Zweig 24h de la vie d'une femme

J’ai découvert Zweig tardivement, en commençant par Lettres d’une inconnue et j’avais tellement aimé cette nouvelle que je m’étais promis de lire d’autres œuvres de cet auteur. Une de mes lectrices a évoqué en commentaire le fait de lire ensemble une autre nouvelle. J’ai donc proposé sur Livraddict une lecture commune et nous sommes plusieurs à nous être lancé-e-s. Une fois encore, j’ai été sous le charme.

Le narrateur, un jeune homme en voyage dans un hôtel fait la connaissance d’un petit groupe. En discutant au sujet d’une femme mariée partie soudainement avec un inconnu, il la défend, ce qui attire l’attention d’une vieille bourgeoise anglaise. Celle-ci décide de se confier à lui en privé et de lui narrer ce qui lui est arrivé de nombreuses années avant.

Mrs C… fait donc un long retour en arrière sous la forme d’une confession au cours de laquelle elle promet d’être absolument sincère. Elle raconte qu’après son veuvage, alors qu’elle a 42 ans, elle erre dans un casino de Monte-Carlo pour se désennuyer. Autrefois, son mari lui avait appris à observer les joueurs. Elle assiste à la déveine d’un jeune homme qui perd tout. Lorsqu’il quitte le casino, elle le suit et craint qu’il ne se suicide, mais n’ose l’aborder car ce serait manquer aux convenances. Elle évoque les 24 heures qui s’ensuivent, d’où le titre de la nouvelle.

La construction de la nouvelle est très bien menée : on n’assiste pas tout de suite à la confession de Mrs C… mais une attente est ménagée. De même, lorsqu’elle raconte ses tergiversations car elle hésite à entrer en contact avec le jeune joueur, le lecteur est pressé de lire la suite et tourne les pages frénétiquement pour savoir si elle va le suivre, l’aborder ou rentrer à son hôtel.

Cette œuvre évoque d’abord la passion et en particulier la passion du jeu. La description des joueurs est incroyable de réalisme, de précision et de perspicacité. Ce ne sont pas les visages qui sont étudiés par la conteuse, mais leurs mains car elles mentent moins que les faces, d’après ce que lui avait enseigné son mari. J’ai trouvé ces pages magnifiquement écrites, d’une finesse psychologique très grande.

L’écriture est sublime, pleine de finesse et d’élégance toute classique. Cette élégance est à l’image de l’héroïne elle-même qu’il s’agisse de sa tenue ou de son âme. Le récit à la première personne permet au lecteur de comprendre les hésitations et détours de Mrs C…, ses tourments face aux convenances, ses décisions. Tous les sentiments par lesquels elle passe nous sont dévoilés : curiosité, honte, joie, déception, passion avec la même sincérité qui apaisent la vieille femme tout autant qu’ils comblent le jeune homme qui reçoit sa confidence et le lecteur qui s’attache aux personnages. Mrs C… est extrêmement attachante, pleine de bonté et de détermination.

« Jamais au théâtre je n’ai regardé avec autant d’intérêt le visage d’un acteur que je le fis pour cette figure où se succédaient sans cesse, par à-coups, comme la lumière et les ombres sur un paysage, les couleurs et les sensations les plus changeantes. » 

J’ai aimé que Zweig joue avec son lecteur, en ne dévoilant pas tout de suite de quelle femme nous allions suivre le parcours de 24h, en distillant au compte-gouttes les informations, en s’attardant sur de très belles descriptions qui retardent l’action et rendent le lecteur aussi fébrile que les joueurs avides de gains toujours plus importants.

J’ai trouvé vraiment intéressant que l’auteur ne porte pas de jugement direct mais se contente de raconter des faits, avec bienveillance, même si le lecteur peut évidemment y voir une morale. Je trouve extraordinaire la façon dont Zweig parvient à se mettre dans la peau d’une femme avec toute sa sensibilité, notamment au sujet des devoirs qui lui incombent en tant que femme, même veuve et quadragénaire par rapport à un jeune homme en perdition. Bref, c’est encore une nouvelle d’excellente facture, qui mérite vraiment d’être lue, même si j’ai préféré Lettre d’une inconnue.

24 heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig

Nouvelle allemande parue en 1927. 160 pages chez Gallimard (collection Folio Classique). 

Titre original : Vierundzwanzig Stunden aus dem Leben einer Frau,  traduit par Olivier Le Lay.

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21 commentaires sur “24 heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig

  • 11 août 2017 à 9 h 27 min
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    C’est marrant, tu n’as pas du tout eu la même perception que moi de cette lecture. Mais c’est ce qui fait que nous sommes tous différents et tant mieux. Pour ma part cette nouvelle ne me marquera pas, contrairement à Lettre d’une inconnue que j’avais beaucoup aimé, si mes souvenirs sont bons.
    Merci en tout cas d’avoir proposé cette LC car cela m’a permis de sortir le livre de ma PAL et d’enrichir un peu plus ma culture littéraire 🙂

  • 11 août 2017 à 10 h 40 min
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    Oui, c’est toujours amusant de voir que certaines personnes n’ont pas du tout ressenti les choses de la même manière que soi. Cela dit, j’ai préféré Lettre d’une inconnue, mais le style est tellement beau ici encore !

  • 11 août 2017 à 10 h 45 min
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    J’ai un livre de cet auteur qui m’attend dans ma PAL mais j’ai du mal à me lancer pour le moment, ton avis me donne envie de lire 24 heures dans la vie d’une femme, j’hésitais beaucoup car j’en avais beaucoup entendu parler et je ne savais pas vraiment sur quel pied danser mais je me fie à ton jugement.

