Les faux-monnayeurs d'André Gide

J’ai lu ce roman dans des conditions un peu particulières, c’est-à-dire de manière fractionnée et irrégulière et si je peux me permettre un conseil, ne suivez pas mon exemple. En effet, ce roman foisonnant de personnages, aux intrigues diverses et nombreuses n’est pas toujours facile à suivre : mieux vaut le lire d’une traite ou du moins de manière très régulière.

L’histoire, du fait de son côté un peu baroque, est assez difficile à résumer. L’intrigue tourne autour d’un trio d’amitié amoureuse entre trois hommes. Tout d’abord Bernard Profitendieu. Il s’agit d’un adolescent qui quitte sa famille à quelques mois du baccalauréat. Il a pour ami Olivier Molinier qui commence par l’héberger. Ce dernier, jeune homme sensible et discret, souffre en silence de la fougue secrète qu’il éprouve à l’égard de son oncle Édouard, le troisième homme du trio. Olivier éprouve aussi de la jalousie envers Bernard qui se lie d’amitié avec Édouard et devient même son secrétaire.

L’histoire tourne aussi autour de la littérature puisque plusieurs personnages sont des romanciers en herbe. Édouard rédige en effet un roman intitulé Les Faux-monnayeurs et parallèlement, un journal dans lequel il consigne ce qu’il lui advient. J’ai trouvé très intéressante la façon dont il montre la difficulté d’écrire et le fait que le roman lui échappe finalement un peu puisqu’il ne parvient pas à lui donner la forme qu’il avait escomptée. Le héros de son roman est lui-même un écrivain, ce qui crée une véritable mise en abyme. Un autre personnage, le comte de Passavant crée également une revue littéraire. L’écriture est donc au cœur de ce roman de Gide.

« Parfois il me paraît que je n’admire en littérature rien tant que, par exemple, dans Racine, la discussion entre Mithridate et ses fils ; où l’on sait parfaitement bien que jamais un père et des fils n’ont pu parler de la sorte et où néanmoins (et je devrais dire : d’autant plus) tous les pères et tous les fils peuvent se reconnaître. En localisant et en spécifiant, l’on restreint. Il n’y a de vérité psychologique que particulière, il est vrai ; mais il n’y a d’art que général. Tout le problème est là, précisément ; exprimer le général par le particulier ; faire exprimer par le particulier le général. »

La narration est justement très recherchée puisque on passe d’un narrateur omniscient à un narrateur-personnage variable selon les chapitres. Cela rend l’écriture de ce roman particulièrement originale : on peut suivre ainsi tour à tour les pensées de différents protagonistes. Mais on peut aussi s’y perdre un peu, car parfois, on ne sait plus qui parle. L’intrigue du roman dans le roman évoque des faux-monnayeurs et rejoint le récit-cadre puisque le frère d’Olivier, Georges, fait du trafic de fausses pièces avec plusieurs de ses camarades. Bref, la structure de l’ensemble est assez complexe mais en même temps très étudiée. Gide prend ses lecteurs à témoin en s’adressant parfois directement à eux, créant ainsi une certaine proximité avec ses lecteurs et les invitant à considérer ce qu’est un roman.

Le secret ou le non-dit tient également une place prépondérante dans le roman. En effet, le récit s’ouvre sur un secret de famille que Bernard découvre et qui sert de prétexte à sa fugue. Mais le secret d’amours tendancieuses est aussi très largement présent : amours homosexuelles (Olivier et Bernard, ou le dandy Passavant et Bernard), amour entre membres d’une même famille (Édouard et Olivier) sont racontés de manière plus allusive que directe. À l’époque de Gide, l’homosexualité est généralement réprouvée, et on comprend que cela ait été gardé secret puisque c’était à l’époque puni par la loi. Du coup, j’ai trouvé que ça avait un peu vieilli puisqu’aujourd’hui, la société a bien changé par rapport à cela. Mais le thème du secret donne aussi une tonalité particulière au titre du roman : les hommes seraient-ils de la fausse monnaie, puisqu’ils taisent leurs sentiments et trompent ainsi leur monde ?

« Chacun de ces jeunes gens, sitôt qu’il était devant les autres, jouait un personnage et perdait presque tout naturel. »

Assurément, Les faux-monnayeurs est un roman protéiforme aux facettes multiples, intéressant, qui traite des difficultés à être un adolescent, de la quête de soi et surtout de l’écriture.

Les faux-monnayeurs, d’André Gide

Roman paru en 1925. 377 pages chez Folio.

Prix Nobel de littérature en 1947

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21 commentaires sur “Les faux-monnayeurs, d’André Gide

  • 19 janvier 2018 à 10 h 39 min
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    Je n’ai lu que la Symphonie Pastorale de Gide ! Le livre dont tu nous fais le résumé et l’analyse me donne envie de le découvrir.

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    • 19 janvier 2018 à 11 h 55 min
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      Eh bien figure-toi que je n’ai rien lu d’autre de Gide, pas même la fameuse symphonie pastorale. À mettre sur ma (longue) liste pour une prochaine fois ! J’espère que Les faux-monnayeurs te plairont si tu le lis. À bientôt Brigitte !

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  • 19 janvier 2018 à 12 h 48 min
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    Tu as bien raison, c’est un livre qu’il convient de lire assez régulièrement, sinon on risque de perdre le fil.
    Malgré la note, je te sens d’un enthousiasme plutôt modéré sur ce livre : est-ce à cause des conditions un peu particulières ? Sans transition, j’ai trouvé ta dernière phrase sur le titre du roman intéressante. Je n’avais pas fait ce rapprochement.
    Je n’ai pas lu ton prochain livre ; ce sera dès lors une surprise !
    Bonne fin de semaine !

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    • 19 janvier 2018 à 17 h 02 min
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      Ah tu es un malin, toi, tu as décelé mon enthousiasme modéré ! Mais en fait, comme tu l’as deviné c’est plutôt dû à ma lecture hachée et à ma fatigue qu’à ce que j’ai ressenti à ma lecture. Je suis désolée de n’avoir pas réussi à rendre justice à ce roman, mais j’ai vraiment beaucoup apprécié sa réflexion sur l’écriture, son désir (celui de son personnage) de renouveler le genre romanesque. D’ailleurs, les critiques estiment que Gide est un précurseur du Nouveau Roman. C’était vraiment super de découvrir cet aspect du livre. Mais c’est vrai que le fait de le lire par petits bouts m’a parfois fait un peu perdre le fil. Autrement dit, il faudra que je le relise (d’une traite cette fois-ci) pour mieux le savourer. 😉 Très bon week-end Vincent !

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  • 19 janvier 2018 à 18 h 18 min
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    Je l’avais trouvé très intéressant ce roman, très riche, lorsque je l’avais lu l’année dernière. J’ai beaucoup aimé me replonger dedans au travers de ton article !

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    • 20 janvier 2018 à 8 h 05 min
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      Merci Morgana ! C’est vrai que ce roman est très riche car très dense et touffu. C’est ce qui m’a parfois un peu perdue car je ne l’ai pas lu de manière assez régulière.

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  • 20 janvier 2018 à 16 h 39 min
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    Je ne connais pas ce roman mais ta description me donne envie de le lire ! Je vais donc le rajouter à ma très longue liste de livres à lire, la plupart conseillé par ma copine Sandra de Bibliblog, ah ah !

    Des bises from Texas !

