Duras Barrage contre le Pacifique

Enfin un livre de Duras que j’ai pris plaisir à lire ! Après avoir lu deux fois l’Amant il y a longtemps et plus récemment Moderato Cantabile, je n’avais pas une très bonne image de cette auteure. Mais, si je n’ai pas aimé les deux précédemment cités, j’ai apprécié celui-ci, roman à la fois sociologique et d’apprentissage, sans doute d’inspiration largement autobiographique.

L’histoire se déroule en Indochine (Vietnam) au moment de sa colonisation par les Français, dans les années 30. Une ancienne institutrice, veuve, élève seule son fils Joseph, 20 ans, et sa fille Suzanne, 17 ans. Le gouvernement lui a cédé une concession, hélas incultivable en raison des grandes marées de juillet qui inondent chaque année les terrains.

La mère a donc eu l’idée de faire édifier un barrage le long de la côte, avec l’aide des autres paysans qui souffrent de la même catastrophe annuelle, afin de protéger leurs terres du sel de la mer. Mais les barrages ont cédé devant la puissance de l’eau et les crabes qui ont rongé les fortifications.

J’ai d’abord aimé l’intrigue, qui nous plonge dans un cadre trop méconnu, celui de la colonisation. Quand on pense aux colons, on imagine souvent des blancs riches qui exploitent les indigènes. Ici, même si l’on aperçoit ce genre de personnages, comme Barner ou le père de M. Jo, la mère et ses enfants vivent dans une très grande pauvreté depuis des années et sont réduits à manger des échassiers peu savoureux pour survivre. On voit les gens travailler très dur pour un résultat bien maigre, puis se résigner et ne plus rien faire. Le sort des enfants de la plaine qui meurent en grand nombre serre le cœur et l’on voit la colonisation sous un aspect qui n’est pas celui auquel on pourrait s’attendre du point de vue des blancs.

J’ai aimé les personnages. La mère et sa folle obstination, sa persévérance extraordinaire, Joseph et sa rage, son insolence, Suzanne et sa soumission, ses rêves. J’ai apprécié que les personnages évoluent au cours du roman. Ainsi, à défaut de pouvoir cultiver correctement le riz, la mère cultive des espoirs hélas vains, qui la feront progressivement sombrer dans la folie.

« Elle avait aimé démesurément la vie et c’était son espérance infatigable, incurable, qui en avait fait ce qu’elle était devenue, une désespérée de l’espoir même. Cet espoir l’avait usée, détruite, nudifiée à ce point, que son sommeil qui l’en reposait, même la mort, semblait-il, ne pouvait plus le dépasser. »

De même Suzanne qui se montre très obéissante à son frère et à sa mère au début de l’intrigue, s’émancipe peu à peu.

Les thèmes sont également intéressants. Le rêve, par exemple, est omniprésent. La mère rêve d’acquérir un terrain plus fertile, qu’elle ne cesse de réclamer aux employés corrompus du cadastre. Le fils rêve de quitter sa mère folle et cette plaine désolée. La fille rêve d’être emmenée par un riche blanc qui la sortirait de sa misère en l’épousant. M. Jo rêve d’épouser Suzanne dont il est tombé amoureux. Ces rêves s’entrecroisent ou s’opposent parfois, mais maintiennent les personnages en vie et en font des êtres de papier plausibles dans lesquels le lecteur peut se reconnaître.

Ce roman montre aussi l’illusion des hommes : des blancs d’Europe ont cru que leur vie serait meilleure ailleurs et ont rejoint les rangs des colons, mais si certains y ont trouvé la richesse, d’autres n’y ont rencontré que désillusions. Et le même phénomène se reproduit lorsque Joseph et sa sœur espèrent des jours meilleurs… en quittant le bungalow dans lequel ils vivent pour un ailleurs qu’ils espèrent plus prospère.

« Toutes ses défaites se tenaient en un réseau inextricable et elles dépendaient si étroitement les unes des autres qu’on ne pouvait toucher à aucune d’elles sans entraîner toutes les autres et la désespérer. »

Le thème de la violence m’a aussi intéressée. La pauvreté extrême de cette famille s’accompagne de violence verbale et physique. Joseph se montre irrespectueux envers sa mère, M. Jo et les femmes en général. La mère est capable de rouer de coups sa fille. La violence est aussi symbolique entre les blancs et les indigènes, entre la ville haute de Ram et la ville basse, entre les riches et les pauvres etc.

Pour rendre compte de cette diversité des gens qui peuplent la plaine mais aussi la ville, Marguerite Duras a recours à un mélange de points de vue, un mélange de discours et un mélange de niveaux de langue. Cela rend son roman très réaliste, mais même si c’est intéressant, j’ai cependant trouvé son style inégal, ce que j’avais déjà remarqué dans Moderato Cantabile.

