Laurens celle que vous croyez

J’avais déjà lu Dans ces bras-là du même auteur, roman qui m’avait laissé un bon souvenir mais sans plus, et son recueil que j’ai vraiment adoré Tissé par mille. C’est pourquoi j’ai acheté Celle que vous croyez. Le roman est constitué de plusieurs parties ; après un très court chapitre, sorte de logorrhée sans queue ni tête invitant le lecteur dans l’univers de la folie (je me suis demandé un instant si ma liseuse avait eu un problème lors du téléchargement du roman !) on pénètre un univers insaisissable et mouvant. Dans un récit à la première personne, une jeune femme visiblement internée s’adresse à Marc, son jeune psychiatre, lors d’un entretien mais mené comme un monologue puisque le lecteur ne perçoit que ce qu’elle dit, les répliques du médecin étant passées sous silence.

On découvre Claire Millecam, une intellectuelle quadragénaire, professeure de littérature à l’université. Divorcée, elle s’occupe de ses deux enfants qu’elle a en garde alternée. Lorsque son nouveau compagnon Jo s’éloigne d’elle, elle décide de se l’attacher à nouveau. Elle se crée alors une fausse identité sur Facebook et sous les traits d’une ravissante jeune femme célibataire (elle utilise une photo de sa nièce Katia) qu’elle baptise Claire Antunès, elle entre en contact avec Chris, un ami de Jo qu’elle ne connaît pas. Très vite, elle abandonne l’idée de faire revenir Jo, et tombe amoureuse de Chris, jeune photographe oisif persuadé d’être un artiste incompris. Cet amour réciproque et virtuel, fondé sur le mensonge se développe au fil des pages. Évidemment, lorsque se pose la question de l’inévitable rencontre, Claire mal à l’aise invente des subterfuges, qui vont la conduire vers un chemin qui lui échappe totalement. Dans les parties suivantes, l’auteure laisse la parole successivement au psychiatre, puis à Camille l’écrivaine qui anime un atelier d’écriture dans l’hôpital psychiatrique, et enfin dans l’épilogue à l’ex-mari de Claire.

Autant j’ai apprécié la première partie, autant les autres ne m’ont pas convaincue. L’auteure cherche à perdre le lecteur dans les méandres de la folie de son héroïne, pour qu’il ne sache plus qui dit vrai ni ce qui s’est réellement passé, à l’instar de Claire qui ne sait plus elle-même qui elle est. Les personnages se confondent, Claire la vieille et Claire la jeune, Katia, Camille, c’est un vrai kaléidoscope, jeu de dupes et jeu de miroir. Les rapports amoureux entre une femme mature et un homme nettement plus jeune sont abordés, ce que j’ai trouvé intéressant dans une société où, si l’inverse paraît banal et admis, la réciproque n’est pas vraie. Claire est le désir incarné, mais ses 48 ans en font un objet devenu inintéressant aux yeux des hommes qui n’éprouvent plus de désir pour une femme jugée trop vieille. La jeunesse qui s’effrite et la difficulté de vieillir pour une femme dans un monde sexiste où elle ne peut exister que si elle est jeune, est un thème largement développé. La question du désir, de l’image et de la séduction est posée.

« Mais dites-moi, pourquoi une femme devrait-elle, passé quarante-cinq ans, se retirer progressivement du monde vivant, s’arracher du corps l’épine du désir (ah ah, l’épine ! Vous l’avez entendu, docteur ?), disons plutôt l’écharde alors, pourquoi les femmes devraient-elles s’arracher l’écharde du désir alors que les hommes refont leur vie, refont des enfants, refont le monde jusqu’à leur mort ? Cette injustice nous dévore très tôt, bien avant d’en avoir l’expérience nous en avons l’intuition. Il y a quelque chose chez les hommes qui n’est pas limité (je ne parle pas de l’intelligence), qui ne menace pas de se refermer, on le sent même chez des petits garçons, et quelquefois chez des hommes très vieux. »

J’ai apprécié la vivacité et l’humour de Claire, sa subtilité etc. dans la première partie. En revanche, je n’ai pas aimé le ton parfois didactique de Camille Laurens : on sent à quel point elle aime les mots et jouer avec, mais ce côté un peu « prof » est assez exaspérant, même si la protagoniste est une enseignante ; par exemple elle ne peut pas s’empêcher d’expliquer au lecteur des étymologies ou histoires des mots comme le fait que flirter vient de l’ancienne expression conter fleurette etc. Même les noms des personnages sont des jeux aux grosses ficelles : Millecam est l’inverse de Camille, et on le voit arriver de loin et en fanfare. Jo et Chris forment jocrisse.

