ferrante-amie-prodigieuseJ’ai reçu ce roman en cadeau à Noël et je remercie sincèrement mes parents de me l’avoir fait découvrir. Je l’ai dévoré sans savoir le moins du monde de quoi il parlait. Bien sûr, j’avais croisé le titre des dizaines de fois sur la toile, mais comme je m’étais dit que je lirais peut-être le roman, je n’avais consulté aucune critique le concernant. J’avoue que j’ai eu un peu peur en voyant que le livre commençait par un index des personnages. Je me suis dit que s’ils étaient si nombreux, j’allais me perdre, mais en fait pas du tout.

Ce roman nous plonge dans la ville de Naples des années 50. L’auteure a parfaitement réussi à créer et à faire partager l’atmosphère qui se dégage du quartier pauvre dans lequel elle fait évoluer ses personnages. D’abord le texte est à la première personne, et tout est raconté avec force détails, ce qui donne une illusion de réel incroyable. On entend alors les cris des femmes depuis les appartements, on voit le linge qui sèche aux fenêtres, on assiste aux disputes en dialecte napolitain, exactement comme si on y était.

J’adore l’Italie et je suis allée à Naples plusieurs fois ; j’ai eu le sentiment qu’Elena Ferrante avait vraiment vécu ces scènes de l’intérieur. La narratrice porte le même prénom qu’elle et j’ignore s’il s’agit là d’un roman autobiographique ou pas, mais il est haut en couleur. L’ambiance est extraordinaire, vive, enlevée et parfois volcanique. Ce n’est pas tant en raison de la proximité du Vésuve que du caractère des personnages. Ils sont très bien rendus : la violence verbale et parfois physique, les tensions entre les familles nées de disputes ancestrales, tout y est pour nous transporter dans un autre lieu et une autre époque.

Des drames, des querelles, bref, la vie ordinaire apparaît avec tout son éclat. Même si la situation des personnages n’est pas brillante, le roman est gai, vif, les personnages parfaitement campés sont extrêmement attachants. Même les personnages secondaires sont intéressants car ils évoquent la vie ordinaire, la folie, la domination, le renoncement etc. Cela est dû au style de l’auteur, que j’ai également beaucoup aimé. L’écriture est belle, fluide sans jamais être artificielle. Elena Ferrante pose d’ailleurs une réflexion sur le langage puisque ses personnages parlent alternativement le dialecte napolitain et le « bon » italien, symbole de la fracture sociale entre le milieu peu éduqué et celui qui a la chance de pouvoir s’instruire. Le style donne ainsi de l’épaisseur et du réalisme au roman.

La narratrice raconte son enfance et son adolescence au sein de ce quartier et surtout son amitié envers Lila, petite surdouée méchante et pourtant ô combien attachante. Le lecteur assiste à leur éclosion de fille à femme. Leur évolution dans des directions différentes ne gâche pas cette amitié. Pourtant, le point de vue interne permet de voir que Lenú, comme on appelle la narratrice, a des sentiments ambivalents à l’égard de Lila. Lila la fascine et l’effraie tout à la fois. Elle lui permet aussi de s’accomplir ce qui la rend si importante. Lenú est au départ subjuguée par la force, l’élan vital et l’intelligence de Lila et en est aussi un peu dépendante, prisonnière. Mais avec le temps, elle finit par affirmer sa propre personnalité.

« J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance. Et le fait qu’elle ne me réponde pas accentuait cette inquiétude. »

J’ai été très touchée aussi de voir à quel point l’éducation, l’accès à la connaissance (par le biais de la lecture notamment) permettent à l’héroïne de devenir libre. Toutefois cette émancipation est parfois difficile car elle signifie aussi séparation et isolement d’avec ses camarades de jeu. Le rôle des enseignants est extraordinaire et le poids des familles qui n’ont pas fait d’études et ne comprennent pas bien pourquoi il faudrait que les enfants aillent plus loin qu’elles est bouleversant.

