De la clémence, de Sénèque

Dans le cadre du challenge Au fil des siècles que j’ai organisé sur Livraddict, j’avais proposé deux classiques de l’Antiquité, un grec et un romain. J’ai choisi pour le romain un texte philosophique de Sénèque intitulé De la clémence. L’avantage de Sénèque, c’est qu’il est assez clair et donc accessible même aux non-philosophes comme moi.

Cet essai s’adresse à Néron, dont Sénèque a été le précepteur, avant de tomber en disgrâce et d’être contraint au suicide par l’empereur lui-même. C’est donc assez ironiquement que l’on peut lire ce texte a posteriori, quand on sait ce qu’a fait Néron pourtant si bien conseillé par le philosophe dans le domaine de la clémence !

J’ai bien apprécié cette lecture, même si je ne suis pas toujours d’accord avec tout ce que dit Sénèque. Il expose sa théorie selon laquelle la clémence grandit un homme, a fortiori un puissant. Très pédagogue (rappelons que Néron a seulement 18 ans à ce moment-là et qu’il se trouve déjà à la tête de l’empire romain), l’auteur use de nombreuses comparaisons pour bien faire passer son message. De même, il répète de plusieurs manières différentes son propos afin d’être sûr d’être parfaitement compris. Pourtant, le texte n’est pas lassant du tout ; il est court et les exemples que l’auteur choisit sont limpides, les adresses au destinataire (et aux lecteurs) régulières etc. bref, tous ces procédés rendent cette œuvre agréable à lire.

« Car de même qu’on est généreux, non quand on se sert du bien d’autrui pour exercer des libéralités, mais quand on se dépouille soi-même pour donner, de même je dirai que la clémence consiste, non à se montrer facile quand il s’agit du ressentiment des autres, mais à ne pas éclater lorsqu’on est agité par l’aiguillon de sa colère, à comprendre qu’il est grand de supporter les injures au faite de la puissance, et que rien n’est plus glorieux qu’un bon prince impunément offensé. »

J’ai trouvé intéressante la distinction qu’il fait entre un roi et un tyran, entre la cruauté et la sévérité, entre la pitié et la clémence. La thèse qu’il présente est assez consensuelle, m’a-t-il semblé. Il montre ainsi comment la cruauté et la terreur qu’elle inspire lorsqu’elle est appliquée par un despote, n’élèvent ni le peuple qui lui est soumis, ni le tyran lui-même, bien au contraire.

Certains passages m’ont toutefois paru peu vraisemblables d’un point de vue psychologique. Par exemple il indique qu’avant qu’une loi contre le parricide ne soit établie, de tels crimes n’existaient pas et que c’est précisément la création de cette loi qui a engendré ces types de meurtres… Mouais. Je n’en crois pas un mot ; certains humains, hélas, n’attendent pas qu’on fasse une loi pour la violer mais ont l’idée d’eux-mêmes de nuire à autrui, et ce, depuis la nuit des temps…

« Ainsi les parricides ont commencé avec la loi. C’est la peine qui a suggéré la pensée du crime ; »

De même, je ne suis pas d’accord avec lui sur un point : le fait qu’un philosophe digne de ce nom, c’est-à-dire un stoïcien, doive se garder d’éprouver de la compassion mais au contraire rester impassible devant le malheur injuste des autres. En fait, je crois que je ne suis pas trop stoïcienne dans l’âme 😀 … Ce type de sentiment, selon lui, est bon pour les faibles ou les femmelettes – merci du compliment ! J’accepte les deux mots et préfère cela à l’insensibilité.

« […] les gens de bien doivent montrer de la clémence et de l’humanité, mais éviter la compassion ; c’est le vice d’une âme faible, qui succombe à l’aspect des maux d’autrui. […] La compassion considère les malheurs de celui auquel elle s’attache, mais non leur cause ; la clémence, au contraire, est d’accord avec la raison. […] Ainsi le sage ne sera pas compatissant, mais il sera secourable […] »

J’ai trouvé que son discours restait étonnamment moderne car aujourd’hui encore dans de nombreux pays certains puissants font régner la terreur sans jamais faire montre de clémence. De même, on pourrait élargir un peu le propos à l’heure de l’éducation à la bienveillance, sur la façon de se comporter au sein des familles. Ainsi ai-je beaucoup de plaisir à relire les propos de ce sage, la plupart pleins de bon sens, et je me dis que vraiment, donner à Néron un tel maître revenait à donner de la confiture aux cochons. L’empereur aurait mieux fait de l’écouter et d’appliquer les principes que son professeur lui a enseignés.

De la clémence, de Sénèque

Essai paru en 55 après J.-C. en latin. 178 pages chez Les Belles Lettres (collection Budé). 

Titre original : De Clementia, traduit par François-Régis Chaumartin

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3 commentaires sur “De la clémence, de Sénèque

  • 9 juillet 2018 à 14 h 29 min
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    Je n’ai lu que très peu de classiques grecs ou romains. Quand viendra leur tour, vu tes impressions (et outre les points qui t’ont fait tiquer à juste titre) je me dirigerai vraisemblablement vers celui-ci. Merci pour cette référence, âme faible 😀 .
    Ohh, je vois poindre La vie devant soi : celui-là, je l’ai déjà lu. Comme quoi, tout arrive 😀 ! Hâte de connaître ton avis 🙂 !

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    • 15 juillet 2018 à 17 h 00 min
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      Haha, c’est un tort que tu devrais réparer : la lecture des classiques est instructive et parfois tellement belle ! Quant au reste, tu connaîtra mon avis très vite 🙂 Belle journée !

      Réponse
  • 19 juillet 2018 à 23 h 51 min
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    Les Grecs, c’est la vie. Cela fait tellement longtemps que je n’en ai pas lu et Sénèque fait partie des plus connus et accessibles d’après ton article. Ca donne envie (je me suis arrêtée à Platon).

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