Carrère adversaire

Après avoir beaucoup aimé La Moustache et surtout D’autres vies que la mienne, j’ai décidé, sans savoir de quoi il était question, de découvrir L’Adversaire d’Emmanuel Carrère. J’ai été surprise de découvrir, non pas un roman mais plutôt une sorte de biographie qui retrace la terrible supercherie et les cinq atroces assassinats commis par Jean-Claude Romand dans les années 90.

L’histoire est donc un fait divers qui a eu lieu en France, à la frontière de la Suisse. Le protagoniste dont le nom de famille lui-même était peut-être annonciateur (on pourrait l’orthographier Roman ou Ro-ment) s’enferre dans un énorme mensonge auprès de toute sa famille et de ses amis pendant presque vingt ans. Il se fait passer pour un éminent médecin travaillant pour l’OMS à Genève. Il a, de fait, commencé des études de médecine mais ne s’est pas présenté aux examens de la 2e année et a continué à suivre les cours, à prendre des notes, à réviser pendant des années avec Florence sa petite-amie et avec Luc qui deviendra son ami.

Il épouse ensuite Florence, lui fait deux beaux enfants et prétend qu’il part travailler tous les matins à Genève. Son train de vie élevé n’attire aucun soupçon, parce qu’il a eu l’excellente idée de faire croire à ses proches qu’il pouvait bénéficier de conditions bancaires extrêmement avantageuses et dépouille ainsi ses parents, ses amis et sa maîtresse. Ce n’est que 18 ans après le début de ses mensonges que vraisemblablement acculé, près d’être démasqué, il ne trouve pas d’autre solution que de tuer ses parents, sa femme et ses enfants.

« Comment se serait-il douté qu’il y avait pire que d’être rapidement démasqué, c’était de ne pas l’être, et que ce mensonge puéril lui ferait dix-huit ans plus tard massacrer ses parents, Florence et les enfants qu’il n’avait pas encore ? »

L’affaire a fait grand bruit à l’époque et c’est là qu’Emmanuel Carrère a songé à envoyer une lettre au tueur alors qu’il était en prison, afin de mieux le connaître et d’écrire un livre sur lui. 

J’avoue que même si un personnage aussi sordide a quelque chose de fascinant, je me suis retrouvée un peu déçue pour deux raisons principales. D’abord, le style de l’auteur est ici un style purement journalistique, sans aucun effet littéraire, même s’il est très fluide. Je comprends bien la volonté de l’écrivain de vouloir rester le plus neutre et objectif possible, mais cette apparente froideur qui n’exclut cependant pas une forme d’empathie de l’auteur m’a déplu.

Ensuite, aucune question n’est réellement posée, aucune véritable réflexion ne prolonge ce récit monstrueux. L’auteur s’en tient aux faits, mais strictement aux faits, si bien qu’aucune émotion véritable ne m’a touchée. Or, ce qui est intéressant dans ce genre d’histoire, c’est de sonder l’âme d’un meurtrier comme a pu essayer de le faire Truman Capote dans De Sang froid par exemple. Mais ici, ne sont rapportés que les événements tels qu’ils se sont produits, ou tels qu’ils ont été racontés par le tueur. Les motivations réelles de Jean-Claude Romand ne sont jamais réellement examinées, même si l’auteur raconte la vie, l’enfance du meurtrier etc. On reste toujours à la surface des choses. En même temps, je sais bien qu’il doit extrêmement difficile de comprendre ce qui peut pousser des personnes à perpétrer de telles atrocités, mais si on ne trouve rien (et peut-être n’y a-t-il rien à trouver) alors à quoi bon faire d’un tel monstre le héros d’un livre ?

« Jean-Claude avait été la fierté du village. On l’admirait d’avoir si bien réussi et d’être malgré cela resté si simple, si proche de ses vieux parents. Il leur téléphonait tous les jours. On disait qu’il avait refusé, pour ne pas s’éloigner d’eux, un poste prestigieux en Amérique. Dans les deux pages du jour consacrées à l’affaire, Le Progrès publiait une photo prise en classe de sixième au collège de Clairvaux où on le voyait au premier rang, souriant et doux, et la légende disait : « Qui aurait cru que celui qu’on donnait en exemple deviendrait un monstre ? »

L’auteur exprime d’ailleurs dans ce récit à plusieurs reprises sa difficulté à écrire sur ce sujet (qu’il a tout de même choisi) : il avait au départ envisagé un récit à la première personne mais n’a pu s’y résoudre et a d’ailleurs pris du temps pour écrire, ce qui est tout à fait compréhensible et a laissé tomber son idée avant de la reprendre plus tard. Je suis donc restée sur ma faim, bien que je reconnaisse la limpidité des phrases qui s’enchainent d’une manière très naturelle et agréable.

L’adversaire, d’Emmanuel Carrère

Roman français paru en 2000 chez P.O.L puis chez Gallimard (Folio). 219 pages. 

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L’adversaire d’Emmanuel Carrère
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4 commentaires sur “L’adversaire d’Emmanuel Carrère

  • 28 mai 2016 à 6 h 49 min
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    Cette lecture m’intéresse énormément même si je pense que le style très journalistique risque de ne pas me plaire

  • 28 mai 2016 à 7 h 20 min
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    Ce n’est pas un roman très long, tu peux toujours essayer et voir si le style te plait ou pas. Cela dit, son écriture est très claire et très fluide, même si je ne l’ai pas trouvée très littéraire.

  • 28 mai 2016 à 12 h 29 min
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    Je l’ai lu il y a un ou deux ans, et je me souviens comme toi avoir été déçue par la froideur du récit, car ce n’était pas ce que je cherchais. Du coup je vais lire ton avis sur De sang froid que je ne connais pas !

  • 28 mai 2016 à 12 h 35 min
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    Ah je suis contente de voir que je ne suis pas la seule à avoir eu ce sentiment ! Merci pour ton commentaire 🙂

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