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    • 20 janvier 2018 à 17 h 59 min
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      Haha, moi aussi ma liste s’allonge avec le temps, c’est terrible ! Il me faudrait au moins trois années sabbatiques pour lire ce que j’y ai dessus (et comme elle ne cesse de s’agrandir…) J’espère que ce livre te plaira, mais je te conseille de le lire en vacances pour ne pas avoir à le couper trop, sinon, on s’y perd vite. Des bisous vers ton Texas où il a neigé, depuis mon Tokyo où il neige aussi aujourd’hui 🙂

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  • 20 janvier 2018 à 18 h 59 min
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    Je n’ai jamais lu ce livre, alors que j’aurais du pour les cours – oui, j’avoue, j’ai honte !
    Mais tu me donnes bien envie de le ressortir de ma bibliothèque !

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    • 20 janvier 2018 à 19 h 02 min
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      Haha, c’est souvent comme ça : quand les livres sont imposés, on n’a pas envie de les lire, mais après, il nous arrive de les ouvrir. Bonne lecture !

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  • 20 janvier 2018 à 20 h 18 min
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    Je n’ai jamais lu aucun roman de Gide… Mais le premier que je lirai sera sans doute celui-là, je suis fascinée par ce genre de mises en abyme.

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    • 21 janvier 2018 à 10 h 04 min
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      Je suis d’accord avec toi Magali, ce type de mise en abyme est assez impressionnant, et ce qui est dit du roman et de la littérature est assez novateur pour l’époque ; j’espère que ça te plaira !

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  • 22 janvier 2018 à 0 h 29 min
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    Je n’ai jamais lu Gide… mais je pense que celui-là peut me plaire. Je prends bonne note, les thèmes m’inspirent.

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    • 22 janvier 2018 à 10 h 06 min
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      Je n’ai rien lu d’autre de cet auteur, alors je ne sais pas si ces thèmes sont aussi traités dans ses autres oeuvres, mais s’ils t’inspirent, fonce ! Bonne lecture 😉

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  • 23 janvier 2018 à 8 h 10 min
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    Je ne l’ai jamais lu et cela fait même un certain temps que je n’ai pas relu Gide. Il faudrait s’y remettre mais nous avons choisi Zola cette année comme auteur classique à relire dans mon Cercle de Lecture local. Alors pourquoi pas Gide l’année prochaine. Bises et une douce journée

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    • 23 janvier 2018 à 10 h 17 min
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      Merci Manou pour ton message ! C’est chouette d’avoir un cercle de lecture à proximité ! Et Zola est un excellent choix, je trouve. Quand j’ai relu l’Assommoir, j’en ai parlé autour de moi pendant toutes les vacances tellement j’avais adoré. Et pourquoi ne pas proposer Gide pour une prochaine fois, oui ? J’espère que Les faux-monnayeurs te plairont. Belle journée !

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  • 23 janvier 2018 à 15 h 33 min
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    Je crois qu’il s’agit de mon prochain achat ! La symphonie pastorale est mon roman préféré et j’avais peur de me lancer dans un autre de ses romans, mais ta chronique et ton analyse me donnent envie de poursuivre ma découverte !

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    • 24 janvier 2018 à 1 h 19 min
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      Merci Kathleen ! Je n’ai jamais lu la Symphonie pastorale et comme tout le monde m’en parle, je vais le noter sur ma liste. À bientôt !

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  • 24 janvier 2018 à 8 h 09 min
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    Je me souviens l’avoir lu pour la terminale mais, à l’époque, je n’avais rien compris. Et je ne savais pas où m’embarquer. Comme tu l’as dis le schéma narratif est tellement complexe qu’il faut s’accrocher. Je sais que je ne l’avais pas aimé du tout et qu’il ne m’a pas ému. J’étais indifférente à l’histoire malheureusement.

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    • 24 janvier 2018 à 8 h 23 min
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      Il est effectivement encore au programme de terminale, et même s’il est très intéressant, ce n’est pas un roman très facile, car la narration est en effet très complexe. Pauvres élèves de terminale… 😉 Mais si tu le relis un jour, tu le verras d’un nouvel oeil et peut-être ce roman te plaira-t-il davantage.

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