Ferrante Celle qui fuit et celle qui reste (tome 3)

Séduite par l’Amie prodigieuse et Le Nouveau nom, je n’ai pas tardé à lire le 3e volet de cette saga italienne, moi qui ne suis pas spécialement adepte des histoires à rallonge. Evidemment, Celle qui fuit et celle qui reste m’a à nouveau conquise.

Et pourtant, j’ai eu un peu peur en commençant que les débats politiques dans lesquels s’inscrit Elena au début de sa vie d’adulte ne prennent trop de place dans l’intrigue. Mais en fait non, j’ai suivi l’évolution intellectuelle, sociale, politique et personnelle de la narratrice avec un plaisir certain.

Nous sommes maintenant à la fin des années 60. Lenu a quitté Naples pour Florence et s’intéresse à la cause des femmes, fait un mariage de raison plus que d’amour, devient mère. Sa vie change donc beaucoup en peu de temps, comme l’Italie qui est en pleine mutation, construction : les fascistes s’opposent aux communistes et à l’instar des événements de mai 68 en France, les Italiens se réunissent, manifestent… et même s’assassinent. Au milieu de ces troubles, Lenu essaie de bâtir sa vie et s’interroge sur la société et sur le sens de sa vie, ses choix. 

« […] le moindre choix a son histoire, et beaucoup d’événements de notre existence restent tapis dans un coin en attendant le moment de surgir, et ce moment finit par arriver. »

On la retrouve avec son tempérament de battante, exigeante, mais qui s’assouplit parfois, au nom des conventions sociales. Ses rapports avec Lila sont très fluctuants : tantôt elles ne se donnent pas de nouvelles pendant des mois, tantôt elles se téléphonent tous les jours.

« Nous devînmes l’une pour l’autre des fragments de voix, sans jamais rien confirmer par le regard. »

J’ai apprécié l’introspection à laquelle se livre l’héroïne. Qu’il s’agisse de sa vie personnelle ou de ses réflexions sur la littérature dans laquelle elle se lance pleine d’espoir et d’appréhension :

« Le monde s’était retiré. Je me sentais plongée en moi-même, à l’intérieur de ma chair, qui me semblait non seulement l’unique habitat possible, mais aussi l’unique matière qui méritait qu’on se creuse la cervelle. […] Un autre moi, profondément enfoui sous une croûte de douceur, voulait se dresser, et ce moi se débattait dans mon cœur, mêlant l’italien aux voix de mon enfance, je n’étais que tumulte. »

J’ai aimé la façon précise dont l’auteure campe ses personnages, sa manière de peindre l’intellectuel Pietro et son absence d’implication dans la vraie vie, de montrer Lila dont l’intelligence redoutable est recherchée par les mafieux napolitains, de transformer la mère de Lenu lorsqu’elle endosse son rôle de grand-mère etc. Ce sont toujours des portraits très vivants animés par des passions, des valeurs ou des caractères bien marqués qui rendent ce récit réaliste particulièrement intéressant et addictif.

Le point de vue interne de Lenu est aussi très bien choisi puisque par exemple, dans sa relation avec Nino, nous ne savons, voyons, ressentons que ce que Lenu partage avec les lecteurs. Du coup, nous ne savons si elle manque de discernement, aveuglée par son ancienne passion, ou si l’écriture a posteriori des événements lui a donné tout le recul nécessaire pour faire ses choix en toute conscience. C’est ce qui rend ce roman palpitant. On a toujours envie de connaître la suite, de savoir comment les événements vont tourner et comment les personnages vont évoluer. J’ai donc hâte que le dernier opus soit traduit, afin de me plonger avec délices dans la fin de cette histoire si attachante et si bien écrite.

Celle qui fuit et celle qui reste, d’Elena Ferrante

Roman italien paru en 2017. 480 pages chez Gallimard (collection Du monde entier). 

Titre original : Storia di chi fugge e di chi resta, traduit par Elsa Damien.

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

6 commentaires sur “Celle qui fuit et celle qui reste d’Elena Ferrante

  • 30 juin 2017 à 8 h 59 min
    Permalink

    Je crois que c’est le tome que j’ai eu du mal à apprécier, je ne sais pas, peut-être que j’ai eu du mal à m’identifier, à comprendre certaines choses. Tout est allé trop vite et du coup j’ai été un peu déçue. Pourtant j’adore cette sage, ces deux personnages.

  • 30 juin 2017 à 9 h 31 min
    Permalink

    Ah dommage ! Je suis sans doute plus vieille que toi (#team40) et donc mariage et enfants, ça me parle. Mais je ne connaissais pas du tout cette sombre histoire de l’Italie et cette volonté farouche de construire une société dans laquelle les femmes ont une place de choix. Peut-être le dernier tome te plaira-t-il davantage ?

  • 30 juin 2017 à 10 h 06 min
    Permalink

    J’ai de plus en plus envie de découvrir ce roman – cette saga, une bonne occasion aussi de découvrir l’histoire d’un pays.!
    Merci Sandra et belle journée à toi

  • 30 juin 2017 à 15 h 34 min
    Permalink

    Merci Marie ! C’est une saga vraiment super, qui montre des femmes de caractère, combatives et qui cherchent à s’émanciper par la culture. Fonce à la bibliothèque, tu vas te régaler. Belle journée 🙂

  • 1 juillet 2017 à 8 h 56 min
    Permalink

    Merci pour ta chronique, je vais peut-être me laisser tenter :).

  • 1 juillet 2017 à 8 h 58 min
    Permalink

    Je te conseille vraiment cette saga. Au moment de la disparition de Simone Veil, on retrouve ici les combats des femmes qui sont toujours d’actualité. C’est à la fois une fresque sociale, historique et une très belle et complexe histoire d’amitié.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *