Azzeddine Bilqiss

C’est encore mon amie Sandrine, toujours de bon conseil, qui m’a recommandé cette lecture. Dans ce roman intense, Saphia Azzeddine s’attaque à un sujet aussi terrible que délicat et hélas encore parfaitement d’actualité. L’histoire s’ouvre sur le procès de Bilqiss, jeune femme musulmane dans un pays gouverné par des fondamentalistes. Ce procès est apparemment perdu d’avance puisque la salle d’audience réclame à grands cris la lapidation de l’accusée. Le juge dont la population attend qu’il prononce sa sentence retarde cependant le moment fatal, rend visite à la jeune femme dans sa cellule et lui parle longuement à de multiples reprises tout au long du procès qui de fait s’éternise. Puis une journaliste américaine, Léandra, incarnant une certaine forme du monde occidental se mêle de la partie, révoltée par une pratique aussi barbare.

Les personnages sont très intéressants parce qu’on ne tombe pas dans le manichéisme facile : chacun possède une part odieuse et une part aimable, qui sont dévoilées au fil des pages. Bilqiss est en effet une femme croyante, courageuse, provocatrice, insolente et qui agit en accord avec ses idées, mais pas seulement… Le juge se montre lâche, veule, cruel mais c’est aussi un personnage attachant car il n’est pas dénué de sentiments, fasciné par cette jeune femme qui tient tête à tout un monde machiste alors qu’elle risque une mort effroyable. Un lien très particulier unit ces deux personnages, d’autant que Biqiss a été l’élève de sa première épouse, rebelle elle-même à l’ordre établi et qui lui a transmis cet esprit critique et cette liberté intellectuelle. Une relation étrange et forte unit ces deux personnages au fil des chapitres. L’on se rend compte que celle qui est libre est finalement celle qui est derrière les barreaux, tandis que celui qui est dehors est prisonnier d’une tradition, d’un aveuglement et de la politique de son pays. Léandra est aussi un personnage intéressant car bien qu’elle soit évidemment révoltée par le sort réservée aux femmes dans ces pays, elle ne représente pas comme on aurait pu le craindre l’occident moralisateur et salvateur contre l’obscurantisme. Bilqiss ne peut compter sur le secours de personne, elle n’a que son sens de la répartie, sa sagacité, sa subtilité et sa féminité à opposer à des hommes obtus, bornés et monstrueux.

J’ai aussi particulièrement apprécié dans cet ouvrage la réflexion sur la religion, sur l’Islam. On voit comment plusieurs musulmans différents conçoivent leur religion et interprètent le Coran. Biqiss n’est pas une incroyante, elle défend son point de vue pendant son procès ce qui devrait conduire ses concitoyens à réfléchir à leur foi et leurs pratiques. Malheureusement, la plupart sont aveuglés par l’ignorance et le poids des traditions quand elle incarne l’intelligence. On voit donc deux facettes de l’Islam : une religion d’ouverture et de tolérance d’un côté, et un carcan, une étroitesse d’esprit liée à une grande frustration de l’autre.

L’écriture est puissante, intense, et mêle divers registres et niveaux de langue, ce qui m’a beaucoup plu. Bilqiss notamment ne mâche pas ses mots, parfois très crus, use et abuse d’humour et de finesse, ses seules armes contre la barbarie. On sourit à ses allusions sexuelles et on rirait presque du motif de son accusation qui paraît si dérisoire qu’il en est presque drôle, si la peine qu’elle encourt n’était pas si monstrueuse. 

« Sept siècles déjà que nous déclinions en regardant passer le train du futur sans pouvoir monter dedans. Sept siècles que le monde musulman respirait avec un seul poumon, payant au prix fort le musellement de leurs moitiés. Sept siècles que l’on appelait cela une régression féconde pour ne pas admettre le marasme. Il était loin, le temps où la valeur spirituelle d’un musulman se mesurait à la quantité de livres qu’il possédait, où les bibliothèques champignonnaient comme des minarets, loin aussi le temps où les mosquées, au-delà des salles de prière, abritaient le savoir que les hommes et les femmes pouvaient venir goûter sans distinction. […]

Vos doctrines délétères ont fini par corroder vos âmes, vous persévérez dans le mal parce que vous vous savez condamnés. Le monde avance sans vous, alors vous lui crachez dessus, il progresse sans vous, se moque de vous, exploite votre dégénérescence pour blanchir sa noirceur. Vous auriez pu vous interposer, atténuer cela, mais vous avez cédé par lâcheté. »

Assurément un très beau roman !

Bilqiss, de Saphia Azzeddine

Roman français paru en 2015 chez Stock (collection La Bleue). 216 pages. 

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Bilqiss de Saphia Azzeddine
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12 commentaires sur “Bilqiss de Saphia Azzeddine

  • 14 avril 2016 à 7 h 35 min
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    C’est curieux autant le résumé ne me tentait pas du tout, la façon dont tu en as parlé à susciter mon intérêt et je me dis pourquoi pas!

  • 14 avril 2016 à 8 h 03 min
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    Ton commentaire me fait plaisir, j’espère que ce roman te plaira, il est vraiment très bon !

  • 18 mai 2016 à 15 h 12 min
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    Je crois que j’en avais entendu parler chez Ruquier… Ce n’est pas vraiment mon genre de lecture, mais peut-être qu’un jour je le lirai ^^

  • 18 mai 2016 à 15 h 35 min
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    Vraiment, je te le recommande, c’est un roman très intéressant et bien écrit, qui se lit très facilement.

  • Ping : Liebster award 2016 - Bibliblog

  • 4 juillet 2016 à 10 h 59 min
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    Une fois de plus Saphia Azzedine frappe fort! Voici le recit d’une jeune femme emprisonnee qui attend son jugement et le sait deja, la lapidation. Bilqiss nous impose rapidement le respect et l’admiration par son eloquence et son courage. Magnifique!

  • 16 juillet 2016 à 1 h 12 min
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    Je ne connaissais pas l’auteure, c’est mon premier roman d’Azzeddine, mais si tous ses romans sont de la même veine, comme tu dis elle frappe fort !

  • 22 août 2016 à 14 h 54 min
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    J’ai beaucoup aimé ce roman également, dont on a assez peu entendu parlé finalement, je suis donc contente de le retrouver là !

  • 22 août 2016 à 15 h 51 min
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    C’est vrai que je n’en ai pas trop entendu parler, et pourtant, il mérite vraiment le détour !

  • 24 août 2016 à 16 h 53 min
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    On ne sait pas si la reine de Saba a vraiment rencontré le roi Salomon ni vécu au Yémen, ce pays actuellement en péril à cause d’une guerre fratricide entre chiites zaydites et sunnites. Mais son nom figure dans les récits bibliques et dans le Coran et il existe près de la ville de Marib un temple appelé Bilquîs qui est le nom musulman de la reine de Saba. Cela a-t-il un lien avec la Bilqiss de Saphia Azzeddine ? Je n’en sais rien, mais cela fait quand même un peu rêver …
    A +

  • 28 août 2016 à 1 h 38 min
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    Je ne sais pas mais en tout cas, elle a l’étoffe d’une reine car elle garde la tête haute et montre un courage sans faille !

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