Et voilà, j’ai reçu en cadeau pour mon anniversaire le 4e tome de cette saga que j’ai tant aimée. J’ai attendu un peu avant de rédiger ce billet, parce que d’abord il me fallait un certain temps devant moi pour venir à bout de ce pavé, et aussi parce que j’ai retardé ma lecture : je savais que cela clorait une très belle histoire et je n’aime pas finir un roman que j’ai adoré. Je me sens vide et j’ai toujours peur de ne pas retrouver un aussi bon livre après.

Comme précédemment, dès les premières pages, j’ai été prise par l’intrigue et j’ai dévoré le dernier opus de la célèbre histoire d’amitié entre Lila et Lenú. J’ai retrouvé avec plaisir les personnages, toujours aussi développés et fouillés. Je pensais que ce tome-là me plairait davantage parce qu’il évoque la vie des héroïnes qui ont entre 30 et 60 ans et que je me situe dans cette tranche d’âge. Je croyais donc que leurs préoccupations, leurs pensées, leur vie pourraient avoir un écho avec la mienne. Et en fait, non. Étonnamment, ce n’est pas du tout cela qui m’a touchée, mais plutôt le combat de ces femmes à une époque et dans un pays différents de ce que je peux vivre. Combat politique, féministe, social.

Mais au fil des pages, les combats de la narratrice s’apaisent et on est davantage tourné vers ses sentiments. J’ai trouvé un peu longues les pages concernant sa passion amoureuse, mais c’est sans doute parce que je n’aime pas du tout les romances que je trouve très vite gnan-gnan ou mièvres. Et là, comme sa passion l’aveugle, j’ai eu le sentiment que la si raisonnable Lenú manquait de clairvoyance. Cependant, plus loin dans le roman, j’ai trouvé ses sentiments ambivalents et contrastés vraiment justes. Son regard sur sa vie passée lorsqu’elle vieillit au fur et à mesure du déroulement de l’histoire m’a paru mélancolique mais non dénué de perspicacité.

« J’étais devenue comme ma mère, mais pas celle d’aujourd’hui, une petite vieille frêle et apeurée ; non, je ressemblais plutôt au personnage hargneux que j’avais toujours craint et qui, désormais, n’existait plus que dans ma mémoire. »

L’intrigue s’appuie sur des faits historiques comme par exemple un terrible tremblement de terre qui eut lieu en Campanie et qui est à l’image du monde troublé dans lequel se débattent les personnages.

« Le tremblement de terre – c’était le séisme du 23 novembre 1980, qui causa d’immenses destructions – pénétra jusque dans nos os. Il chassa toute notion habituelle de stabilité et de solidité, et toute certitude que chaque instant serait identique à l’instant suivant ; il effaça la familiarité des bruits et des gestes, et la conviction de pouvoir les reconnaître ; il fit naître en nous la méfiance envers toute parole rassurante, la disposition à croire en toute prophétie de malheur, et une attention angoissée aux signes de fragilité du monde, et il fut difficile de retrouver la maîtrise des choses.»

Ce que j’ai vraiment adoré, c’est l’évolution des relations de Lenú avec les autres protagonistes, qu’il s’agisse de sa mère, de ses enfants, des hommes de sa vie, de ses anciens camarades du quartier et bien sûr de Lila. J’ai trouvé cela vraiment bien vu ; cela permet de nous interroger nous aussi sur nos relations aux autres. La complexité des personnages évite l’écueil traditionnel du manichéisme. Même Lenú, que l’on a vue jusqu’ici plutôt comme la « gentille » fille docile, se révèle profondément humaine et donc paradoxale : elle commet des folies pour une passion intense, elle ressent une angoisse terrible en imaginant que peut-être Lila est plus douée qu’elle ne le sera jamais, elle sacrifie parfois son plaisir égoïste à ses enfants etc.

Dans cet opus, Lenú la romancière écrit plusieurs livres et prête sa voix aux personnes qu’elle côtoie, comme si c’étaient des personnages de romans. Elle invente notamment leurs propos, lorsque dans la réalité, ces personnes n’arrivent pas à exprimer ce qu’elles ressentent. Là encore, Elena Ferrante frappe juste puisque la narratrice utilise un autre langage que le sien habituel et montre sa lucidité et sa finesse psychologique dans de très belles pages que je ne peux citer sans trop en dévoiler.