  • 11 août 2017 à 10 h 47 min
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    J’espère qu’il te plaira. Il y a beaucoup de lecteurs fans de Zweig et je crois que je vais finir par en devenir une… 😉

  • 11 août 2017 à 10 h 48 min
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    J’ai lu de Stefan Sweig : Lettre d’une inconnue et La confusion des sentiments. J’ai beaucoup aimé ces deux livres. Celui dont tu nous parles me tente également ! A découvrir donc 🙂

  • 11 août 2017 à 13 h 44 min
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    Ah ! La confusion des sentiments est le prochain Zweig de ma liste ; c’est décidément un auteur que j’apprécie !

  • 11 août 2017 à 14 h 12 min
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    J’ai beaucoup aimé 24h dans la vie d’une femme, mais pour moi la lecture la plus marquante de lui restera Le joueur d’échec et sa chute remarquable. Et pour ceux qui ont envie de découvrir Zweig côté vie « réelle », Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik est un roman formidable. Et hop, à même de toute urgence sur sa liste d’idées de lectures 😉

  • 11 août 2017 à 16 h 46 min
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    Merci Tara pour tes conseils ! J’ai beaucoup entendu parler du Joueur d’échecs. Je note cette référence en plus de sa biographie. Et hop ! À bientôt !

  • 11 août 2017 à 18 h 14 min
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    J’aime beaucoup la nouvelle présentation de ton blog! J’aimerai beaucoup la lire :). C’est un auteur que je veux découvrir depuis longtemps.

  • 11 août 2017 à 23 h 25 min
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    Merci, je suis contente que cette nouvelle présentation te plaise 🙂 Zweig écrit admirablement bien, et il a surtout écrit des nouvelles, donc au pire, tu ne t’engages pas dans un gros pavé, ça vaut le coup d’essayer !

  • 13 août 2017 à 15 h 43 min
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    Heureuse de lire cette critique sur un auteur que j’aime tant! Je suis très contente de savoir que ce livre t’a plu! Il m’avait laissé, à moi aussi, une forte impression, même si j’ai préféré Lettre d’une Inconnue.

  • 13 août 2017 à 19 h 50 min
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    Ah je vois que nous avons des goûts semblables sur les oeuvres de Zweig, auteur que tu m’as fait découvrir ! je ne compte pas encore m’arrêter là. J’imagine qu’à lire en allemand, ça doit être encore mieux mais n’étant pas germaniste, je me contente de la traduction, qui est déjà très belle. 🙂

  • 14 août 2017 à 0 h 16 min
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    Ta chronique donne vraiment envie de lire cet ouvrage 🙂 !
    Pour être franche, ce n’est pas le genre de roman qui m’attire en général, mais tu le vnd vraiment bien 😀 !

  • 14 août 2017 à 11 h 53 min
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    Merci pour ton message 😉 Justement, de temps en temps, c’est bien de sortir de sa zone de confort, même en littérature, et là, tu ne risques pas grand-chose car c’est très court et très vite lu. J’espère que ça te plaira si tu le lis !! 🙂

  • 14 août 2017 à 16 h 55 min
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    J’ai lu celui-là et Lettre d’une inconnue il y a quelques mois. L’avantage de mes lectures, c’est que je n’avais aucun résumé, donc je ne savais déjà pas à quoi m’attendre dès la première page. Et je ne m’attendais pas à aimer quelque chose de romantique (j’y suis un peu allergique), c’est élégant et sublime, ça ne m’a pas agacée une seule fois, c’était juste superbe ! Contente que tu aies aimé aussi !

  • 14 août 2017 à 17 h 13 min
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    Comme toi, j’évite de plus en plus de lire à l’avance les résumés, les 4e de couverture (ou les critiques) car j’aime être surprise, ne pas savoir à quoi m’attendre. Je me souviens que j’avais lu la moitié de ton article sur Zweig, je vais aller lire la seconde partie 😀 !

  • 15 août 2017 à 0 h 04 min
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    Malheureusement, Zweig ne m’est pas encore tombée entre les mains! Je compte bien y remédier dès très bientôt! Merci pour cet article très intéressant, je viens de te découvrir et franchement, ton contenu est super.

    Bisous,
    Megan

  • 15 août 2017 à 7 h 38 min
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    Merci pour ta visite de mon petit univers, je suis ravie qu’il te plaise 🙂
    Je te conseille vivement de découvrir Zweig qui écrit divinement bien et qui a l’art d’explorer les sentiments humains avec une finesse incroyable ! À bientôt, Megan !

  • 17 août 2017 à 10 h 45 min
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    Je n’ai jamais rien lu de cet auteur pour l’instant,mais la facon dont tu décris sa nouvelle me donne terriblement envie de la lire !merci beaucoup pour cette découverte je le note 🙂

  • 17 août 2017 à 11 h 19 min
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    Je te conseille vraiment de découvrir les nouvelles de cet auteur ! Il a aussi écrit des biographies mais je n’en ai lu aucune pour l’instant. Cela dit, si elles sont aussi bien écrites, ça doit valoir le coup pour peu que l’on s’intéresse à l’histoire 😉

  • 18 août 2017 à 19 h 42 min
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    Zweig est l’un des rares auteurs qui me font aimer les nouvelles ! C’est un format qui peine vraiment à me parler en général, mais l’écriture de Zweig fait des miracles. S’il avait écrit la notice de mon frigo, je l’aurais lu de A jusqu’à Z avec grand plaisir, je crois 😀
    24 heures dans la vie d’une femme fait partie de ses œuvres que je n’ai pas encore découvertes, mais ce sera sans doute la prochaine 🙂

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