Un fils en or, de Shilpi Somaya Gowda

Mon amie Sandrine m’a donné ce livre et je n’avais aucune idée de ce dont il pouvait bien parler. Le nom de l’auteur m’était totalement inconnu aussi, je ne savais même pas s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Lorsque j’ai vu qu’il était traduit de l’anglais d’Inde, je me suis dit qu’il allait sans doute me transporter dans une autre culture. J’ai foncé. Et j’ai été comblée. Un fils en or est le surnom que Piya, sa jeune soeur, donne au frère aîné de la famille, Anil.

Anil Patel est un jeune homme d’une vingtaine d’années au début du XXIe siècle. Il est issu d’un petit village, Panchanagar, où sa famille possède des terres qu’elle cultive. Il vient de finir ses études de médecine en Inde, au Gujarat et s’exile au Texas pour compléter son cursus par un internat. Evidemment, il n’est pas préparé au choc des cultures : tandis que la sienne est pétrie de traditions, de castes, d’honneur, la culture occidentale américaine est faite de malbouffe, de haute technologie, de paraître.

Aux Etats-Unis, Anil, en colocation avec deux camarades indiens, va découvrir la sophistication de la médecine occidentale, mais aussi le déracinement, le racisme, l’amour. Lorsqu’il rentre en Inde pour les vacances, il se sent de plus en plus tiraillé entre sa culture d’origine, sa famille et ses amis et sa nouvelle vie en Amérique.

Parallèlement à l’histoire principale d’Anil, plusieurs chapitres évoquent la vie de Leena qui fut sa compagne de jeux dans l’enfance et vient d’une famille plus pauvre que la sienne et restée au pays. Très attirés l’un par l’autre depuis leur plus jeune âge, ils voient leur vie prendre des chemins différents.

J’ai adoré ce roman que j’ai dévoré. J’ai tout d’abord aimé les personnages, extrêmement attachants. Anil est un jeune homme simple et sain, profondément bon et humain, que l’on voit évoluer au cours du roman et qui s’efforce d’apprendre de ses erreurs, qu’elles soient d’origine médicale ou personnelle. Il a été élevé dans des valeurs qui l’ont façonné mais est capable de s’en démarquer et de vivre une vie très différente de celle qu’il menait en Inde. Il apparaît aussi avec ses faiblesses ce qui le rend proche du lecteur.

« Il m’a ouvert son cœur. Il n’avait pas peur de me montrer sa faiblesse. C’était assez remarquable à l’époque pour un homme de faire ça. C’est la clé d’un mariage solide. Cela vous donne un endroit sûr où être vous-même, entièrement, même dans vos faiblesses. » […] Surtout dans vos faiblesses. Autrement, ça peut être un voyage très solitaire, si vous n’avez pas quelqu’un avec qui partager cela, quelqu’un qui acceptera cette facette de vous. »

J’ai été touchée par le sentiment d’Anil de n’appartenir finalement à aucune culture ou à toutes les deux à la fois. Mon expérience d’expatriation, quoique très différente, m’a vraiment fait sentir cette difficulté pour le héros d’être admis dans chacune des deux. Ses interrogations sur ses choix de vie, loin des siens ont fait écho en moi, même si son histoire n’a rien à voir avec la mienne.

Leena est très émouvante aussi. Elevée comme Anil, elle préfère subir le pire et se remettre en question plutôt que de faire honte à ses parents en reconnaissant l’échec de son mariage pour lequel ils ont fait d’énormes sacrifices. Elle se montre exigeante avec elle-même, profondément humaine et d’un courage remarquable. Son histoire est bouleversante du début à la fin. Même les personnages secondaires, comme les parents, les frères et soeur du héros, les autres médecins de l’hôpital de Parkview au Texas ont tous une leçon à apporter et font évoluer Anil.

L’auteur aborde les différences culturelles avec sagacité. Ce n’est pas un roman manichéen qui nous présenterait une culture comme étant bonne et l’autre mauvaise, au contraire, et j’ai beaucoup aimé cet aspect. Par exemple, Anil est victime de racisme dans un épisode qui se déroule à Dallas, mais l’auteure nous montre aussi en Inde la réalité cruelle d’une femme contrainte d’épouser un homme lors d’un mariage arrangé. Chacune des cultures a ses côtés positifs et ses côtés négatifs qui coexistent en permanence. L’auteure elle-même sait parfaitement de quoi elle parle puisque ses parents originaires de Bombay se sont installés au Canada où elle est née.

J’ai été captivée par ce que j’ai appris de la culture indienne. Les séances d’arbitrage servant à résoudre les conflits entre personnes d’un même village (parfois d’une même famille) menées par un ancien considéré pour sa grande sagesse m’ont intéressée au plus haut point. De même les préparatifs de mariage, la confection des repas, les sentiments d’honneur et de honte qui accompagnent les décisions que prennent les enfants (même devenus adultes) vis-à-vis de leurs familles, la débrouillardise de certains pour (sur)vivre malgré leur pauvreté, la corruption de la police, tout m’a passionnée.

L’univers américain, qui me paraît plus proche puisque je suis européenne, m’a tout autant intéressée. Le poids des relations et réseaux pour se faire une place, malgré le nom de méritocratie donné aux contrées occidentales, le racisme, l’importance de l’image que l’on donne au détriment de sa vraie nature ou de ses capacités réelles, mais aussi la possibilité de recevoir beaucoup si l’on donne à un pays qui défend la valeur du travail et de l’effort, l’univers médical très professionnel m’ont happée au fil des pages.

Le point de vue omniscient, les nombreux dialogues qui émaillent le récit, la composition du roman, partagé à parts inégales entre l’Inde et les USA en font une œuvre très vivante qui donne sans cesse envie de découvrir la suite. J’ai apprécié également que la fin du roman ne soit pas convenue et ne soit ni le happy end américain attendu, ni la tragédie triste qu’on pouvait aussi imaginer.

Mais au-delà de ces réflexions sur les différences culturelles, ce roman parle de vie, de philosophie de vie.

« Le problème quand on plante des graines, comme le savait bien le fils d’un fermier, c’est qu’on ne peut jamais être sûr ni de l’endroit où elles se développeront ni de leur façon de le faire. Parfois, à cause des vents qui soufflaient d’un champ à l’autre, elles se transformaient ou donnaient naissance à un hybride. Anil, lui-même, avait poussé au-delà des contraintes de son ancienne vie. »

J’ai beaucoup apprécié les thèmes abordés à ce sujet. Celui de la dévotion et du respect que l’on doit à sa famille, d’abord. Nos décisions ont un impact sur autrui, et il est impossible de penser seulement à son bonheur égoïste sans penser aux conséquences sur nos proches. De même, les sacrifices réalisés par nos parents dont nous devons nous montrer dignes, responsables et reconnaissants est quelque chose qui me touche. Mais dans un contexte différent, en Inde, il prend une tout autre valeur qui m’a beaucoup émue avec l’histoire qui arrive à Leena.

Le thème des erreurs aussi m’a bouleversée. Il est normal de faire des erreurs au cours de sa vie. Certaines sont irréparables quand elles provoquent par exemple la mort d’un patient ou les terribles souffrances morales ou physiques subies dans certains contextes, mais elles sont malgré tout riches d’enseignement et j’ai trouvé cette philosophie de vie extrêmement intéressante. Leena par exemple conserve une trace concrète de ses erreurs pour mesurer le chemin parcouru à travers l’image de la poterie, très belle métaphore de la vie que l’on a le pouvoir de façonner. Les céramiques qu’elle crée sont autant de morceaux de vie, certaines ébréchées ou fendues, d’autres parfaites, d’autres encore sublimes jusqu’à l’accident de dernière minute toujours possible.

Bref, je conseille à tous ce très beau roman d’apprentissage et de métissage des cultures, source de réflexion sur le monde dans lequel nous vivons, et qui sait, source de sagesse…

Un fils en or, de Shilpi Somaya Gowda

Roman canadien paru en 2016. 480 pages chez Mercure de France (collection Bibliothèque étrangère). 

Titre original : The golden son, traduit de l’anglais (Inde) par Josette Chicheportiche. 

