Gaudé-ecoutez-nos-defaites

C’est le premier roman de la rentrée littéraire que je lis cette année, et je l’attendais avec impatience. C’est un roman particulier comme le sont souvent, je trouve, les univers de Gaudé. Il mêle ici plusieurs récits qui se déroulent à des époques et dans des lieux différents. Certains sont des récits d’hommes qui ont marqué l’Histoire : Hannibal le général carthaginois qui a combattu les Romains pendant la deuxième guerre punique, Grant, qui a lutté contre les sudistes lors de la guerre de Sécession américaine et Hailé Sélassié, le Négus éthiopien.

Et au milieu de ces récits terribles de guerre, de carnage, de stratégie militaire, deux personnages, fictifs cette fois, se rencontrent. Assem, d’abord, travaille pour les services secrets français et part en mission pour exécuter, souvent, ou parlementer, ici, dans des zones de conflit. Mariam, une archéologue irakienne, passe sa vie à essayer de protéger des disqueuses ou de la dynamite de Daesh, des œuvres d’art inestimables. Ils se croisent par hasard en Suisse et cette rencontre unique va laisser une empreinte profonde en chacun d’eux.

La structure de ce roman peut paraître déroutante voire décousue au premier abord puisque chaque paragraphe se rapporte à un des héros précités. On passe de l’un à l’autre sans transition. En fait, cela n’est pas gênant, car ces récits successifs ont des points communs et chacun prolonge le précédent, notamment à la fin du roman, dont j’ai trouvé la construction plus aboutie et mieux maîtrisée qu’au début. Le point commun entre tous ces personnages, tous ces récits, c’est la réflexion autour de la défaite et de la victoire, mais aussi autour de la solitude, et autour de l’obéissance et de la soumission.

« Pas du courage commun qui n’est qu’une déclinaison de l’obéissance. Combien d’hommes se livrent à des actes héroïques simplement parce qu’on leur a ordonné de le faire et qu’ils n’ont pas eu la force de dire non ? »

J’ai apprécié le côté historique alors que généralement, je n’aime pas du tout les romans historiques. Je me suis demandé pourquoi. Ici, on a l’impression que l’Histoire ne tient qu’à un fil et qu’un événement infime aurait pu changer le cours des choses, radicalement. Cette idée de bascule, entre la victoire ou la défaite, m’a vraiment interpelée.

« Est-ce l’Histoire qui se saisit du cours des choses et écrit le monde pour quelques instants, déjouant les plans et surprenant les vivants ? […] Les grandes batailles qui restent dans les mémoires sont des charniers atroces qui font tourner les oiseaux. Est-il fier de cela ? Des quarante-cinq mille Romains qui gisent à ses pieds ? Peut-on l’être vraiment… ? Il veut se souvenir des viscères qui se mêlent au vent de l’été car si l’Histoire a un parfum, c’est celui-là. »

Il m’a semblé aussi que l’écriture, à la 3e personne mais avec un point de vue interne, permettait réellement de se plonger dans les affres de la conscience des héros guerriers. Que Laurent Gaudé ait imaginé leurs angoisses, leurs pensées, leurs désirs est un aspect du livre qui m’a beaucoup plu. On a l’impression que l’Histoire se fabrique devant nos yeux de lecteurs, et on est suspendu à la suite, même lorsque l’on en connaît déjà l’issue. Car contrairement aux manuels d’histoire, on a accès à l’intériorité des personnages. Cela les rend humains et attachants, parce qu’on les voit justement comme des hommes, en proie aux doutes, aux inquiétudes de tous les autres humains, et non pas comme ils sont présentés habituellement, simplement comme les vaincus ou les vainqueurs de telle ou telle bataille.

Cependant, je n’ai pas réussi à m’attacher autant aux personnages fictifs précisément à cause de la construction un peu particulière du roman. Je les ai trouvés insuffisamment fouillés par rapport aux personnages historiques. Et pourtant, je me reconnais pleinement dans la douleur de Mariam lorsqu’elle voit les œuvres du patrimoine mondial disparaître à cause de la bêtise et de la folie de quelques-uns. Mais j’ai trouvé ces héros trop seuls, trop tristes pour les apprécier vraiment. J’ai eu l’impression que ce roman était un peu opportuniste puisque tout le monde ne peut qu’être touché par les événements qui se passent dans le monde comme la destruction des personnes et du patrimoine mondial. 

J’ai également trouvé l’écriture moins poétique que dans d’autres œuvres du même auteur. J’avais lu Médé-Kali ou le Tigre bleu de l’Euphrate que j’avais particulièrement appréciés, notamment pour la beauté et la finesse de la langue, et je n’ai pas retrouvé autant de plaisir dans la lecture de Écoutez nos défaites.

C’est toutefois un roman intéressant et digne d’intérêt qui nous fait voyager dans le temps et l’espace et qui aborde des questions profondément humaines qui ne peuvent qu’entrer en résonance avec chacun d’entre nous, mais je suis un peu restée sur ma faim.

Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé.

Roman français paru en 2016 chez Actes Sud. 288 pages.

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10 commentaires sur “Écoutez nos défaites de Laurent Gaudé

  • 9 septembre 2016 à 22 h 05 min
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    Celui-ci a l’air vraiment cool !

  • 11 septembre 2016 à 3 h 21 min
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    Je ne dirais pas que l’adjectif « cool » soit le mot parce que ça parle essentiellement de violences, mais si tu veux dire qu’il a l’air intéressant, là, je te suis ! 😉

  • 12 septembre 2016 à 13 h 53 min
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    Pas complètement convaincue alors ? Dommage parce que cet auteur sait faire de belles choses…

  • 12 septembre 2016 à 14 h 03 min
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    Oh je suis tout à fait d’accord avec toi, mais j’avais peut-être trop d’attentes sur ce roman. Je ne l’ai pas trouvé aussi bon que ce que j’avais lu de lui avant. Mais cela ne m’empêchera pas de lire une autre de ses oeuvres 😉

  • 20 septembre 2016 à 3 h 24 min
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    C’est vrai qu’elle est belle, même s’il y a un grand contraste entre la sérénité de l’illustration et la dure réalité décrite dans ce roman.

  • 5 octobre 2016 à 13 h 02 min
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    J’aime beaucoup Gaudé mais j’ai eu quelques deceptions Pas encore lu celui là
    Super ce site! Je me suis abonnée sur facebook!

  • 5 octobre 2016 à 13 h 07 min
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    Merci pour ce gentil compliment, ça fait toujours plaisir ! Pour ce roman, je ne pense pas que ce soit son meilleur mais il est intéressant. J’avais beaucoup aimé Médée-Kali par exemple, que j’avais trouvé très poétique malgré l’horreur racontée. Quel est celui que tu as préféré ?

  • 5 octobre 2016 à 13 h 20 min
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    La mort du roi Tsongor je pense même s’il y avait des longueurs. Le soleil des Scorta aussi. Bien que pour seul cortège était magnifique! Hum je crois que je ne sais pas me décider!

  • 5 octobre 2016 à 13 h 33 min
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    J’ai beaucoup aimé la mort du roi Tsongor aussi ! 😉

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