Ce roman m’a fait penser à deux romans américains qui lui sont contemporains, Le vieil homme et la mer d’Hemingway et Des souris et des hommes de Steinbeck, à la fois en raison des thèmes traités et du style réaliste, ponctué de nombreux dialogues. Bref, un bien beau roman qui me réconcilie enfin avec Duras !

Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras

Roman français paru en 1950. 364 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras
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10 commentaires sur “Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras

  • 12 mai 2017 à 14 h 48 min
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    C’était mon premier roman de Duras et j’ai grande grande grande envie de le relire grâce à toi, je me souviens aussi que la mère voulait « vendre » sa fille à un riche, pour s’en sortir certes mais c’était un point du récit qui me fascinait tout en même temps qu’il me révoltait. Et j’adore la gamine Suzanne, assez mystérieuse, triste, perdue, la relation qu’elle entretient avec son frère, sa mère. Lire ta chronique m’a plongé dans mes souvenirs de ce livre que j’ai lu il y a longtemps et j’en suis encore toute émue !

  • 12 mai 2017 à 15 h 34 min
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    Oh merci, je suis ravie que ce billet te rappelle de bons souvenirs ! Moi aussi j’ai trouvé horrible que la mère puisse vouloir vendre sa fille à un homme qu’elle sait peu intelligent (et laid), quelle horreur de mère peut faire une chose pareille ! J’espère que si tu le relis, ce roman te plaira tout autant que la première fois que tu l’as découvert 😉

  • 12 mai 2017 à 16 h 36 min
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    Un livre de Marguerite Duras que je n’ai pas lu mais j’ai vu l’adaptation au cinéma avec Isabelle Huppert. J’ai beaucoup aimé. Le livre est à découvrir sûrement.
    Je viens de terminer « la tête de l’emploi » de David Foenkinos, j’avais déjà lu « je vais mieux ». Un de ces livres « La Délicatesse » a été également adapté en film.

  • 12 mai 2017 à 18 h 19 min
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    Je n’ai jamais vu l’adaptation cinématographique, mais comme j’aime bien Isabelle Huppert, je la découvrirais avec plaisir si j’en ai l’occasion.
    Tu dévores en ce moment ! Ton rythme de lecture m’impressionne ! J’avais essayé un Foenkinos il y a trois ans (je ne me rappelle plus le titre) mais il m’était tombé des mains et je ne l’avais même pas fini ; je me souviens l’avoir trouvé très mal écrit mais peut-être donnerai-je une seconde chance à l’auteur, puisqu’il m’a fallu 3 Duras pour en aimer un ! 😉

  • 12 mai 2017 à 20 h 56 min
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    Aha, je me souviens de ton commentaire sur mon blog à propos de L’Amant, je suis contente pour toi que tu aies pu en partie te réconcilier avec cette auteure. 🙂

    Les thèmes abordés ont aussi l’air très intéressants, même si tu te doutes que pour des raisons pratiques, je ne commencerai pas par celui-là. 😉 Mais si je n’aime pas L’Amant, je sais vers lequel me tourner ensuite. Qu’entends-tu par « style inégal » ceci dit ?

  • 13 mai 2017 à 2 h 26 min
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    Je trouve son style inégal dans le sens où certaines phrases sont magnifiques, poétiques et profondes tandis que d’autres, selon moi, sont plates et creuses. Quand elle a commencé à être connue, les critiques étaient d’ailleurs très partagés à son sujet : certains trouvaient son style éblouissant, disant qu’il était l’art de la suggestion etc. tandis que d’autres parlaient d’une noix creuse. Je trouve qu’ils ont tous raison, on trouve les deux et ce mélange est assez étonnant. Je te laisse te faire ta propre opinion, tu me diras ce que tu en penses quand tu auras lu l’auteure. D’ailleurs, je réessaierai très certainement l’Amant car depuis le temps, mon avis pourrait bien changer… 😉

  • 17 mai 2017 à 9 h 50 min
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    J’avais lu l’Amant il y a un bon moment de ça, et je me souviens d’une lecture de souvenirs un peu pêle-mêle.
    Ta chronique me donne très envie de lire celui-ci. Merci !

  • 17 mai 2017 à 10 h 02 min
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    Merci ! J’ai trouvé ce roman infiniment plus intéressant que l’Amant qui, lorsque je l’ai lu il y a fort longtemps, ne m’a absolument pas touchée. Cela dit, j’aimerais le relire désormais, pour voir si mon avis change. Un barrage contre le Pacifique propose une peinture d’une frange particulière de la société des années 30 en Indochine et présente de sacrés caractères, des héros bien trempés. J’espère qu’il te plaira aussi !

  • 21 mai 2017 à 9 h 30 min
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    C’est un livre de Marguerite Duras que j’aimerai beaucoup lire :). Merci de ta chronique!

  • 21 mai 2017 à 10 h 01 min
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    Il est vraiment agréable à lire, j’espère qu’il te plaira si tu le lis ! Bon dimanche !

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