La Confusion des Sentiments de Stefan Zweig

« Encore un Zweig ?! » me direz-vous. Oui, mais quand on y a goûté, il est bien difficile de s’en passer. Et puis comme c’est beaucoup moins dangereux pour ma santé que le chocolat, je ne vois pas pourquoi je m’en priverais. Cette nouvelle est différente des deux premières dans le sens où cette fois-ci, le narrateur est un homme, mais on retrouve plusieurs thèmes chers à l’auteur.

L’histoire est en effet encore une confession, celle d’un professeur d’université de 60 ans, Roland, qui revient sur sa jeunesse. Il raconte comment, alors qu’il était étudiant, il a été subjugué par un de ses enseignants, homme âgé et singulier, spécialiste de Shakespeare. Il a vécu un véritable coup de foudre intellectuel. C’est donc à nouveau une histoire de passion.

« les mots se précipitaient sur moi, comme s’ils me cherchaient depuis des siècles ; le vers courait, en m’entraînant comme une vague de feu, jusqu’au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais à la tempe cette étrange sorte de vertige ressenti quand on rêve qu’on vole. Je vibrais, je tremblais ; je sentais mon sang couler plus chaud en moi ; une espèce de fièvre me saisissait ; rien de tout cela ne m’était encore jamais arrivé et, pourtant, je n’avais fait qu’entendre un discours passionné. »

Ce professeur lui loue une chambre dans sa propre maison, dans laquelle lui-même vit avec sa jeune femme. Notre étudiant se retrouve confronté à des sentiments très forts : d’un côté il est en admiration totale – qui confine à la vénération – devant cet homme, et de l’autre il souffre des sentiments contradictoires de son enseignant qui semble cacher un lourd secret.

Le vieil homme tantôt lui manifeste de l’intérêt, de l’amitié, tantôt le repousse avec mépris et morgue. Roland ne sait plus quoi penser ni comment agir. Il lui propose d’écrire un livre ensemble, sous sa dictée, pensant s’attirer ses bonnes grâces et apprendre à mieux le connaître.

« Morceau par morceau, un homme arrachait sa vie de sa poitrine, et en cette heure-là, moi qui étais encore si jeune, j’aperçus pour la première fois d’un œil hagard, les profondeurs inconcevables du sentiment humain. »

Les personnages sont très finement étudiés, observés avec minutie. L’auteur place le lecteur en position de témoin qui voit tout à travers les yeux de Roland et s’étonne comme lui au début de l’attitude étrange du professeur. Même le personnage secondaire de l’épouse est intéressant puisqu’elle essaie de dévoiler le secret de son mari sans parvenir à s’y résoudre cependant.

Outre la psychologie des personnages que Zweig sait admirablement cerner et dont il sait explorer toutes les facettes, la peinture de la société allemande de l’entre-deux guerres est particulièrement bien décrite. Les mesquineries de la petite société, les tabous, le rejet donnent une image de l’époque de Zweig, qui heureusement a tout de même évolué quelque peu depuis.

L’auteur sait ménager le suspense en annonçant par exemple qu’une soirée va mal se passer et en retardant l’action par diverses descriptions dans un style très classique et très beau. De nombreuses et somptueuses envolées lyriques donnent corps à ce court récit. Même si j’ai deviné assez vite le secret du professeur, j’ai été charmée par cette belle nouvelle, qui traite encore de sentiments passionnés. Un petit bijou à (re)découvrir.

La confusion des sentiments, de Stefan Zweig

Nouvelle autrichienne parue en 1926. 126 pages chez Le Livre de Poche. 

Titre original : Verwirrung der Gefühle, traduit par Olivier Bournac et Alzir Hella.

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17 commentaires sur “La confusion des sentiments, de Stefan Zweig

  • 24 novembre 2017 à 9 h 04 min
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    Je suis fan de Stefan Zweig 😉

  • 24 novembre 2017 à 9 h 06 min
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    Comme je te comprends ! J’avoue que je l’ai découvert très tardivement, mais quel plaisir je prends à le lire ! Un vrai bonheur <3

  • 24 novembre 2017 à 10 h 49 min
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    Ce que j’apprécie le plus chez Stefan Zweig, c’est ses descriptions des sentiments humains. Dans cette nouvelle, sa plume et sa douceur ressortent très bien avec un sujet délicat mais qu’il traite avec justesse.

  • 24 novembre 2017 à 13 h 21 min
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    Tout à fait ! Il est vraiment d’une finesse, d’un tact et d’une élégance rares, j’adore !

  • 25 novembre 2017 à 12 h 02 min
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    Il va vraiment falloir que je me mette à découvrir l’oeuvre de cet illustre écrivain. J’ai Clarissa dans ma PAL d’ailleurs et… je crois que ça sera ma prochaine lecture grâce à ta chronique dont je vais m’empresser de mettre le titre dans ma wish list.

  • 25 novembre 2017 à 17 h 54 min
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    Tu verras, je pense que tu ne seras pas déçue, il est écrit divinement bien et il est d’une finesse pour décrypter la psychologie des personnages, c’est incroyable ! Bonne lecture de Clarissa, que je ne connais pas encore !

  • 25 novembre 2017 à 18 h 49 min
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    Chouette, une bloggeuse fan de Zweig! La confusion des sentiments est la premier que j’ai lu de lui, et j’ai enchaîné par le joueur d’échecs et 24h dans la vie d’une femme. Dernièrement j’ai lu le voyage dans le passé et je me suis de nouveau pris une belle claque tant cet auteur est capable de subtilité et de justesse, tant pour les sentiments d’un homme que d’une femme… jai trouvé récemment son intégrale commentée par des auteurs contemporains…. trop hate!
    Merci pour ce billet qui m’a fait replonger quelques années en arrière!!!
    Au plaisir!

  • 25 novembre 2017 à 21 h 52 min
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    Bienvenue dans mon petit univers ! Haha, Le Joueur d’échec est dans mes projets de lecture, j’ai même hâte de me plonger dedans ! Je suis ravie de savoir que nous sommes nombreux à aimer cet auteur. J’adorerais trouver son intégrale commentée par ses confrères d’aujourd’hui, ce doit être passionnant à lire ! Je vais suivre cette info de près ! Au plaisir de te lire à nouveau prochainement 😉

  • 26 novembre 2017 à 9 h 25 min
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    Je n’ai pas lu ce Zweig là, mais il est sur ma liste de lecture! Tu as raison, quand on a commencé à y goûter, il est difficile de s’en passer!

  • 26 novembre 2017 à 13 h 56 min
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    Et toi, tu as de la chance de pouvoir le lire en VO ! Mais très honnêtement, les traductions que j’ai lues jusqu’à présent sont vraiment très réussies. Bonne lecture !

  • 29 novembre 2017 à 12 h 33 min
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    De Zweig, je n’ai lu que Le Joueur d’échecs. Avec quel autre titre me conseilles-tu de poursuivre la découverte de ses oeuvres ?

  • 30 novembre 2017 à 13 h 02 min
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    Ah ! Moi justement, je n’ai pas encore lu cette nouvelle, mais elle fait partie de mes projets… 😉
    Je te conseille 24h dans la vie d’une femme ou Lettre d’une inconnue, très belles nouvelles toutes les deux. Je voudrais m’attaquer à ses biographies un jour, je me le suis noté et je ne manquerai pas d’en parler sur le blog quand ce sera fait ! Très bonnes lectures à toi !

  • 30 novembre 2017 à 14 h 09 min
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    J’aime aussi lire ou relire Zweig de temps en temps ! La première nouvelle découverte était « Le joueur d’échecs » mais j’ai encore préféré « Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme » ; l »a confusion des sentiments », toutes deux relues plusieurs fois et récemment j’ai lu « Amok ou le Fou de Malaisie », que je ne connaissais pas ! Il faut que je continue à découvrir ses oeuvres 🙂 A bientôt

  • 1 décembre 2017 à 4 h 15 min
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    Le joueur d’échec et Amok sont dans mes projets de lecture, j’ai tellement aimé les nouvelles que j’ai lues de lui ! Je me réjouis à l’avance, mais vais attendre un peu pour varier les plaisirs 😉
    À bientôt Manou !

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  • 7 décembre 2017 à 13 h 30 min
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    Lettre d’une inconnue fait partie de mes textes préférés. J’ai bien envie de découvrir La confusion des sentiments, cette histoire entre un étudiant et son professeur m’intrigue !

  • 7 décembre 2017 à 23 h 09 min
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    C’est une nouvelle très intéressante (comme toutes celles de Zweig 😉 ) et j’espère qu’elle te plaira. Moi aussi, j’ai été bouleversée par Lettre d’une inconnue qui était ma première rencontre avec cet auteur.

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