jauffret-cannibalesEncore un roman que je dois à ma plus grande pourvoyeuse de livres contemporains, Sandrine (merci +++). Je viens juste de le terminer et j’avoue que je ne sais trop que penser ni que dire à son sujet. C’est pour moi un OVNI.

Il s’agit d’un roman épistolaire. L’idée de départ est pour le moins originale. Noémie, jeune femme d’une vingtaine d’années écrit à Jeanne, vieillarde pétulante de 85 ans, au sujet du fils de cette dernière, Geoffrey, architecte quinquagénaire qu’elle vient de quitter. Jeanne répond à Noémie et s’ensuit une correspondance abondante, faite de duos et de duels.

En effet, Noémie, jeune peintre, vient de quitter Geoffrey et elle est vexée qu’il n’ait pas cherché à la reconquérir. Elle raconte à la mère de celui-ci cette rupture en lui adressant une missive avec une sincérité qui confine au manque de tact. Jeanne y répond, défendant son fils et de cette étrange correspondance va naître une forme d’amitié passionnelle. Elles vont ensuite avoir l’idée de tuer Geoffrey et de le cuisiner avant de le manger. Des cannibales en herbe.

Pendant le roman, on se demande à quel jeu jouent les personnages. Sont-ils simplement fous ? Pervers ? Amoureux ? Les trois ? Le lecteur ignore à quel point ils sont sincères lorsqu’ils évoquent cet assassinat et ce cannibalisme fantasmé, ce qui donne toujours envie de lire la suite. Force détails sur la préparation du plat qu’elles rêvent de concocter excitent leur propre jubilation. En fait les personnages sont eux-mêmes dévorés par l’amour, la haine, la peur de vieillir et de mourir.

Dans ce roman, des camps s’affrontent : jeune contre vieille, homme contre femme, vivant contre mourant, mère contre fils etc. Mais les camps changent au fil du roman et de nouvelles alliances se créent : femme et femme, femme et homme, jeune et vieille etc. Ces duos et duels marquent l’impossibilité au trio d’exister sereinement. En effet, les comparaisons et métaphores de batailles et guerres sont très nombreuses, les allitérations en –r aussi, qui est une consonne très dure, ce qui montre la difficulté pour ce trio de coexister harmonieusement.

« Nous passons notre temps à essayer de les consolider, d’empêcher leur médiocrité de poindre par les interstices, leur veulerie de transpirer, leur grossièreté d’empuantir, la vulgarité de leurs sentiments de sourdre quand ils s’abandonnent un soir de beuverie à menacer d’entrouvrir leurs soutes. »

L’angoisse de la vieillesse et de la mort que ressentent les deux femmes est sublimée par leur envie de tuer Geoffrey. Elles se réunissent par la haine qu’elles éprouvent à l’égard de cet enfant/amant qui symbolise les hommes dans leur ensemble (et ils sont bien égratignés, les pauvres !). Mais c’est en même temps un roman sur l’amour, si difficile à vivre qu’il se cache derrière un prénom ou une haine feinte.

« Nous n’avons jamais été un couple mais deux guerriers en armure, l’orgueil sous la cuirasse, le soufflé de la vanité gonflant sous le heaume et la sexualité comme un tournoi où sans pitié dans mes chairs à vif il brisait des lances. »

Le roman est très bien écrit, j’ai aimé son rythme qui évoque une danse, son lexique soigné, son style élégant, ses pointes caustiques et ses élans poétiques. Mais en même temps, j’ai trouvé que l’écriture était toujours la même, quel que soit le personnage qui s’exprime. Cela m’a beaucoup troublée car je ne savais (et ne sais toujours) pas comment l’interpréter. Il est impossible que l’auteur n’ait pas délibérément choisi un unique style pour ses trois personnages. Mais pourquoi ? Bien sûr Geoffrey, Jeanne et Noémie se ressemblent car ils éprouvent des sentiments identiques, la haine et l’amour. Mais ils diffèrent aussi beaucoup (par leur âge, leur sexe etc.) alors pourquoi au contraire ne pas donner à chacun d’eux un style qui lui serait propre ? Du coup, j’ai l’impression de n’avoir pas tout compris et d’être passée à côté de cet étrange roman à l’ambiance délétère. On peut donc dire, pour rester sur la métaphore culinaire, que je suis restée sur ma faim.

Cannibales, de Régis Jauffret

Roman français paru en 2016. 208 pages chez Seuil. 

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Cannibales de Régis Jauffret
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10 commentaires sur “Cannibales de Régis Jauffret

  • 17 mars 2017 à 15 h 35 min
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    Le côté cannibale a de quoi franchement dérouter, surtout s’il est détaillé comme tu le dis… Autant l’échange épistolaire m’attire, autant les détails de la tambouille à base de Geoffrey me donnent envie de passer mon tour.^^

  • 17 mars 2017 à 18 h 09 min
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    Oh ne t’inquiète pas, ce ne sont pas du tout des détails dans le genre gore mais plutôt des précisions sur le type de plat que l’on pourrait faire avec Geoffrey (ragoût ? Friture ? etc.) ; ces femmes se délectent et salivent juste en y pensant et en échangeant entre elles.

  • 17 mars 2017 à 20 h 34 min
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    Cette histoire m’a vraiment l’air particulière d’après ce que tu en dis. Le genre avec lequel ça passe ou ça casse… T’es tombée dans l’entre-deux visiblement. 😀

    Un bien curieux livre, je ne sais d’ailleurs pas trop si ça me donne envie de le lire ou pas non plus.

  • 17 mars 2017 à 22 h 12 min
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    C’est exactement cela : je pense que ça passe ou ça casse. Moi, j’ai été déroutée par l’écriture, une plume vraiment magnifique qui justement fait ressortir l’horreur de la chose, mais le fait que tous les personnages aient la même écriture m’a beaucoup dérangée. En tout cas si tu le lis, je serais curieuse de savoir ce que tu en penses.

  • 18 mars 2017 à 1 h 38 min
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    Super critique, je ne l’ai pas lu mais malgré cette perplexité qui transparaît dans ton billet ça m’a donné envie de le lire. Merci !

  • 18 mars 2017 à 2 h 14 min
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    Ah tant mieux ! Merci pour ton compliment. Si tu le lis, n’hésite pas à me dire ce que tu en auras pensé, car je m’interroge vraiment sur ce roman…

  • 19 mars 2017 à 16 h 37 min
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    Merci pour ton avis. J’aime beaucoup Regis Jauffret et je le lirai sans doute.
    Bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

  • 19 mars 2017 à 20 h 21 min
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    Moi c’était la première fois que je lisais cet auteur et il a vraiment une très belle plume ! Bisous et à bientôt !

  • 19 mars 2017 à 21 h 49 min
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    Oh il doit être déroutant ce livre ! On a envie de savoir si elles vont vraiment le cuisiner !!!!

  • 20 mars 2017 à 0 h 23 min
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    Oui c’est pour cette raison qu’on ne le lâche pas, mais si tu le lis, tu verras que la fin est très particulière elle aussi… Bonne lecture !

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