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C’est la première fois que je lis un roman de Laurent Mauvignier. La rentrée littéraire nous proposait ce titre que j’ai aimé d’emblée. Un clic et le voici sur ma tablette, un clic et me voici emportée dans les plaines du Kirghizistan dans une odyssée particulière et très rythmée.

L’héroïne s’appelle Sibylle, elle travaille dans un hôpital et semble déprimée, faible et fragile. Vu le titre, je me doutais qu’elle allait avancer, mais pas à ce point ! En effet, son fils Samuel, un adolescent en perdition commet une grave bêtise. Ni une ni deux, sa mère lui impose une chevauchée fantastique dans un territoire inconnu de lui. Il ne s’agit pas réellement de le punir, mais de l’éduquer, de lui ouvrir les yeux sur le monde et sur lui-même de le remettre en selle au sens propre comme au sens figuré. Il va ainsi découvrir le koumis, les yourtes, la vie en mode nomade, la vie tout court.

Les voilà partis pour trois mois, lui, boudeur et le casque de son ipod vissé sur les oreilles, elle avec un carnet précieux dans lequel elle consigne régulièrement… quoi au fait ? On ne sait pas trop, c’est son secret, qui se dévoilera très progressivement. J’ai aimé que le voyage réel, physique des protagonistes se double d’un voyage intérieur. On suit l’évolution de chacun d’eux à travers le regard de l’autre, et comme eux, on poursuit leur chemin, on avance, on continue, même si l’on ne sait pas trop ce qu’il adviendra vraiment. Et parfois le voyage intérieur est plus périlleux que les falaises et les plaines d’Asie centrale…

« […] un jour on reconnaît les rêves, on sait ce qu’ils nous disent, on sait à qui ils s’adressent en nous. Et alors il n’est plus question de les partager, de s’en étonner avec des proches. Il est seulement possible de laisser l’onde de choc qu’ils produisent en nous se répandre, s’étendre, nous laissant dans l’hébétude, dans l’écho des mots qu’ils nous ont prononcés et qui agissent en nous de très loin, nous ramenant à une période de notre vie qu’on croyait morte et oubliée. »

Sibylle tente de transmettre des valeurs qui lui sont chères et dont elle-même a pu se détourner quelques temps, comme on l’apprend au fil du roman. Mais la tâche se révèle plus ardue qu’il n’y paraît…

« Samuel en est troublé, il la regarde avec l’envie de lui sourire – et peut-être même que depuis tout à l’heure il lui sourit vraiment, comme un fils peut sourire à sa mère, avec pudeur et amour, avec une forme de tendresse et de complicité qui se passe de mots parce qu’elle les contient tous, dans le secret d’un sentiment qui les dépasse. »

 Le point de vue omniscient nous plonge tour à tour dans les réflexions de Samuel, jeune homme fermé qui découvre réellement sa mère que tout le monde prend pour une ratée alors qu’elle était promise à un très brillant avenir, et dans celles de Sibylle elle-même qui se demande quel a été finalement son parcours et qui veut, elle aussi, poursuivre sa route et se libérer des démons qui la hantent.

J’ai apprécié la construction du roman et son rythme particulier : plusieurs flash-backs permettent au lecteur de mieux comprendre le passé de cette quadra qui se révèle plus complexe et plus intéressante qu’on ne le croit. De plus, le style de Mauvignier, est vraiment intéressant : au début du roman, l’écriture blanche ne m’a pas plu, j’ai trouvé le style aussi plat que la vie de Sibylle.

Mais peu à peu, il change en même temps que les personnages, et les très longues phrases très ponctuées, très rythmées, prennent tout leur sens ici : la vie n’est pas une longue phrase tranquille, elle est émaillée d’aléas, de belles rencontres et de drames. Et on arrive malgré tout au bout, même si la vie se dessine au fur et à mesure et que l’on ne sait pas toujours vers quoi l’on s’avance car on ne maîtrise pas tout. Les phrases prennent progressivement le rythme des chevaux et du cœur des deux cavaliers.

Ce fut une très belle découverte pour moi, ce roman m’incitera sans doute à lire les œuvres précédentes et suivantes de Mauvignier.

C’est donc un beau roman sur l’amour maternel, sur la découverte de soi et des autres, sur la résilience et le dépassement de soi, servi par une plume nerveuse à l’image de l’élan des protagonistes, qui donne envie au lecteur, à l’instar des héros, quoi qu’il arrive, de continuer.

Continuer, de Laurent Mauvignier

Roman paru en 2016 aux Éditions de Minuit. 240 pages. 

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7 commentaires sur “Continuer de Laurent Mauvignier

  • 17 septembre 2016 à 7 h 54 min
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    J’aime beaucoup la fiction initiatique!
    Merci pour la chronique!
    Bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

  • 17 septembre 2016 à 7 h 58 min
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    Alors je pense que tu ne seras pas déçue si tu le lis, d’autant que l’écriture est tout aussi intéressante !

  • 19 septembre 2016 à 13 h 06 min
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    A priori ce n’est pas vers ce genre de chevauchée que je me retournerais, mais j’avoue que tu en parles tellement bien que ça me tenterait presque (mais bon ça attendra que je respecte le deal que j’ai passé avec moi-même et que je ne respecte jamais : 5 livre lu dans ma pal avant d’en racheter !! hum, pas facile…

  • 20 septembre 2016 à 3 h 50 min
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    Haha ! Je trouve ça bien de te fixer des objectifs au sujet de ta PAL. Personnellement je n’ai pas vraiment de PAL, je note des titres de temps en temps, mais parfois, je les « oublie » plus ou moins volontairement ou je change d’avis et ne veux plus les lire. Du coup, je ne me mets pas trop la pression 😉

  • 23 septembre 2016 à 21 h 07 min
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    Je suis ravi que tu aies aimé ce dernier Laurent Mauvignier. Je ne l’ai pas encore lu mais ça ne saurait tarder. Il est de loin l’un de mes auteurs préférés. On ma dit, et ton article semble me le confirmer, que ce dernier roman est, dans l’écriture, assez différent de ses autres textes, puisqu’il adopte un point de vue omniscient. D’habitude, Mauvignier manie à la perfection le monologue (parfois intérieur) pour faire dire aux personnages à bout de souffle leur incapacité à communiquer et à dépasser leurs douleurs intimes. Son style est toujours très « rythmé » comme tu l’as dit, mais bien souvent dans la langueur lancinante : il préfère le point d’interrogation et la virgule, plutôt que le point, pour exprimer le flux hoquetant et tortueux de parole des êtres qui ne l’ont habituellement pas, et que l’on oublie dans un coin, perdus à hurler en silence. Si jamais tu veux continuer ton exploration de l’œuvre de Laurent Mauvignier, je te conseille « Loin d’eux », son premier roman, mais l’un des plus beaux. =)

  • 24 septembre 2016 à 2 h 35 min
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    Merci pour ton commentaire et ton conseil de lecture. C’est vrai que « Continuer » donne envie de poursuivre la découverte, alors je note le titre de son premier roman !

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