D’autre part, le personnage de Chris manque de crédibilité, notamment dans le passage où les deux amoureux partent ensemble en vacances et où une chanson des Beatles va tout faire basculer : la prise de conscience de Chris et sa réaction sont caricaturales, même si cela nous est raconté du point de vue d’une femme qui a des difficultés psychologiques.

Enfin, la vision des hommes manque vraiment de nuance : leur image est toujours écornée, ils n’ont jamais le beau rôle, tous sont mis dans le même panier. En tant que femme, je déteste les machos mais cette sorte de féminisme m’exaspère tout autant car elle me paraît contre-productive, on sent ici de l’aigreur et de la rancune. 

 […] d’ailleurs le mot « langue », rien que le mot « langue » est d’une obscénité folle. Moi, jamais, jamais je n’ai pu le prononcer dans son sens linguistique sans penser à son autre sens, sans éprouver la présence dans ma bouche de la chose en même temps que du mot, sans voir quasi sous mes yeux les organes se mêler, s’effleurer, se chercher. J’ai besoin de l’épaisseur de la langue, quand j’écris, et de sa finesse, et de sa douceur, et de son âpreté. Ce serait intraduisible dans un autre idiome, ce que je te raconte. Je me vautre sauvagement dans la langue française, dans aucune autre. Je lèche, je suce, je goûte, j’aspire, je fais naître le désir sous ma langue, qui est aussi désir de savoir. J’embrasse un rêve de récit, le baiser me raconte toujours des histoires. Ce sont les plus belles, celles qu’inventent en silence les baisers : enfin, on n’a plus besoin de mots pour être aimée. Chaque fois que j’ai été en panne d’écriture, je me suis mise en quête d’un homme, j’ai cherché à vivre. C’est pourquoi j’ai revu Chris, en dépit du reste. Non pas pour le sexe en lui-même, non pas pour jouir (ai-je joui, d’ailleurs, cette première fois ?) mais pour éprouver la puissance du désir, pour l’incarner, l’avoir dans la peau. Car ce n’est pas le sexe qui m’intéresse, c’est le désir. L’attirance plus que la possession. Le vertige plutôt que le spasme. Mon plaisir est en amont de l’extase. Je n’aspire pas à la petite mort mais à la vie vaste, à l’extrême existence. Je ne désire pas tant la jouissance que je ne jouis du désir. »

J’avoue que je suis donc plutôt déçue, bien que le début m’ait plu : à trop vouloir montrer que Claire est perdue, l’auteure a fini par me perdre aussi, dommage !

Celle que vous croyez, de Camille Laurens

Roman français paru en 2016 chez Gallimard (collection Blanche). 192 pages. 

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6 commentaires sur “Celle que vous croyez de Camille Laurens

  • 14 mai 2016 à 8 h 02 min
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    Je suis d’accord sur le côté caricatural de Chris qui m’a franchement envie de lui filer des baffes. En fait ce que j’ai le plus aimé dans ce livre c’est la sensation de vertige qu’il procure. Claire existe-t-elle vraiment? Est-ce un personnage inventé par Camille? Camille est-elle l’alter ego de l’auteur? J’ai aimé toutes les questions d’écriture que posaient ce roman.

  • 14 mai 2016 à 8 h 13 min
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    Merci pour ton commentaire ! Je comprends la sensation de vertige dont tu parles (ce roman m’a plutôt donné le tournis ou le mal de mer 😀 ) la rencontre entre ce livre et moi n’a pas eu lieu, j’y ai senti de l’aigreur – peut-être celle de l’auteure elle-même qui serait l’alter ego de Camille comme tu l’évoques- alors que les thèmes étaient intéressants : pour une fois que l’on abordait la différence d’âge dans l’amour femme-mûre/homme jeune, le mensonge des réseaux sociaux etc. Dommage !

  • 14 mai 2016 à 13 h 09 min
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    Je suis bluffée par ton analyse littéraire! J’essaie de lire un classique par an en français, parce que je n’ai pas trop le temps à consacrer aux livres en français, vu que je m’oblige surtout à lire en allemand. Du coup, je suis complètement inculte en ce qui concerne la littérature contemporaine! Si tu as des conseils à me donner pour mes lectures de cet été, je suis preneuse!

  • 14 mai 2016 à 14 h 42 min
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    Merci pour ton compliment ! Je compte faire un petit billet courant juin sur des conseils de lectures pour l’été, je te tiendrai au courant. Mais en échange, je veux bien des idées de classiques allemands car je n’ai lu que Süskind (beaucoup aimé) et j’ai envie de découvrir Zweig par exemple ou d’autres. Malheureusement, je les lirai en traduction car je ne suis pas germaniste…

  • 25 août 2016 à 3 h 36 min
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    Décidément ! 😉

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