Mukasonga-coeur-tambour

C’est un roman étrange qui nous plonge au cœur de l’Afrique et sa riche culture. Il raconte l’histoire surprenante d’un groupe de musiciens dont la chanteuse surnommée la reine Kitami semble parfois possédée par l’esprit de Nyabingui. Elle accompagne des tambourinaires et notamment un tambour auquel un nom a été donné, Ruguina, et entre en transe lors de certains concerts. Dès le début de l’histoire on apprend que Kitami est morte dans des circonstances qui n’ont pas encore été élucidées et le roman est un retour en arrière qui évoque une partie de sa vie. Mais attention, ce n’est pas un roman policier, plutôt, comme cela est annoncé dès les premières pages, un compte rendu de journaliste.

Une partie du roman, à la première personne cette fois, est consacrée à l’enfance et l’adolescence de Prisca dont on comprend vite qu’elle deviendra la diva nommée Kitami. C’est assurément la partie que j’ai préférée parce qu’elle nous parle de coutumes et croyances africaines qui m’ont transportée dans un autre univers que j’ai trouvé très intéressant.

« Un « coin tranquille », encore une chose qui n’existe pas au Rwanda. Où que vous alliez, vous n’échapperez jamais à la fourmilière humaine qui s’agite sur les mille collines du Rwanda : sous la voûte épaisse de la bananeraie, sur la crête rocailleuse où personne ne cultive plus, à l’abri du reboisement d’eucalyptus, sur la rive incertaine du marais, il y aura toujours quelqu’un pour vous tirer de vos songes : un petit berger et sa vache, des femmes revenant des champs, un panier de patates douces sur la tête, un homme poussant son vélo surchargé d’une cargaison de régimes de bananes ou de tôles pour sa nouvelle maison… Et vos rêves où vous étiez la reine d’un pays vaporeux se défont et s’évanouissent comme une écharpe de brouillard sur le marais. »

On voit cette jeune fille, brillante et un peu solitaire, être exclue et crainte des groupes auxquels elle appartient (l’école et même sa propre famille) car on la croit sorcière douée de mystérieux pouvoirs parfois maléfiques, parfois bénéfiques.

J’ai trouvé la plume de l’auteur belle, précise et puissante, émaillée de mots appartenant à des dialectes africains, pour mieux plonger le lecteur dans ce monde, le faisant ainsi naviguer dans le temps et l’espace. J’ai aussi apprécié le voyage à travers l’histoire de la musique noire, rasta etc. depuis les années 30. En effet, les musiciens sont d’origines diverses : Jamaïque, Guadeloupe, Rwanda, et se mêlent et se rassemblent pour former un groupe uni par l’amour du rythme et de la musique, qui évoque aussi l’unité de l’Afrique et ses difficultés. L’auteure évoque par exemple à maintes reprises l’impossible harmonie entre les Hutu et les Tutsi qui a provoqué la terrible guerre dont Scholastique Mukasonga connaît hélas mieux que quiconque les terribles ravages, puisqu’elle a y perdu pas moins de 27 personnes de sa propre famille.

« Vous autres, à la Jamaïque, vous voulez être éthiopiens, nous autres, les Tutsi, les Blancs ont décidé pour nous que nous étions éthiopiens, certains les ont crus et ce fut pour notre malheur : parce qu’on nous a déclarés éthiopiens, nos frères, des Rwandais comme nous, nous ont massacrés, et les rescapés errent de par le monde, bannis de leur seule patrie. Mon Chant est celui de l’exil. Ne le comprenez-vous pas ? Je sais qu’un jour nous reviendrons chez nous, au Rwanda, mais je ne sais pourquoi ce jour qui devrait être un jour de joie, ce jour me remplit de terreur et je dis en tremblant : que ce jour vienne, mais que je ne le voie pas. »

Cela dit, j’ai trouvé vraiment compliqués les esprits enchâssés de Kitami, Nyabingui et Muhumuza, incarnés dans une même personne, je ne voyais pas bien l’intérêt de cette sorte de mise en abyme. Du coup, au début, j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans l’histoire. Heureusement, la magie de l’Afrique m’a rattrapée.

Cœur tambour, de Scholastique Mukasonga

Roman en français d’auteure rwandaise paru en 2015 chez Gallimard, collection Blanche. 175 pages.

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

6 commentaires sur “Cœur tambour de Scholastique Mukasonga

  • 14 octobre 2016 à 14 h 11 min
    Permalink

    Tu me donnes envie de lire ce livre, merci !

  • 14 octobre 2016 à 14 h 17 min
    Permalink

    J’espère qu’il te plaira ; pour moi, c’était une vraie découverte, je ne connaissais pas l’auteure.

  • 15 octobre 2016 à 15 h 55 min
    Permalink

    Comme j’ai déjà du le dire, c’est que j’aime bien voyager dans mes lectures 🙂 donc pourquoi pas?
    Bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

  • 16 octobre 2016 à 2 h 26 min
    Permalink

    Ah eh bien là, tu vas être servie car plusieurs lieux sont évoqués des Caraïbes aux USA même si l’essentiel de l’histoire est en terre africaine. Bonne lecture !

  • 26 octobre 2016 à 11 h 21 min
    Permalink

    Je lis très peu de roman qui se déroule en Afrique, donc pourquoi pas! 🙂

  • 26 octobre 2016 à 11 h 29 min
    Permalink

    Petit Pays de Gaël Faye aussi se passe en Afrique (au Burundi) mais les deux romans sont très différents. Donc, choix difficile, mais tu peux toujours lire les deux ! 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *