L’autre qu’on adorait, de Catherine Cusset

Je ne connaissais pas du tout cette écrivaine mais j’ai tellement vu ce titre sur la toile que j’ai fini par me laisser tenter, bien que je ne sache absolument rien des thèmes, du sous-genre, ou du style de ce roman.

Thomas Bulot est un jeune homme brillant, mais qui après sa prépa, contrairement à ses camarades, échoue au concours de la célèbre école Normale Supérieure de Paris. Il s’enfuit aux États-Unis où il poursuit malgré tout de très solides études littéraires et devient un spécialiste de Proust (ce qui m’a donné envie de relire la Recherche).

« la vie véritable est dans les fragments de temps qui échappent au temps. »

Malgré ce succès, il sombre peu à peu dans la dépression et ce roman relate sa descente aux Enfers.

L’originalité de l’écriture est cette constante apostrophe de la narratrice, qui s’adresse au protagoniste à la deuxième personne tout au long du roman. Au début, cela peut déstabiliser, car le lecteur ignore qui est cette narratrice. Mais très vite, on comprend que Catherine est une de ses premières amours. L’écriture est aussi très étonnante car la narratrice adopte un point de vue interne, mais celui du héros et non pas le sien, comme si elle savait absolument tout ce que Thomas pensait, ressentait. Cela crée une ambiance très particulière et étrange de voir Thomas ainsi percé à jour.

On suit donc la vie de cet étudiant qui devient peu à peu professeur à l’université. J’ai trouvé intéressante la façon de donner à voir le monde des universitaires américains. Présenté comme un véritable panier de crabes, cet univers expose sans concession les pressions, les alliances et collusions qui peuvent exister et qui permettent d’élever quelqu’un à un rang très élevé ou au contraire de le déchoir de sa position. Dans un pays qui donne sa chance aux méritants, il n’est pas permis de décevoir. Le portrait des États-Unis s’étend parfois hors du cadre universitaire et ne cache rien de ce pays plein de contrastes.

« c’est un New York où la police peut impunément transpercer de quarante et une balles un pauvre diable qui n’a commis d’autre crime que d’être noir et de ressembler, comme tous les Noirs, à un violeur en série recherché, un New York où s’exerce la censure dans les arts, un New York qui se redresse déjà après la chute des tours mais sans devenir plus humain, le New York de Bloomberg après Giuliani. »

Thomas s’entoure de femmes comme on se crée un rempart pour ne pas être seul. À chaque fois qu’il en côtoie une, le lecteur pense que c’est la femme de sa vie, mais on se rend vite compte que le héros est incapable d’aimer vraiment et que ces êtres ne sont là que pour combler sa solitude, au même titre que l’alcool qui devient une autre compagne importante de sa vie. Son inconstance amoureuse se double d’une instabilité géographique puisqu’il accepte plusieurs postes dans différents états américains. Le temps file sans que le protagoniste ne puisse retenir ce qui est vraiment important dans l’existence.

« […] la vie véritable est dans les fragments de temps qui échappent au temps. »

J’ai trouvé assez dure et assez triste cette dégringolade. Mais elle a le mérite de mettre en lumière une maladie qui fait peur. La dépression en effet peut toucher des personnes qui ont « tout pour réussir » et qui aux yeux des autres ne peuvent qu’être heureuses. Et pourtant… subrepticement, ces personnes s’enfoncent. C’est donc un livre un peu sombre mais intéressant à plus d’un titre, même si ce ne fut pas pour moi un coup de cœur.

L’autre qu’on adorait, de Catherine Cusset

Roman paru en 2016. 336 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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10 commentaires sur “L’autre qu’on adorait, de Catherine Cusset

  • 27 juillet 2018 à 10 h 27 min
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    J’aime bien Catherine Cusset, qui écrit souvent des romans se passant aux US. D’elle j’ai lu « Le problème avec Jane », qui te plairait sûrement si tu as aimé l’ambiance de celui-ci, et « Un brillant avenir », histoire d’une famille roumaine émigrée aux US. Ses ambiances sont particulières, ses analyses de caractère fines et nuancées.
    Bon été !

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    • 27 juillet 2018 à 21 h 23 min
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      Merci pour tous ces conseils, Le problème avec Jane me tente bien… je le note sur ma liste, merci beaucoup ! Passe un bel été !

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  • 27 juillet 2018 à 11 h 31 min
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    Voilà un autre livre que j’inclus dans ma liste de livres à lire (je ne compte plus le nombre de livres qui nourrissent cette liste après être passé sur ce blog : tu es redoutable 😀 ).
    La brève présentation du monde des universitaires américains ressemble drôlement à celle qui pourrait être faite, disons, euh, ailleurs. A croire qu’il y aurait une certaine universalité. Sur ce sujet, il y a une tribune assez révélatrice qui a été publiée sur Libération en novembre 2017, qui s’intitule « Une Huronne à Paris… ou les dérives de l’Université française ».
    J’espère que tu parviens à te reposer quelque peu 🙂 !

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    • 27 juillet 2018 à 21 h 27 min
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      Haha ! Je sais que je suis redoutable ! Je suis bien d’accord avec toi : pour avoir plusieurs de mes amis qui enseignent à la fac en France, je sais que certains aspects du roman ressemblent bien à ce qui est décrit dans le roman. Mais cela est sûrement purement fortuit… 😀 😀 !
      Je vais me reposer un peu en août (enfin j’espère !). Bel été à toi et bonnes lectures !

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  • 27 juillet 2018 à 15 h 16 min
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    J’avais vu le titre un peu partout, seulement le titre. En lisant ta chronique j’ai très envie de descendre et me l’acheter pour le dévorer.

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    • 27 juillet 2018 à 21 h 29 min
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      Eh bien j’espère que ça te plaira ! Apparemment, ce roman a eu beaucoup de succès. Passe un bel été !

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  • 29 juillet 2018 à 17 h 38 min
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    Une fois de plus, tu me fais très envie avec ce roman! Les USA, la dépression, le monde universitaire: tous des sujets qui me parlent beaucoup!

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