Le suspense est sans cesse relancé grâce à quelques prolepses d’une part et surtout à de nombreux rebondissements…

« Puis deux affreux événements se produisirent, coup sur coup. »

… poussant le lecteur toujours en avant pour connaître la suite. Ce roman est encore une fois très enlevé, rythmé et haut en couleurs, très italien en somme ;-). Il nous dépeint une Naples corrompue par la pauvreté et les camorristes, qui est finalement aussi une véritable héroïne de cette longue saga. Même si j’ai trouvé le style parfois moins beau et moins puissant (est-ce moi qui me suis habituée à cette écriture au point que je ne suis plus capable d’en saisir la beauté ?) L’enfant perdue clôt admirablement la tétralogie dont le titre polysémique est à considérer à plusieurs niveaux ; les toutes dernières pages sont incroyables. À ceux qui n’auraient pas encore lu cette saga, je conseille vraiment de profiter de l’été pour découvrir Lila et Lenú et leur amitié si particulière pendant 60 ans !

L’enfant perdue, d’Elena Ferrante

Roman italien paru en 2018. 560 pages chez Gallimard (collection Du monde entier).

Titre original : Storia della bambina perduta, traduit par Elsa Damien.

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8 commentaires sur “L’enfant perdue, d’Elena Ferrante

  • 1 juin 2018 à 13 h 12 min
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    Une fois n’est pas coutume, je commencerai par une réaction… sur la photo 😀 ! Je suis tiraillé entre deux interprétations possibles. Assurément cornélien ! Doit-on l’interpréter en ce sens que le déménagement est à présent à un stade avancé, si bien qu’il n’y a plus de tables pour poser le livre ? Ou est-ce plus symbolique ? Joindrais-tu ta main aux leurs dans un esprit de communion ?
    Je confesse ne pas avoir lu cette saga. Pour le moment tout du moins. Parce que comme bien souvent, je note avec intérêt ta recommandation. J’ai en revanche déjà pu lire ta prochaine lecture, La ferme des animaux. J’espère que ce livre te plaira autant qu’il m’a plu 🙂 !

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    • 2 juin 2018 à 9 h 23 min
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      Hahaha ! Aucune des deux interprétations n’est correcte. Je ne suis pas encore prête à déménager même si je commence doucement à m’y préparer, donc j’ai encore table et chaises, tout va bien ! Et pas d’esprit de communion non plus. La réalité est bien plus prosaïque : j’ai fait cette photo en 2 secondes avec mon téléphone par flemme d’aller chercher et télécharger la couverture sur Internet ! Tu vois, rien de bien transcendant 😉 Quant à savoir pourquoi j’ai voulu tenir le livre plutôt que de le poser, aucune idée, je n’en sais rien moi-même !
      Cela dit, je te conseille cette saga, elle m’a emportée et j’ai passé de très belles heures plongée dans cette lecture ! Pour Orwell, je commence juste et te dirai ce que j’en pense la semaine prochaine. Bon week-end, Vincent !

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  • 1 juin 2018 à 14 h 24 min
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    Quel plaisir de lire tes chroniques littéraires, toujours si bien écrites et documentées! J’adore… Je ne connais pas le roman que tu cites mais cet été, je me lancerai dans Les Mots de Sartre, grâce à toi!

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    • 2 juin 2018 à 9 h 24 min
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      Merci Frau ! Disons qu’il faut du temps devant soi pour arriver au bout des 4 longs tomes d’Elena Ferrante, mais très honnêtement, je ne les ai pas vu passer. Pour Sartre, j’espère que ça te plaira ! Bon week-end 🙂

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  • 3 juin 2018 à 23 h 29 min
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    J’ai commencé à lire la saga, et alors que je partais avec un a priori très positif, je n’arrive pas à accrocher. Sans doute parce que le contexte social est très dur et dépeint sans fard une réalité sociale assez cruelle. Mais vraiment, je n’arrive pas rentrer dedans.

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    • 5 juin 2018 à 6 h 40 min
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      Ah c’est dommage, mais ça m’arrive aussi de ne pas entrer dans un roman qui plaît à la majorité des gens ! Ça a été le cas pour moi avec En attendant Bojangles que beaucoup ont adoré… sauf moi. Parfois, ce n’est simplement pas le bon moment pour soi, parfois, ce n’est pas dans nos goûts. C’est vrai qu’ici, le contexte est à la fois dur et proche de nous (dans l’espace et le temps) et je comprends que cela puisse refroidir. Je te souhaite alors d’autres belles lectures 🙂

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  • 8 juin 2018 à 8 h 22 min
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    Pour une fois, je passe mon tour…je n’ai pas encore lu le 3 et j’attends donc les vacances d’été pour m’y plonger car j’ai trop de choses en ce moment…Du coup je ne veux pas savoir ce que tu penses du 4 !! Mais tu sais que je ne t’oublierai pas le moment venu. Merci du partage et à très bientôt donc…je vois que tu es en train de lire « la ferme des animaux »…celui-là je le connais et je l’ai déjà relu une fois, je lirai donc ta chronique avec grand plaisir. Bonne fin de semaine

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    • 11 juin 2018 à 14 h 03 min
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      Oh je pense que tu vas te régaler, c’est vraiment une saga passionnante que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ! J’espère qu’il en sera de même pour toi 🙂

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