La disparition de Josef Mengele, d'Olivier Guez

J’avais mis ce roman de la rentrée littéraire 2017 sur ma petite liste parce que comme beaucoup de lecteurs, je suis fascinée par les méchants. Toutefois, je n’aime pas spécialement le gore et je pensais donc que le titre évoquant une disparition, je n’aurais pas à lire le contenu exact et exhaustif des horreurs perpétrées par le nazi mais ce qu’il est advenu de lui après la guerre. Et j’avais raison.

Ce livre est une sorte de biographie romancée du tristement célèbre « ange de la mort » qui a sévi dans le camp de concentration d’Auschwitz. Mais l’auteur ne commence son récit qu’à partir de la fin de la guerre, lorsque Mengele s’enfuit en Argentine, après avoir passé trois ans caché dans une ferme en Allemagne.

Bien que la biographie soit romancée, elle est extrêmement documentée et j’ai apprécié les précisions historiques, les sources et références placées en fin d’ouvrage. Ce que l’auteur a inventé, c’est ce qu’a ressenti Mengele pendant toutes ses années de fuite, de cavale.

Et c’est très intéressant de voir que l’auteur en fait un personnage dénué de toute empathie, de la moindre compassion à l’égard de ses victimes, et qui reste jusqu’au bout persuadé qu’il a bien agi pour sa patrie. Autant d’aveuglement, de déni des atrocités qu’il a commises, c’est absolument effrayant sur la nature humaine. Comment est-ce possible ? Même à son propre fils qui vient lui rendre visite, il déclare qu’il n’a jamais tué personne et qu’il a épargné des vies ! Sa froideur est bien montrée dans cet extrait où sa vie personnelle juste après son mariage se mêle à son travail dans une juxtaposition terrible montrant l’absence d’émotion :

« Malgré l’ampleur de sa tâche, l’arrivée de quatre cent quarante mille juifs hongrois, ils avaient connu une seconde lune de miel. Les chambres à gaz tournaient à plein régime ; Irene et Josef se baignaient dans la Sola. Les SS brûlaient des hommes, des femmes et des enfants vivants dans les fosses ; Irene et Josef ramassaient des myrtilles dont elle faisait des confitures. Les flammes jaillissaient des crématoires ; Irene suçait Josef et Josef prenait Irene. Plus de trois cent vingt mille juifs hongrois furent exterminés en moins de huit semaines. »

Même s’il n’éprouve aucune culpabilité, il est rongé par l’angoisse d’être reconnu et dénoncé, se terre parfois dans des taudis et déménage à plusieurs reprises, changeant de pays. Contrairement à ce que j’avais imaginé, il n’a pas mené la belle vie parce qu’il était toujours sur ses gardes, paranoïaque, grimpant par exemple la nuit sur une sorte de mirador qu’il avait édifié afin de voir arriver d’éventuels ennemis de loin.

La dénonciation des états sud-américains qui ont accueilli et protégé ces criminels de guerre nazis est flagrante et me semble inimaginable. Comment le monde a-t-il pu laisser faire, ne pas se presser pour traquer ces immondes individus ? J’ai réalisé que lorsque j’étais enfant, plusieurs de ces criminels vivaient librement, certes un peu cachés mais ils n’ont jamais répondu de leurs actes devant la justice. Les empreintes digitales de Mengele ont ainsi mis une année pour traverser l’Atlantique alors qu’aujourd’hui, en un clic ce serait fait. Bien sûr, les moyens techniques de l’époque n’étaient pas les mêmes mais la mauvaise volonté de certains est criante et inexcusable.

Ce que j’ai apprécié aussi dans ce roman, c’est que jamais Olivier Guez ne rend le docteur d’Auschwitz sympathique et ça tombe bien car je n’avais aucune envie d’éprouver la moindre compassion à son égard. L’écriture est factuelle, journalistique et chronologique, pas très littéraire mais le sujet de l’intrigue est tellement intéressant que cela ne m’a gênée. Je trouve important, même des années après la mort de ces odieux personnages, que l’on continue de rappeler leurs crimes pour que plus jamais ils ne se reproduisent. Je suis admirative de toutes les personnes qui ont subi des sévices inouïs et qui ont su pardonner. C’est donc clairement un roman à charge très instructif et très intéressant.

La disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez

Roman paru en 2017. 240 pages chez Grasset. 

[Edit novembre] Prix Renaudot

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19 commentaires sur “La disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez

  • 27 octobre 2017 à 20 h 45 min
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    Un livre qui m’a l’air bien intéressant mais très glaçant ! Il vaut mieux être accroché pour le lire je pense…

    Un livre qui pourrait t’intéresser, c’est Eichmann à Jérusalem, de Hannah Arendt. Ce n’est pas un roman, plutôt un compte-rendu sur le procès d’Eichmann, qui s’était abrité en Argentine mais qui a finalement été kidnappé pour lui intenter un procès. On voit que cet homme était persuadé de faire ce qu’il y avait à faire et qu’il obéissait juste alors qu’il n’était pas particulièrement antisémite… Le portrait de cet homme ordinaire qui a tant participé à la Solution finale fait froid dans le dos, ça interroge sur notre rapport à l’obéissance. (l’autrice dénonce aussi la participation des autres pays à l’extermination des Juifs)

  • 28 octobre 2017 à 1 h 37 min
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    Merci pour ton conseil de lecture ; j’ai déjà lu des textes de Hannah Arendt en philo mais pas extraits de ce livre-là. Nous avons en effet intérêt à nous interroger sur notre rapport à l’obéissance (d’ailleurs beaucoup d’auteurs l’ont fait depuis La Boétie jusqu’aux travaux de Milgram que l’on peut voir dans le film I comme Icare). Je note donc ta référence, merci !

  • 28 octobre 2017 à 14 h 27 min
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    J’ai regardé un reportage hyper intéressant sur ce sujet l’autre jour, et j’avoue que l’histoire de sa traque est absolument passionnante, mais très frustrante, car il a tout de même réussi à passer au travers des mailles du filet et à connaître un fin paisible. Le rôle des états sud-américains est absolument ignoble.

  • 28 octobre 2017 à 20 h 56 min
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    C’est vrai, la fin de Mengele est terriblement frustrante… et quand on pense qu’il y en a plein des comme lui, qui n’ont jamais eu d’ennuis avec la justice après ce qu’ils ont commis, ça me rend folle ! Quant aux pays d’Amérique du Sud qui ont protégé ces salopards… Je me demande si certains d’entre eux ont fait des excuses depuis ou pas. En tout cas, j’aurais bien aimé voir le reportage dont tu parles, ça doit être passionnant !

  • 28 octobre 2017 à 21 h 29 min
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    J’aime les livres bien documentés sur fond historique. Celui-ci pourrait me convenir…
    Bon dimanche.

  • 29 octobre 2017 à 12 h 57 min
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    Eh bien, là, tu devrais vraiment te faire plaisir à lire ce roman, c’est vraiment très intéressant, je te le conseille vivement ! Bon dimanche aussi 🙂

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  • 30 octobre 2017 à 23 h 40 min
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    Merci pour ce titre qui me tente bien ! J’aime ce genre de romans instructifs, je me laisserai sûrement tenter en France l’été prochain !

  • 31 octobre 2017 à 1 h 59 min
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    J’ai vraiment été portée jusqu’au bout, d’autant que je ne savais pas le fin mot de l’histoire, s’il avait fini par être pris ou pas. Je pense qu’il pourrait te plaire.

  • 31 octobre 2017 à 2 h 38 min
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    Je m’intéresse beaucoup à la WWII et notamment à cette douloureuse partie…Josef Mengele, qu’est ce que j’ai pu lire sur lui et il continue toujours à me dégouter…J’aimerais beaucoup tomber sur ce livre !

  • 31 octobre 2017 à 4 h 10 min
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    Alors ce roman devrait te plaire ! Tu suis Mengele dans toute la 2e partie de sa vie et c’est incroyable de voir à quel point il ne pense qu’à lui et n’a aucun remords ; c’est fou !

  • 1 novembre 2017 à 16 h 22 min
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    Je l’ai noté pour le lire dès que je le trouve en médiathèque. le sujet m’intéresse et c’est une période de l’histoire que j’aime explorer même si les romans ne sont pas toujours facile à lire…Ta chronique est passionnante et très instructive et si tu dis qu’il est bien documentée, cela est un plus je trouve car on a dit tout et n’importe quoi sur cette période douloureuse. Un grand merci

  • 1 novembre 2017 à 18 h 04 min
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    Merci Manou, je pense que tu le trouveras assez vite en médiathèque car j’ai l’impression qu’il a pas mal de succès en France. Ce qui m’a horrifiée, c’est de voir à quel point certains états ont accueilli et protégé ces monstres (et peut-être les protègent encore, car même s’ils sont très vieux, certains parmi les plus jeunes de l’époque pourraient encore être vivants.) Bonne lecture !

