Une affaire personnelle de Kenzaburō Ōe

C’est un petit roman étrange dont j’avais inscrit le titre sur une note, je ne me souviens même plus pourquoi. L’auteur a été prix Nobel de littérature, et j’avais envie de relire un roman japonais. Je n’avais, comme souvent, aucune idée du thème de l’intrigue. J’avoue que je suis assez déconcertée par cette lecture, ce qui m’arrive assez souvent quand je lis des nouvelles ou romans japonais.

L’histoire se déroule au Japon au XXe siècle. Bird, un jeune homme, répétiteur dans l’équivalent d’une boîte à bac rêve depuis longtemps de parcourir l’Afrique à partir des cartes routières qu’il a achetées et qu’il consulte régulièrement. Il est sur le point d’avoir son premier enfant.  

Lorsque sa femme met au monde leur fils, les médecins se rendent immédiatement compte que l’enfant est anormal : il souffre d’une hernie au niveau du crâne et ressemble à un monstre. Désemparé, Bird rejoint une de ses anciennes amies, Himiko, avec laquelle il passe la nuit, dans l’attente de la mort précoce de son fils annoncée par l’hôpital.

Ce roman est assez cruel puisqu’il aborde des thèmes délicats et en particulier la difficulté à assumer ses responsabilités. En effet, Bird souhaite le décès de son fils nouveau-né, promis à une existence végétative ou à une mort prochaine. Il n’arrive pas à accepter vraiment cette idée, si bien qu’il n’ose en parler à sa femme à laquelle les médecins ont préféré expliquer que le bébé souffrait d’un trouble bénin.

Le tiraillement du personnage principal est omniprésent, tiraillement entre le fait d’assumer ce qu’il fait ou ce qu’il lui arrive et fuir. Son espoir d’aller en Afrique est compromis par l’obstacle que représente un enfant handicapé et le jeune père ne parvient pas à juguler son égoïsme.

« Bird avait souvent pensé que, s’il avait fait la guerre, il aurait au moins été capable de dire s’il était vraiment courageux. Cette question, il se l’était posée avant certaines bagarres, avant ses examens, avant son mariage même, et il avait toujours regretté de ne pouvoir y répondre avec certitude. C’était un peu pour cela aussi qu’il avait souhaité se mettre à l’épreuve en Afrique, y livrer en quelque sorte une guerre personnelle. »

Ce tiraillement est également exploité à travers les déboires professionnels que traverse Bird et aussi à travers sa situation amoureuse. Même si les thèmes particulièrement dérangeants font ressentir un malaise certain chez le lecteur qui se demande si le héros trouvera suffisamment de courage pour affronter la vie (et si lui-même dans une situation analogue, en aurait trouvé aussi), le roman est très intéressant d’un point de vue psychologique puisqu’il traite du cas de conscience et revisite l’idée du choix cornélien.

Le point de vue omniscient de la narration plonge le lecteur dans le même désarroi que le héros. Le monstre n’est pas l’enfant mais le père qui refuse la paternité d’un bébé anormal et ne lui donne même pas de prénom. Et en même temps, on comprend aussi la difficulté qu’éprouve le héros, sommé de choisir entre son désir égoïste et une vie qui s’annonce semée d’embûches.

Le style de l’auteur, d’une crudité, d’une violence et d’une simplicité désarmantes met en valeur la difficulté de Bird à agir, à prendre des décisions, à accepter de voir clair en lui-même. Sa rencontre avec Himiko et avec d’autres personnages secondaires sera pourtant déterminante et permettra au jeune père de faire des choix qu’il décidera d’assumer à la fin du roman.

Une affaire personnelle, de Kenzaburō Ōe

Roman japonais paru en 1964. 224 pages chez Gallimard (collection Folio). 

Titre original : 個人的な体験 (Kojinteki na taiken) traduit par Claude Elsen.

Prix Nobel de littérature (pour l’ensemble de son œuvre).

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10 commentaires sur “Une affaire personnelle, de Kenzaburō Ōe

  • 4 août 2017 à 11 h 16 min
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    Le fait que tu dises que l’histoire est étrange ne me surprend pas du tout. J’ai ressenti la même chose en lisant Le jeu du siècle, que j’avais chroniqué mais que je m’étais retrouvé bien embêtée à ne pas savoir expliquer ce qui me plaisait autant avec ce livre. Ce que tu décris à propos de celui-là ne m’étonne absolument pas.

    D’ailleurs, si tu ne le savais pas, l’histoire de l’enfant né avec une malformation est autobiographique, il est arrivé la même chose au fils de l’auteur, et c’est d’ailleurs assez gênant de lire un tel livre avec cette idée en tête. Il s’en est aussi inspiré dans Le jeu du siècle, même s’il a sûrement une portée autobiographique moindre que celui que tu as lu.

    En n’ayant lu qu’un seul livre de cet auteur, je peux quand même dire qu’il a amplement mérité son prix Nobel !

  • 4 août 2017 à 11 h 17 min
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    Je ne savais pas que ses autres récits pouvaient donner ce même sentiment d’étrangeté car c’est le premier roman que je lis de cet auteur. Du coup, je note la référence que tu me proposes, merci 🙂 !
    J’ai appris après ma lecture qu’Une affaire personnelle était très largement autobiographique, mais comme je ne me renseigne sur les auteurs ou les romans qu’après avoir lu et fait ma propre critique, cela ne m’a pas du tout gênée pendant ma lecture, puisque je l’ignorais alors. Mais je comprends que cela ait pu te mettre mal à l’aise de le savoir en lisant le roman.

  • 4 août 2017 à 11 h 23 min
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    Le sujet a l’air difficile, mais le commentaire que tu en fais donne envie de découvrir ce livre ! Merci pour la découverte.

  • 4 août 2017 à 12 h 20 min
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    Avec plaisir ! C’est effectivement un sujet sensible et en même temps dont on parle assez peu, qui est plutôt tabou ; quand on évoque le handicap mental, c’est presque toujours pour parler des autistes, de préférence Asperger, mais là, cela n’a rien à voir, c’est juste les tergiversations d’un homme confronté à cette situation très difficile. Cela rend ce roman à la fois singulier et intéressant.

  • 4 août 2017 à 13 h 11 min
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    J’ai un livre de cet écrivain dans ma PAL mais à chaque fois je repousse le moment car je sais qu’il sera complexe et que je désire tout comprendre et tout ressentir en me sentant disponible. Mais celui là m’intéresse énormément, alors je vais aussi le noter dans ma wish list !

  • 4 août 2017 à 22 h 24 min
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    Je ne sais pas si ton livre aborde ce même thème (récurrent depuis la naissance du fils handicapé de l’auteur), mais j’espère qu’il te plaira !

  • 9 août 2017 à 14 h 29 min
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    Une affaire personnelle est le roman par lequel j’ai découvert, Oé Kenzaburo. J’ai le souvenir d’un grand roman effectivement d’une violence très transparent

  • 9 août 2017 à 18 h 18 min
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    Oui exactement, c’est d’une violence inouïe et en même temps d’une telle limpidité que ça m’a laissée pantoise.

  • 11 août 2017 à 18 h 16 min
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    Le thème de ce livre semble dur mais intéressant :).

  • 11 août 2017 à 23 h 24 min
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    C’est tout à fait cela ! Et quand tu sais qu’une expérience similaire est vraiment arrivée à l’auteur… ça fait tout drôle.

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