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17 commentaires sur “Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda

  • 21 juillet 2017 à 10 h 54 min
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    Je connais peu la culture indienne, mais ce que tu dis du livre m’a l’air vraiment intéressant, surtout le fait de ne pas prendre partie pour l’une ou l’autre culture. C’est rare de trouver des visions vraiment objectives et sans partie pris, même s’il y en a toujours un, par la force des choses, l’effort en tous cas, pour tendre vers cette impartialité est louable. Les personnages ont l’air attachant en effet!

  • 21 juillet 2017 à 11 h 09 min
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    L’écrivaine elle-même sait ce qu’est le déracinement à travers le parcours de ses parents qui sont partis de Bombay pour vivre au Canada. Du coup, je trouve qu’elle rend particulièrement bien l’idée du tiraillement entre ces deux cultures si différentes. Et effectivement, sa force est de montrer la beauté et la laideur des deux. C’est son second roman et je ne sais pas du tout si le premier évoque les mêmes thèmes, mais Un fils en or m’a donné très envie de découvrir cette auteure.

  • 21 juillet 2017 à 11 h 18 min
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    Après lecture de ce billet très complet, ce livre donne envie de le découvrir
    S’installer dans un pays étranger c’est s’adapter à celui-ci mais aussi comprendre et accepter sa culture. Ce n’est pas toujours évident, on a quelquefois le sentiment d’être tiraillé entre deux mondes mais c’est réalisable

  • 21 juillet 2017 à 12 h 42 min
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    Oui et ce n’est pas facile, surtout quand les deux pays appartiennent à deux cultures aux valeurs si différentes. Mais justement, je trouve que le roman est très positif à cet égard, malgré les péripéties que vivent les personnages.

  • 21 juillet 2017 à 14 h 05 min
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    Il était déjà dans ma Wish List suite à la chronique du libraire de La Griffe Noire.
    Il est encore plus en haut de la pile 🙂

  • 21 juillet 2017 à 14 h 54 min
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    Je souhaite qu’il te plaise, moi j’ai vraiment beaucoup aimé !!

  • 21 juillet 2017 à 15 h 12 min
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    J’ai beaucoup aimé son premier livre! Et je suis très tentée par celui-là. C’est toujours enrichissant d’apprendre sur les autres cultures.
    Merci Sandra et bon weekend

  • 21 juillet 2017 à 15 h 14 min
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    Merci Marie ! C’est chouette que tu aies aimé son premier roman, j’ai très envie de le lire car celui-là m’a énormément touchée. Bon week-end à toi aussi 🙂

  • 21 juillet 2017 à 15 h 42 min
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    C’est dingue, j’ai déjà lu une chronique sur ce livre qui était très négative (du genre dont on se souvient d’ailleurs…) et j’ai la surprise de tomber sur la tienne qui est tout l’inverse, aha.

  • 21 juillet 2017 à 15 h 53 min
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    Je n’ai pas encore lu de critique sur ce livre (j’attends toujours d’avoir fini la mienne avant), mais je n’ai vu que des 5 étoiles ou presque sur Babelio. Ce que tu dis m’étonne donc. Cela dit, le rythme est un peu lent, mais cela ne m’a pas gênée du tout car l’auteure développe bien la psychologie des personnages et nous laisse le temps de nous attacher à eux. Écoute, le mieux, c’est que tu te fasses une idée par toi-même, en espérant que ça te plaira 😉

  • 21 juillet 2017 à 22 h 32 min
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    Vu le lieu où se déroule l’histoire, je vais forcément devoir me le procurer, ha ha ! Je te donnerai des nouvelles quand je l’aurai lu 🙂
    Merci pour cette découverte !

  • 23 juillet 2017 à 17 h 17 min
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    Je m’en doutais, hahaha ! Tu me diras ce que tu en penses, moi j’ai adoré ! 🙂

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  • 6 août 2017 à 22 h 11 min
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    Pareil ! Je pense lire son premier roman (ou les prochains qu’elle écrira) car l’univers qu’elle dépeint m’a passionnée.

  • 11 août 2017 à 18 h 32 min
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    Le thème du livre, le tiraillement entre 2 cultures m’intéresse bien :).

  • 11 août 2017 à 23 h 23 min
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    Ce livre est superbe, je te le recommande vivement !

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