Makine-archipel-vieC’est le deuxième livre que je lis de cet auteur. J’avais énormément aimé Le Testament français, que m’avait fait découvrir mon mari. Il m’avait en revanche déconseillé La femme qui attendait qu’il n’avait pas aimé et que je n’ai donc pas lu. J’ai retrouvé ici avec plaisir cet écrivain riche et puissant.

Le roman est composé d’un long récit enchâssé dans un premier. Un adolescent d’une quinzaine d’années est envoyé à Tougour, en Extrême-Orient au fin fond de la Russie pour y apprendre un métier qu’il n’a pas choisi. Il y rencontre un homme étrange, Pavel, qui se met à lui narrer sa vie quelques décennies auparavant.

Cette histoire raconte d’abord une chasse à l’homme. Pavel Gartsev, le narrateur, ainsi que ses compagnons de route Louskass, Boutov, Vassine et Ratinsky sont à la poursuite d’un évadé du goulag. Ils avancent dans la taïga mais la personne traquée se montre particulièrement habile et déjoue leurs pièges et leurs attentes. Tel Horace qui combat seul les 3 Curiace, le fugitif cherche à gagner sa liberté contre ses poursuivants. Mais Pavel n’est pas au bout de ses surprises.

Comme ces hommes, le lecteur est pris par le désir d’en savoir davantage : qui est ce fugitif ? Sera-t-il rattrapé ? Que lui arrivera-t-il ? La construction du roman, qui fonctionne comme un conte que le premier narrateur (et le lecteur) écoute le soir à la veillée, fonctionne parfaitement bien. Aucune longueur, on suit Pavel le long de la côte du Pacifique, suspendu à ses pas et à ses lèvres puisque c’est lui qui devient très vite le narrateur principal.

L’écriture est tout simplement somptueuse. Des phrases amples évoquent les descriptions poétiques de la taïga et le long chemin que les protagonistes parcourent, tandis que des dialogues vifs et brefs rendent compte de la vie de la petite communauté. Quand l’auteur feint de perdre ses mots, c’est pour que le lecteur imagine la beauté indicible de la nature.

« Le sentier se coupa brusquement, nous venions d’atteindre le sommet exposé en promontoire. Ce que je voyais échappait au langage – trop de vide emplissait cet infini mat, brumeux, sans repères. Le nom de Mirovia s’imposa à ma pensée, oui, cet océan préhistorique entourant le seul continent existant, le fameux Rodinia dont parlaient nos livres de géographie… »

J’ai également aimé les personnages : chacun d’eux est finement décrit à travers ses actes et ses paroles. Chacun d’eux va aussi révéler sa véritable personnalité au fur et à mesure que progresse la traque : impitoyables ou empreints d’une discrète empathie à l’égard du fuyard blessé, les hommes forment des clans et montrent toutes les facettes de l’humanité : le pire côtoie le meilleur, l’un influençant parfois l’autre et inversement.

         « […] nous avions une vague compassion pour ce fuyard aux pieds nus. Il incarnait ce qui pouvait nous arriver, à chacun, dans cette époque imprévisible et atroce où nous vivions. »

Mais cette quête est surtout celle de la liberté et de la paix dans un pays ravagé par les dénonciations, les exécutions sommaires et le diktat communiste. Les personnages principaux recherchent un bonheur simple, plus proche de la nature et de l’amour. Les descriptions de la taïga au fil des mois nous donnent envie d’aller découvrir ces immensités éloignées de tout, pour être au calme, nous ressourcer et nous découvrir nous-mêmes. L’archipel des Chantras, que l’on aperçoit de la côte, si difficile d’accès, si mystérieux et attirant est le symbole d’une autre vie, plus sauvage et plus authentique à laquelle aspirent justement les protagonistes… et peut-être les lecteurs.

L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine.

Roman français paru en 2016.

288 pages chez Seuil (collection Cadre rouge). 

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12 commentaires sur “L’archipel d’une autre vie d’Andreï Makine

  • 31 mars 2017 à 16 h 05 min
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    Encore un auteur qu’il faut que je découvre :).
    J’aime beaucoup la thématique de la vie simple
    Bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

  • 31 mars 2017 à 17 h 38 min
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    Andreï Makine est un auteur à découvrir ; je suis admirative devant un homme qui n’est arrivé en France qu’à l’âge de 30 ans et qui est devenu académicien. Même s’il était francophone depuis l’enfance, chapeau bas !

  • 31 mars 2017 à 18 h 29 min
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    J’ai lu ce livre au mois de janvier et j’ai bien aimé aussi ! : l’histoire dans l’Histoire, les différents personnages et leur vie entre libertés et régime du communiste.

  • 31 mars 2017 à 19 h 04 min
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    Chouette que tu aies aimé aussi ! C’est effectivement un roman vraiment intéressant tant par les thèmes abordés que par l’écriture.

  • 31 mars 2017 à 19 h 39 min
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    C’est marrant que tu chroniques un livre de cet auteur maintenant car j’ai acheté aujourd’hui Le testament français en occasion ! Ce sera ma première découverte de l’auteur 🙂

    Les citations donnent drôlement envie en tout cas, j’espère avoir ce genre de petite merveille quand je lirai le mien. En tout cas, ta chronique me rassure, moi qui partait sceptique en l’achetant. (on notera que je l’ai quand même pris)

  • 1 avril 2017 à 2 h 45 min
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    Oh j’espère que tu vas te régaler ! À l’époque, Le testament français avait reçu le prix Goncourt et franchement, c’était bien mérité. C’était émouvant et très bien écrit. Je me rappelle « petite pomme »… tu comprendras en le lisant. Je ne me souviens pas de tout mais j’en garde un très bon souvenir. Bonne lecture !

  • 1 avril 2017 à 5 h 20 min
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    Et hop, dans ma liste de livres à acheter cet été en France ! Merci encore pour toutes ces découvertes littéraires ! Des bises du Texas Sandra 🙂

  • 1 avril 2017 à 8 h 47 min
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    J’espère que tu l’aimeras, mais en tout cas, tu vas sans doute apprécier l’écriture et les thèmes et les personnages, bref, je suis persuadée que tu vas l’aimer ! À bientôt Sophie (je t’écris un mail très vite) !

  • 2 avril 2017 à 14 h 49 min
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    j’ai bien aimé « le testament français » donc celui-ci est dans ma PAL j’attends encore un peu car c’est le goulag et j’ai lu récemment « le fracas du temps » de Julian Barnes sur les persécutions staliniennes donc besoin de respirer un peu

  • 2 avril 2017 à 15 h 40 min
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    En fait, ça ne parle pas trop de goulag, le thème est plutôt la poursuite de quelqu’un, mais c’est évidemment plus symbolique, la poursuite du bonheur, de la liberté. Cela dit, je comprends qu’après un livre un peu dur, tu aies besoin de souffler. Bonne lecture quand ce sera le bon moment !

  • 13 mai 2017 à 19 h 32 min
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    Salutations, j’espère que tu te portes bien 🙂
    C’est vrai qu’Andreï Makine est un auteur à découvrir!
    Il y a la Musique d’une Vie, aussi, de cet auteur qui est pas mal, enfin je crois (cela fait longtemps que je l’ai lu et je ne m’en souviens plus bien).
    Je te laisse aller te renseigner si tu souhaite en savoir plus 😉
    A bientôt!

  • 14 mai 2017 à 1 h 42 min
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    Merci pour ton message et ton conseil de lecture. Makine écrit vraiment bien, c’est un auteur à lire, relire ou découvrir ! À bientôt !

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