« Lila savait parler à travers l’écriture. Pas comme moi quand j’écris, pas comme Sarratore dans ses articles et poésies, et pas comme de nombreux écrivains que j’avais lus et lisais : elle s’exprimait avec des phrases qui, certes, étaient soignées et sans erreur – bien qu’elle ait arrêté ses études – mais en plus chez elle tout semblait parfaitement naturel, on ne sentait jamais l’artifice de la parole écrite. En la lisant je la voyais, je l’entendais. Cette voix sertie dans l’écriture me bouleversa et me ravit encore plus que lorsque nous discutions en tête-à-tête : elle était totalement purifiée des scories du parler, de la confusion de l’oral, elle avait la clarté et la vivacité que j’imaginais être celles du discours quand on était assez chanceux pour être nés dans la tête de Zeus et non pas chez les Greco ou les Cerullo. »

C’est en fait une sorte de fresque sociologique qui nous est proposée dans ce roman, à travers l’amitié de deux enfants à qui le destin ne semble pas réserver les mêmes chemins. C’est en même temps un roman d’apprentissage dans lequel on voit poindre l’acuité intellectuelle et psychologique, la finesse de Lenú qui se transforme en femme sous nos yeux de lecteurs au fil des pages. J’ai hâte de connaître la suite de ces deux parcours de vie, et je me promets de lire ce que deviendront les héroïnes dans les prochains tomes tant j’ai apprécié ce premier opus.

L’amie prodigieuse, de Elena Ferrante

Roman italien paru en 2011 (2014 en France). 448 pages chez Gallimard (collection Folio).

Titre original : L’amicale geniale, traduit par Elsa Damien.

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L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante
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27 commentaires sur “L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

  • 27 janvier 2017 à 9 h 08 min
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    Quelle coïncidence, j’ai lu ce livre la semaine dernière 🙂
    Une histoire du passage de l’enfance à l’adolescence, une histoire d’amitié, une histoire en plein Naples des années 50 mais aussi un climat de jalousie, de pouvoir, d’envie et aussi de méchanceté entre ces deux amies.

  • 27 janvier 2017 à 15 h 41 min
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    Oh c’est drôle que tu l’aies lu en même temps que moi ! Oui ce climat entre les personnages, et notamment entre les deux héroïnes n’est pas toujours tranquille : Lila est une petite fille méchante et Elena la craint autant qu’elle est attirée par elle. J’ai justement trouvé que cette ambivalence était très bien décrite : ça rend l’intrigue vraisemblable et empêche de sombrer dans la mièvrerie. J’aime bien quand les personnages sont un peu complexes et pas trop lisses. Tu penses lire la suite toi aussi ?

  • 27 janvier 2017 à 16 h 15 min
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    Tu es aussi la première chronique que je lis de ce roman dont on entend que des louanges. Je l’ai acheté, il faut vraiment que je le sorte de ma PAL !

  • 27 janvier 2017 à 16 h 20 min
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    J’avais vu qu’il était plébiscité mais franchement, je trouve que c’est tout à fait justifié. Tu nous diras ce que tu en penses. Bonne lecture !

  • 27 janvier 2017 à 16 h 27 min
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    Oh la la, il me dit à fond celui là! Je viens de l’inscrire sur ma liste de livres à acheter cet été en France ! Merci pour la découverte et bon week end à toi 🙂

  • 27 janvier 2017 à 23 h 46 min
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    Oh j’espère qu’il te plaira autant qu’à moi ! Bon week-end aussi (le mien va être très studieux mais je vais passer « chez toi »)

  • 28 janvier 2017 à 9 h 56 min
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    Effectivement la suite me tente 🙂
    Connais tu « Les Délices de Tokyo » de Durian Sukegawa ? je le lis en ce moment, j’aime bien ! Un film a été inspiré de ce livre et a été sélectionné au festival de Cannes l’an passé je crois.

  • 28 janvier 2017 à 10 h 06 min
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    Non, je ne l’ai pas encore lu mais je vois le titre assez souvent sur la Toile alors je vais peut-être le lire un jour. Le problème, c’est qu’il y a des milliers de livres que j’aimerais lire mais je n’en ai malheureusement pas le temps. Mais comme celui-là revient souvent, je vais sans doute le mettre sur ma liste. Merci donc pour ce conseil de lecture 🙂 Et après, je n’aurais plus qu’à voir le film pour occuper mes froides soirées d’hiver 😉

  • 29 janvier 2017 à 8 h 27 min
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    En France et en Europe il a eu beaucoup de succès mais ce n’est pas toujours facile de suivre l’actualité littéraire quand on habite loin. D’ailleurs, si tu as des titres à me suggérer d’auteurs qui viennent d’Oman ou d’Arabie, je suis preneuse 🙂 Bisous et à bientôt !

