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Glaçant ! C’est le premier mot qui me vient à l’esprit après avoir fini ce roman. Malgré un titre qui promet de la douceur, le roman s’ouvre au contraire sur une scène de crime décrite d’une manière assez froide et factuelle : deux enfants ont été tués dans leur appartement, vraisemblablement par leur nounou. Le roman, composé de très courts chapitres, est ensuite une sorte de retour en arrière, entrecoupé de témoignages de voisins et autres témoins pendant l’enquête de la police.

Cependant il ne s’agit pas d’un roman policier, mais bien d’un roman psychologique. On découvre ainsi la vie de Paul et Myriam, un couple de bobos parisiens trentenaires. Quand la femme décide de reprendre son travail d’avocate, elle cherche logiquement à confier Adam et Mila à une nounou. Choisie avec soin et d’après recommandation, Louise, une veuve quadragénaire est retenue pour s’occuper des enfants. Mais elle ne tarde pas à s’immiscer de manière trop importante dans la vie de ses patrons.

« Au bout de quelques semaines, elle n’hésite plus à changer les objets de place. Elle vide entièrement les placards, accroche des sachets de lavande entre les manteaux. Elle fait des bouquets de fleurs. Elle éprouve un contentement serein quand, Adam endormi et Mila à l’école, elle peut s’asseoir et contempler sa tâche. L’appartement silencieux est tout entier sous son joug comme un ennemi qui aurait demandé grâce. »

Louise paraît très vite atypique : très fine, elle a l’air fragile mais se révèle dotée d’une force hors du commun. Elle se rend vite indispensable à la famille car en plus de s’occuper des enfants, elle fait le ménage, se montrant même assez maniaque, prend des initiatives, bref, la nourrice parfaite et idéale que tout l’entourage de Paul et Myriam leur envie. Mais en agissant de la sorte, elle étend aussi son pouvoir…

« La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir le décor sur la scène. Elles soulèvent un divan, poussent d’une main une colonne en carton, un pan de mur. Louise s’agite en coulisses, discrète et puissante. C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. Elle est Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial. »

Grâce à l’emploi d’un point de vue omniscient, le lecteur suit tour à tour la vie intérieure de Louise, de Myriam et de Paul. J’ai particulièrement aimé les passages où nous pénétrons la conscience de Louise. La nounou semble avoir eu des rapports compliqués avec feu son mari et avec leur fille Stéphanie. Mais ces relations sont évoquées avec parcimonie, laissant le lecteur en proie à une insatiable envie d’en savoir davantage.

Les deux qui ne cherchent pas à en apprendre plus, ce sont évidemment les parents des deux petits. Paul et Myriam tardent à se rendre compte que Louise en fait trop, dépasse son rôle, car ils y trouvent égoïstement leur compte. Ils peuvent en effet compter sur la nounou tout le temps et se jeter ainsi à corps perdu dans leur carrière sans culpabiliser. Cela est d’autant plus facile pour eux que les enfants adorent Louise : elle s’occupe vraiment d’eux, joue sans jamais se lasser, est créative et toujours prête à les emmener au parc. C’est ainsi que Louise va avoir l’impression qu’elle fait partie de la famille, puisque Paul et Myriam ne mettent pas suffisamment de limites entre elle et eux, l’emmenant même en vacances. Et précisément, cela les conduira tous au drame.

Ce que j’ai trouvé intéressant dans ce roman, c’est qu’il ressemble à une tragédie antique : le lecteur sait à l’avance comment l’histoire se termine et va assister, impuissant, au déchaînement des passions et à l’issue fatale. J’ai apprécié aussi que le livre ne verse jamais dans le pathos, grâce à une écriture fluide, intelligente et fine. L’auteure, elle, sait garder ses distances avec son lecteur et le pousse à dévorer la suite en dévoilant Louise très progressivement : c’est un personnage difficile à cerner, elle a des côtés très mystérieux qui suscitent la curiosité du lecteur. Enfin, on ne peut s’empêcher de voir une critique sous-jacente de la vie moderne de la plupart des parents, happés par leur travail, qui refusent de sacrifier leur carrière pour leurs enfants. Et s’ils offrent à leurs enfants une vie confortable, ils oublient parfois que l’essentiel est ailleurs, dans l’attention à l’autre, dans le temps passé à jouer ou à regarder l’autre s’épanouir… Un bon roman qui fait donc réfléchir sur certains aspects de la vie contemporaine. Ce livre est cependant à déconseiller aux jeunes parents, sous peine de les voir rongés par l’inquiétude en confiant le matin leurs enfants à la nounou…

Chanson douce, de Leïla Slimani

Roman français paru en 2016 chez Gallimard (collection Blanche). 240 pages.

