

« […] il fallait tout renommer, tout réécrire, de sorte que la vie nouvelle ne soit d’aucune manière entachée par l’Histoire passée désormais caduque, effacée comme n’ayant jamais existé. »

J’ai trouvé intéressante la novlangue dont il est fait mention tout au long du roman. À l’instar d’Orwell dans 1984, Boualem Sansal explique comment les dirigeants du pays ont modifié et appauvri la langue, façonnant ainsi les esprits des citoyens et les empêchant de penser, de construire un raisonnement et de s’interroger. Les mots abistanis ne font qu’une ou deux syllabes, les mots anciens sont supprimés et oubliés, comme le mot « démocratie », assimilé à un personnage mystérieux dont personne ne sait plus rien. Moi qui aime les mots, toutes proportions gardées, je n’ai pas pu m’empêcher de songer à la disparition progressive et programmée du latin et du grec ancien et de certaines langues dites rares dans les établissements scolaires en France…

Cependant, si j’ai aimé cette réflexion sur le langage, j’ai moins aimé le côté très explicatif du roman, notamment au début. Le système politique est développé d’une manière qui confine à l’exposé et ne fait pas progresser l’action, ce qui m’a déplu. L’abondance de nouveaux termes pour désigner les différents organes du gouvernement et les nombreux personnages m’ont paru ennuyeux. C’était trop long et ne ressemblait pas assez à un roman. On fait du sur place.

Ati lui-même, le personnage principal, est trop inconsistant à mon goût, on n’accède pas suffisamment à ses émotions et pensées, ce qui en fait un personnage un peu froid et sans réelle épaisseur. Certes, il fait figure de naïf qui découvre le monde, mais agace parfois tant il est lent à ouvrir les yeux.

« À des gens qui ne sortent jamais de leur quartier, tu peux faire croire ce que tu veux… »

Lorsque le héros rencontre Koa qui deviendra son ami, l’histoire reprend la forme d’un roman et le rythme progresse un peu. Ensemble, ils vont découvrir qu’on leur cache des choses, mener leur enquête, prendre des risques.

« Pour des gens qui ne sont jamais sortis de leur peur, l’ailleurs est un abîme. »

Je n’ai pas trop aimé la fin non plus en raison de sa forme : l’épilogue est constitué d’articles de divers organes de presse, ce que j’ai trouvé trop journalistique et pas assez romanesque.

Même si le sujet du roman est intéressant et nous conforte dans l’idée qu’un avenir sordide et délétère adviendra si les intégrismes religieux continuent leur sape dans plusieurs parties du monde, je n’ai pas été franchement séduite par cette dystopie. Et vous, l’avez-vous lue ?

2084 la fin du monde, de Boualem Sansal

Roman de langue française paru en 2015. 288 pages chez Gallimard (collection Blanche). 

Grand Prix du roman de l’Académie française 2015.

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10 commentaires sur “2084 la fin du monde de Boualem Sansal

  • 20 mai 2017 à 8 h 39 min
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    Ca a l’air très intéressant, je le note quand même en espérant que si je le lis un jour, mon impression ne soit pas aussi mitigée. ^^ »

    Par contre, je me demande si ça apporte réellement quelque chose… 1984 à son époque a dû foutre une sacrée claque, là je ne sais pas trop…

  • 20 mai 2017 à 9 h 52 min
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    Oui, je pense que la réflexion sur la théocratie, la place de la religion extrémiste dans une communauté, la culture (ou l’absence de culture et d’histoire) d’une société sont des questions intéressantes aujourd’hui pour mieux appréhender le futur. Ce que je n’ai pas apprécié, c’est la façon dont cette réflexion a été intégrée au sein du roman (l’absence de dynamisme et la faiblesse des personnages). Si tu le lis un jour, je serais curieuse d’avoir ton avis.

  • 20 mai 2017 à 11 h 05 min
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    Elle me tentait assez mais avec ce que tu en dis… C’est le souci avec les dystopies trop assumées : ça vire à la leçon de morale. Ou la leçon de choses. Ou de politique. Bref, ça se veut trop pédagogique. Je comprends totalement ton point de vue sur la question de la forme romanesque. Quand on entame un roman, un veut un roman, pas un essai ou un recueil d’articles de journaux.

  • 20 mai 2017 à 16 h 07 min
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    C’est exactement ça, le début est explicatif et trop, c’est trop. Le titre lui même se veut une dystopie à rapprocher de 1984, alors je m’attendais à un roman et à une trame narrative semblable. J’ai été déçue même si je reconnais l’intérêt du fond, la forme m’a déplu.

  • 20 mai 2017 à 18 h 35 min
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    Le novlangue me dit quelque chose… Cette langue n’est présente que dans 2084? Si oui, je l’ai étudié en classe.

  • 21 mai 2017 à 0 h 24 min
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    Non, la novlangue est déjà présente chez Orwell et Sansal reprend cette idée mais l’aspect explicatif est trop long à mon goût…

  • 21 mai 2017 à 10 h 09 min
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    C’est un livre qui m’intrigue et j’aimerai le lire, ne ce serait-ce que par curiosité.

  • 21 mai 2017 à 10 h 35 min
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    Oui je comprends, d’autant que les thématiques sont d’actualité et nous interpellent. Bonne lecture !

  • 21 mai 2017 à 20 h 55 min
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    La réflexion sur la langue dont tu parles a l’air effectivement vraiment intéressante. C’est passionnant comme sujet je trouve. Le fait de priver les habitants de mots, les prive aussi d’un socle de pensée, d’un socle de liberté…. Tu as attisé ma curiosité!

  • 21 mai 2017 à 23 h 39 min
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    Je suis d’accord avec toi, mais c’est la façon dont l’auteur a traité cette réflexion qui m’a laissée sur ma faim. Après, si le style ne te rebute pas, tu peux trouver ce roman super, il a été primé, mais j’avoue que je n’ai pas été séduite… Finalement j’aurais préféré un essai sur le sujet. Mais aujourd’hui, qui lit des essais ?

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