  • 1 novembre 2017 à 19 h 48 min
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    Dans le même esprit que ce livre sur Mengele j’aimerais conseiller le roman de Jonathan Littell intitulé « Les bienveillantes » (prix Goncourt en 2006) qui raconte à la première personne la vie imaginaire (très documentée sur le plan historique) d’un officier SS cultivé du nom de Maximilien Aue membre des Einsatzgruppen qui participe aux massacres nazis sur le front de l’Est durant la seconde guerre mondiale.
    C’est bien écrit, et parfois glaçant, mais le titre qui renvoie à l’Orestie d’Eschyle, dans laquelle les Érinyes, déesses vengeresses qui persécutaient les hommes coupables de parricide, se transforment finalement en Euménides apaisées n’est pas sans rapport avec l’histoire familiale complexe, et très intéressante, du personnage principal.
    Et par rapport à la thèse d’ Hannah Arendt pour laquelle l’origine du mal « s’inscrit dans le vide de la pensée »ce livre pose la question énigmatique de ce qu’est justement la pensée pour le protagoniste principal qui est un fin connaisseur de la culture française, notamment de l’oeuvre de Jean-Philippe Rameau. Les titres des chapitres de ce long (900 pages) mais passionnant roman portent d’ailleurs des noms de styles musicaux : toccata, menuet, ou sarabande, qui contrastent avec les thèmes évoqués.
    Mais si comme Eichmann ou Mengele, Maximilien Aue n’a guère de soucis avec sa conscience, ce livre pose en définitive à chacun de nous la question de savoir pourquoi cette « banalité du mal » finit par devenir la raison de vivre d’un lettré qui pourrait peut-être parfois nous ressembler un (tout) petit peu ?

  • 2 novembre 2017 à 2 h 10 min
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    Merci pour cette suggestion que je note dans mes carnets ! J’ai plusieurs fois entendu parler de ce roman, mais ne l’ai jamais lu encore. La perspective de m’engager pour une longue période de lecture d’un tel pavé me conduira sans doute à attendre l’été prochain pour le découvrir. Il se trouve que j’ai relu récemment l’Orestie d’Eschyle et que je serai probablement contente d’y trouver un écho dans les Bienveillantes.

  • 9 novembre 2017 à 18 h 40 min
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    J’étais sceptique sur le fait d’ajouter cette liste à ma PAL, mais tu m’as convaincue ! J’aime beaucoup les romans très documentés, je suis tombée récemment sous le « charme » de « De Sang-Froid » de Truman Capote … avec deux « méchants » n’ayant pas vraiment conscience de l’être.

  • 10 novembre 2017 à 12 h 42 min
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    Ah tant mieux si je t’ai convaincue (mais bon, je précise, je n’ai pas d’actions chez l’éditeur 😀 ) J’avais adoré De sang Froid (le premier « classique » dont j’ai parlé sur le blog, d’ailleurs) et je pense que tu ne seras pas déçue du livre d’Olivier Guez, qui vient juste de remporter le Renaudot. Bonne lecture Laurette !

  • 14 novembre 2017 à 18 h 22 min
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    C’est ma nouvelle lecture – commencée ce matin même !

    Ton avis donne très envie de le lire, j’espère que je l’apprécierais autant que toi.

    J’avais lu dernièrement HhHH de Laurent Binet (formidable par ailleurs), sur le thème du nazisme également.
    J’ai vu que tu lisais La Septième fonction du language, je te conseille HhHH ensuite, c’est celui que j’ai préféré des deux. 😉

  • 15 novembre 2017 à 2 h 23 min
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    Merci pour ton conseil, je me suis noté quelque part de lire HhHH un jour, mais je crois que c’est un pavé qui devra donc attendre des congés d’été… J’espère que tu seras portée toi aussi par le récit de la fuite de Mengele que j’ai suivi avec un intérêt croissant tout au long du livre. Bonne lecture !

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