Prix Goncourt 2016 (mise à jour du 3 novembre)

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18 commentaires sur “Chanson douce de Leïla Slimani

  • 23 septembre 2016 à 14 h 01 min
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    Alors fonce (sauf si tu as de très jeunes enfants et que tu recherches actuellement une nounou 😉 ) !

  • 23 septembre 2016 à 16 h 25 min
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    BBBbbrrrr, pas sûre de le lire celui là !

  • 23 septembre 2016 à 16 h 29 min
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    Il est vraiment intéressant pourtant, mais je comprends que le thème puisse déranger.

  • 23 septembre 2016 à 16 h 47 min
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    belle critique; j’ai très envie de lire ce livre et les critiques semblent assez unanimes…

  • 23 septembre 2016 à 16 h 52 min
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    Merci ! Oui, il est en lice pour le Goncourt d’après ce que j’ai lu, et c’est vraiment un bon roman à mon avis. J’espère qu’il te plaira aussi 🙂

  • 23 septembre 2016 à 17 h 11 min
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    Ta chronique donne très envie de lire ce livre que je ne connaissais pas.
    Bisous à toi!

  • 23 septembre 2016 à 17 h 26 min
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    Je te comprends Echappée littéraire, il est vraiment particulier, c’est une histoire atypique (heureusement !) et bien écrite. J’espère qu’il te plaira si tu le lis !

  • 25 septembre 2016 à 12 h 16 min
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    Un roman qui me faisait déjà très envie par les critiques entendues. Tu me donnes envie de m’y pencher plus sérieusement 😉

  • 25 septembre 2016 à 12 h 21 min
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    N’hésite pas, il n’est pas très long et se dévore malgré l’horreur du thème.

  • 26 septembre 2016 à 5 h 30 min
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    Brrr, sur que je vais pas le lire celui la! Et ta critique fait super envie quand meme!… As tu lu d’autres romans de Leila Slimani? Des recommandations?

  • 26 septembre 2016 à 8 h 32 min
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    Je ne connais pas ses autres oeuvres mais je sais que son roman précédent, Dans le jardin de l’ogre, avait été en lice pour le Prix de Flore il y a deux ans. Je comprends que tu n’aies pas envie de le lire, tu as des enfants encore jeunes, mais je te conseille de le découvrir quand ils auront grandi, car c’est un très bon roman malgré l’horreur du thème.

  • 26 septembre 2016 à 16 h 43 min
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    Intéressant! Je n’avais pas entendu parler de ce livre, mais ta critique m’a donné envie de le lire.

  • 26 septembre 2016 à 18 h 05 min
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    Tant mieux si ça te donne envie, j’espère qu’il te plaira ! 🙂

  • 26 septembre 2016 à 19 h 09 min
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    Ce roman m’intrigue… Il faudrait vraiment que je le lise ! 🙂

  • 27 septembre 2016 à 9 h 45 min
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    Il est très particulier, mais n’hésite pas, il en vaut la peine !

  • 10 mars 2017 à 21 h 20 min
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    Je ne suis pas encore décidée sur ce que je vais faire à propos de ce livre, le thème est assez dérangeant mais en même temps les critiques sont plutôt très bonnes… Je crois que je vais quand même l’ajouter sur ma wishlist, puis ça me fera un peu sortir de ma zone de confort (même si celle-ci n’est absolument pas définie XD mais je suis à peu près sûre que ce roman n’en ferait pas partie !)

    Voilà pour aujourd’hui, je découvre ton blog petit à petit, comme ça ça me fait toujours un peu de lecture (ma PAL n’est pas assez grande ahaha), à bientôt 😀

  • 11 mars 2017 à 0 h 24 min
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    C’est sûr que le thème est très particulier, mais pour moi (qui ai des enfants pourtant), ce fut une bonne lecture. Cependant je pense qu’il manquait un je-ne-sais-quoi qui m’aurait empêchée de lui attribuer le Goncourt. Mais heureusement pour Leïla Slimani, je ne fais pas partie du jury 😀 !

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