Des jours d'une stupéfiante clarté, d'Aharon Appelfeld

C’est l’abominable meurtre antisémite récent, celui de la malheureuse Mireille Knoll qui m’a donné envie de lire cet auteur. Pour ne jamais oublier à quoi peut conduire la haine de l’autre, de celui qui est différent, celui qui n’est pas comme nous en raison de sa couleur, de sa religion, de son handicap, que sais-je encore. La mort récente d’Aharon Appelfeld aussi m’a poussée à lire Des jours d’une stupéfiante clarté. J’ai pensé que c’était le bon moment de le découvrir. Enfin, la traductrice dont j’avais aimé l’écriture dans Jacob, Jacob et que j’ai eu l’occasion de rencontrer le temps d’une conférence est très sympathique, alors je n’ai pas hésité, j’ai acheté le roman.

L’histoire tourne autour de Theo qui est un rescapé des camps de concentration. Le jour de la libération de son camp, le n° 8, le jeune homme part en laissant ses compagnons d’infortune derrière lui. Il veut rentrer chez lui au plus vite, malgré sa faiblesse, pour retrouver ses parents. Mais ce ne sera pas aussi simple que prévu : le héros va rencontrer différents personnages qui vont l’interroger sur sa famille et le retarder dans sa quête. Theo va profiter de sa nouvelle liberté pour beaucoup dormir. Pendant ses rêves, il revoit son passé, ce qui est pour nous, lecteurs, l’occasion d’en apprendre davantage sur l’enfance et l’adolescence du protagoniste. De même, Theo en se penchant sur son passé, semble voir ses parents d’une manière particulière qui évolue progressivement au fil des pages.

Le personnage de la mère notamment est longuement développé. Yetti est une très belle femme. Elle est juive mais éprouve une passion pour la musique sacrée et les édifices religieux chrétiens. On comprend rapidement qu’elle est marquée par la folie. Martin, le père de Theo tient une librairie et cède à tous les caprices de sa femme avec une patience et une résignation incroyables. Le personnage du père prend peu à peu une place de plus en plus importante dans les réflexions du héros. On a l’impression que le regard de Theo change à son sujet, grâce à la rencontre de Madeleine qui a bien connu Martin.

L’introspection de Theo va grandissant. La dimension onirique du roman est très importante, mais de ce fait, j’ai eu l’impression que le récit n’avançait pas beaucoup. On navigue entre les rêves, les souvenirs de la vie d’avant les camps et la réalité présente. Theo doute, ressent comme une morsure les remords qui l’assaillent de n’être pas resté avec ses malheureux camarades. Il éprouve pourtant à leur égard de la gratitude pour l’aide qu’ils lui ont apportée lorsqu’ils étaient prisonniers.

« Je me demande parfois si on peut réparer le mal qui a été fait. Je ne sais pas. La guerre a changé tant de choses, ce qui paraissait impossible autrefois ne l’est plus. »

La vie et la liberté s’accompagnent ici de choses qui nous paraissent simples et quotidiennes comme le fait de boire du café, de manger à sa faim, de dormir sans être inquiété ni réveillé par les coups des collabos. On sent à quel point ces détails triviaux sont essentiels pour qui a manqué de tout et surtout d’humanité. Mais si cette liberté physique est réelle, la liberté psychologique n’est pas immédiate : Theo doit d’abord se défaire de sa culpabilité d’avoir abandonné ses compagnons pour pouvoir avancer sereinement et rejoindre les siens, dont il ne sait pas même s’ils sont encore vivants.

« Il se sentit soudain diminué. Son errance depuis sa rencontre avec Madeleine lui apparaissait comme une suite d’égarements et de pensées dispersées. Il avait eu la volonté, précise, de rentrer à la maison, mais elle s’était éparpillée à force de contretemps et de complications. À présent, il était au milieu du chaos, qui pouvait prédire quand il en sortirait ? »

Même si les questions posées sont capitales – comment survivre à une telle horreur, comment se reconstruire et redevenir un être humain ? – j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de redites, sans doute signes de l’esprit qui tourne un peu sur lui-même lorsqu’on survit à une telle épreuve. De plus, certains éléments m’ont paru très peu convaincants. Par exemple l’hostilité des interlocuteurs lorsqu’ils apprennent que la mère de Theo aime les églises et les chapelles revient à plusieurs reprises mais m’a semblé tout à fait surprenante et incompréhensible. Je n’ai vraiment pas compris le poids de ce point alors que tous les personnages ont vécu l’enfer des camps : en quoi cela les concerne-t-il ? N’ont-ils pas appris la tolérance après ce qu’ils ont enduré ? Quelle importance ? Pourquoi Theo n’explique-t-il pas que sa mère est maladivement fantasque ? L’écriture elle-même est simple et limpide, mais je n’ai pas trouvé qu’elle avait une marque particulière. Bref, tout cela m’a empêchée d’apprécier complètement ce roman.

Des jours d’une stupéfiante clarté, de Aharon Appelfeld.

Roman paru en 2014 (2018 en français). 272 pages aux Editions de L’olivier.

 Titre original : Yamim shel behirout madhima, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti.

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

4 commentaires sur “Des jours d’une stupéfiante clarté, d’Aharon Appelfeld

  • 14 avril 2018 à 8 h 18 min
    Permalink

    J’ai beaucoup entendu parler de ce livre en bien et il est dans ma liste, mais je ne l’ai pas encore lu…Je sature un peu sur ce thème en ce moment, bien que ce soit cyclique chez moi et que j’y reviendrai, j’en suis sûre. Merci pour ta superbe chronique. Bon week-end

    Réponse
    • 17 avril 2018 à 2 h 01 min
      Permalink

      Merci Manou ! Je comprends que tu satures, j’ai l’impression qu’en ce moment, beaucoup de livres ayant en toile de fond la guerre sont sortis récemment. J’en ai lu plusieurs et je pense faire une pause sur ces sujets moi aussi. Avec le printemps, j’ai envie de choses plus légères 🙂

      Réponse
    • 17 avril 2018 à 2 h 05 min
      Permalink

      Oui, c’est une découverte intéressante que ce roman qui montre la lenteur de la reconstruction. Bonne journée !

      Réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *