Zenatti Jacob Jacob

Le héros de ce roman s’appelle Jacob Melki. Il est jeune, beau et sent le sable chaud. Oui, parce qu’il habite en Algérie, à Constantine au milieu du XXe siècle. Jacob est le benjamin d’une fratrie de garçons élevés par leur mère Rachel et leur père Haïm. Jacob vient d’avoir son bac, a appris à aimer la France à travers sa langue qu’il maîtrise parfaitement en plus de l’arabe, sa littérature et même ses origines puisqu’il a aussi étudié le latin. C’est un jeune homme instruit et studieux, qui aime jouer avec ses deux petites nièces Camille et Fanny et qui charme par ses chants tous les membres de sa famille.

On est en 1944, loin des atrocités de la guerre, dans une région chaude et paisible. Mais suite au décret Crémieux, les juifs d’Algérie sont considérés comme Français, et à ce titre, sont priés d’aller servir aux côtés des Alliés contre les Nazis. Jacob quitte donc sa patrie avec plusieurs compatriotes arabes ou juifs comme lui, pour la Provence. Le rythme de l’écriture est haletant, les phrases sont très longues, entrecoupées de nombreuses virgules et donnent un côté trépidant au roman : on attend la suite avec impatience, on prévoit un drame, on est loin de s’attendre à tout ce qui se passe dans une si courte histoire.

« À Cavalaire, derrière les nuages de poussière déchirés, le turquoise et l’émeraude des eaux rivalisent jusqu’à la ligne fixée brutalement par les rochers rouges des falaises, des pins courent sur la crête, on se croirait presque en Algérie, même si quelque chose d’indéfinissable indique que l’on n’y est pas, mais Jacob ne parvient pas à trouver quoi, la lumière, la teinte des roches, leur taille, la conscience qu’il s’agit là de la France, il en a le souffle coupé, une seconde avant de ne plus voir le paysage qui l’appelle à la rêverie, il faut courir sur la passerelle en oubliant le poids du sac à dos, en protégeant son fusil, il faut parcourir les derniers mètres dans l’eau chaude qui alourdit leurs uniformes, ils sont des dizaines, des centaines à courir maintenant sur la plage de sable fin au son des bombardements d’artillerie qui se poursuivent plus à l’est, en avant, crie leur commandant, et l’ordre se propage d’homme en homme en leur donnant un sentiment de puissance inédit, ils sont tous un et des centaines à la fois, à ne plus penser, à foncer, neuf kilomètres à pied, c’est rien, montrez-moi comme vous courez, crie le commandant, et c’est à qui courra le plus vite sous le soleil de Provence où les grillons se sont tus, terrifiés par les bombardements, tous les animaux et insectes figés, car aucun signe, aucune secousse tellurique profonde ne les avait avertis que la terre allait trembler. »

Le récit mené à la 3e personne alterne entre la France où Jacob déraciné découvre la guerre, l’amour, l’amitié d’une part, et l’attente insupportable de sa mère Rachel qui court de caserne en caserne en Algérie à la recherche de son fils dont elle n’a pas de nouvelles d’autre part. L’angoisse monte au fur et à mesure du roman.

J’ai apprécié la façon d’écrire de Valérie Zenatti, qui s’adapte parfaitement à l’urgence des situations, à la douleur de mères qui perdent leur enfant, à l’émancipation progressive de femmes dominées par les hommes. En effet, le style très particulier mêlé de discours indirect libre ne casse jamais le rythme effréné du récit, tout en laissant une large part aux pensées, paroles et sentiments de tous les personnages.

L’histoire s’étend aux autres membres de la famille de Jacob, en particulier à sa mère et à sa belle-sœur Madeleine qui vivent en parallèle des événements semblables mais ne réussiront pas vraiment à se rejoindre cependant, isolées dans leur attente, dans leur souffrance. On les découvre dans le quotidien algérien avec son lot de superstitions, de traditions, de culture. L’histoire s’achève au début des années 60, au moment de la guerre d’Algérie.

Il ne s’agit pas vraiment ici d’un roman historique, mais Jacob, Jacob a le mérite de revenir sur des événements souvent passés sous silence quand on évoque la 2e guerre mondiale : on parle toujours du débarquement des Américains, et beaucoup moins de celui de Provence où des personnes qui ne partageaient pas la même religion, pas la même culture, pas la même langue (bien qu’ils parlassent aussi la langue de Molière) sont partis combattre aux côtés de la France pour laquelle ils avaient de l’admiration et qui n’a pas été très reconnaissante…

J’ai regretté que tous les personnages ne soient pas davantage développés, j’aurais aimé en savoir davantage sur certains d’entre eux. Cependant, c’est un roman à découvrir, à la fois pour son intrigue originale et pour son écriture peu commune. C’est assurément un beau roman et un bel hommage à toutes ces familles juives et arabes qui ont payé le prix fort en envoyant leurs hommes au front d’une guerre qui n’était pas la leur. 

Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti

Roman français paru en 2014 aux éditions de l’Olivier. 168 pages. 

Prix du livre Inter 2015.

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4 commentaires sur “Jacob, Jacob de Valérie Zenatti

  • 22 juillet 2016 à 20 h 11 min
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    Oui il est très sympa et j’ai eu la chance de rencontrer l’auteure qui l’est tout autant !

  • 23 juillet 2016 à 12 h 22 min
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    Je me souviens maintenant ! En lisant ton analyse, je me suis rappelée que j’avais bien lu ce roman qui me disait vaguement quelque chose. Il ne m’a pas beaucoup marquée probablement parce que je me suis un peu noyée dans le récit (le nombre de personnages peut-être – je ne sais plus) mais je me souviens m’être dit, comme toi, qu’il était intéressant pour nous faire saisir l’histoire que l’on ne voit pas, celle de ces gens normaux qui subissent de l’intérieur la grande Histoire. Sandrine

  • 25 août 2016 à 4 h 14 min
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    Exactement ! Découvrir l’histoire autrement a toujours un côté intéressant et permet de mieux appréhender certains événements. Et j’ai trouvé que l’écriture était vraiment originale et faisait sens avec le fond. Bref, une bonne lecture !

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