  • 29 janvier 2017 à 10 h 38 min
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    Merci pour cette chronique qui me donne très envie de découvrir ce livre, j’en avais déjà entendu beaucoup de bien 😉

  • 29 janvier 2017 à 10 h 41 min
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    Moi aussi j’avais vu sur la Toile qu’on disait beaucoup de bien de ce roman, et je trouve vraiment que c’est justifié. J’espère qu’il te plaira 🙂

  • 29 janvier 2017 à 10 h 46 min
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    Je suis particulièrement sensible aux romans d’apprentissages et j’adore les années 50. Je note et je partage l’article!
    Gros bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

  • 29 janvier 2017 à 10 h 53 min
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    Alors ce roman est fait pour toi, il devrait vraiment te plaire ! Bonne lecture et à très bientôt !

  • 29 janvier 2017 à 11 h 59 min
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    Cette trilogie me tente énormément et il y a de fortes chances que je finisse par acquérir le premier.
    A voir ensuite si cela me plait mais plus ça va et moins j’en doute.
    Merci pour ce bel avis éclairé.

  • 30 janvier 2017 à 7 h 01 min
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    Merci pour ton message ! Personnellement, je ne suis pas fan des sagas car j’ai l’impression de m’enfermer pour un temps assez long dans une seule histoire. Mais là, malgré la relative longueur des romans, je vais me laisser tenter. J’espère que tu seras conquise toi aussi, mais vu que tu aimes les années 50, ça devrait te plaire 🙂

  • 31 janvier 2017 à 12 h 56 min
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    Moi aussi j’en lis énormément de bien… Je pense découvrir ce roman, mais j’aimerais le lire en VO tant qu’à faire. Faut juste que j’arrive à mettre la main dessus. 🙂

  • 31 janvier 2017 à 13 h 01 min
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    Très bonne idée que de le lire en VO parce que tu pourras sans doute apprécier les subtilités de la langue italienne et du dialecte napolitain. L’auteure insiste à de nombreuses reprises sur cette différence, tu vas te régaler !

  • 31 janvier 2017 à 23 h 48 min
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    Je vais vite aller me le procurer! Je crois que tu pourrais aimer, si tu ne l as pas lu, « l art de la joie  » de Goliarda, une grande fresque, qui se passe en Sicile, au tour d un personnage feminin hors normes!

  • 1 février 2017 à 11 h 07 min
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    J’espère qu’il te plaira aussi (je l’ai conseillé à une copine qui n’a pas trop aimé). Merci pour ta suggestion, je ne connais pas du tout ce roman, je le note ! 😉

  • 20 février 2017 à 10 h 45 min
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    Tu en parles très bien ! Et tu as très bien choisi les citations

  • 20 février 2017 à 13 h 17 min
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    Oh merci ! J’avais aimé ton billet aussi. Vivement qu’on lise la suite ! 🙂

  • 11 mars 2017 à 11 h 06 min
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    Salutations!
    Merci beaucoup pour cette chronique, ce bouquin me faisait déjà de l’œil mais maintenant j’ai encore plus envie de le lire…
    Bonne journée!

  • 11 mars 2017 à 11 h 10 min
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    Comme je te comprends ! J’espère que tu l’apprécieras autant que moi. J’ai hâte de lire la suite 🙂

  • 9 avril 2017 à 19 h 15 min
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    Toutes les citations que tu as mises ce sont mes préférés que j’ai recopié dans mon carnet de lecture ! J’ai été totalement immergée par ce livre dont j’entendais tellement parler, je ne voulais pas m’attendre à grand chose et j’ai été plus que séduite. Il est beau vraiment et tellement réel, vibrant de vie avec son malheur et sa joie !

  • 11 avril 2017 à 6 h 45 min
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    Pareil, j’ai été emportée comme par une lame de fond, et là, je termine le deuxième tome (billet vendredi) qui me plait autant que le premier. As-tu lu la suite ? C’est drôle que nous ayons été sensibles aux mêmes citations (j’en ai relevé plein d’autres mais j’essaie de me limiter dans mes billets 😉 À bientôt !

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