mizubayashi-langue-ailleursCe livre m’a été prêté et m’a beaucoup intéressée (merci Joëlle !). Il a été écrit en français par un Japonais qui s’est pris de passion pour la langue française. C’est justement le thème de ce livre qui oscille entre récit autobiographique et essai. Il s’agit d’un texte exigeant rédigé par un intellectuel très cultivé qui manie la langue française à la perfection dans un style classique très rousseauiste, ce qui est très agréable.

Le récit commence par expliquer que dans le contexte socio-politique troublé de la fin des années 60 (j’ignorais d’ailleurs que les événements de mai 68 avaient aussi existé au Japon à la même époque) l’auteur, âgé alors de 17 ans ne parvient pas à trouver dans sa langue des ressources suffisantes pour exprimer ce qu’il a à dire. Sa langue maternelle le frustre, il la trouve trop étroite pour sa pensée. Et c’est là qu’il découvre un philosophe japonais dont les travaux sur la langue française le touchent en plein cœur.

L’auteur évoque ensuite son enfance. Akira Mizybayashi naît et vit au Japon. Son père, homme bienveillant s’il en fut, l’initie, lui et surtout son frère à la musique dès leur plus jeune âge.

C’est cette musique, et en particulier les Noces de Figaro de Mozart, qui le mettra aussi sur la voie du français. Séduit par cet opéra, le jeune Akira souhaite en savoir davantage sur cette histoire de valets et de comte. Or ce livret écrit par Da Ponte vient de la pièce de Beaumarchais… un Français. A partir de là, Akira n’aura de cesse de découvrir la langue qui a permis de faire naître Suzanne, la camériste promise à Figaro, héroïne pour laquelle il éprouve une grande admiration.

C’est encore la musique, la voix qui le guidera dans son apprentissage du français puisque le jeune homme devenu étudiant, enregistre des émissions en français et les répète à longueur de temps. Il commence à s’intéresser à Rousseau dont il deviendra un spécialiste. Le français devient ainsi, comme il l’appelle lui-même, sa langue paternelle, une langue venue d’ailleurs dont aucun de ses parents ne parle un traitre mot. Il s’agit donc ici du récit d’une seconde naissance, naissance à la langue et à la culture françaises.

J’ai apprécié les réflexions sur la langue et sur son apprentissage. Très sensibilisée à cette question puisque je vis moi-même au Japon, j’ai vu à quelles difficultés se heurtait ce jeune homme qui avait appris ma langue, et ce ne sont pas nécessairement celles auxquelles j’aurais spontanément pensé. Saluer les gens par exemple semble plus difficile qu’il n’y paraît :

« Dans les boulangeries, les bureaux de tabac ou d’autres petits commerces, je fus frappé par le fait que des hommes (et, moins souvent, des femmes) entraient dans la boutique en disant à la cantonade, « Bonjour, messieurs-dames », ou tout simplement « bonjour » ou encore succinctement : « Messieurs-dames ». Saluer des personnes inconnues ? Et oui, cela est fréquent en France ; il suffit de se promener dans les rues de Paris ou de prendre le métro, d’être attentif aux spectacles qui s’offrent çà et là dans les lieux publics. Tandis que dans mon pays, un tel geste, potentiellement créateur de liens, serait perçu comme une violence inacceptable tout au moins comme une incongruité suspecte. La vie sociale s’organise de telle manière qu’un individu (pas un groupe constitué comme militants politiques ou syndicalistes…) n’ait pas à s’adresser, autant que faire se peut, à un inconnu, c’est-à-dire à quelqu’un qui n’appartient pas aux mêmes groupes communautaires que lui. Les inconnus sont par définition suspects. »

Il parle aussi des difficultés de nature plus culturelle que linguistique de sa femme française qui a appris et maîtrise le japonais. Voir les différences et subtilités des langues et des civilisations occidentale et japonaise m’a confirmé dans l’idée que j’aurais adoré étudier l’ethnolinguistique.

J’ai aussi aimé la comparaison des systèmes éducatifs français et japonais. Il est vrai qu’à l’étranger, les Français sont souvent perçus comme des gens qui usent (abusent ?) de leur esprit critique, hérité des valeurs des Lumières que la langue française permet d’exprimer, selon Akira Mizubayashi.

Il raconte ensuite ses études entre Tokyo, Montpellier et Paris. En effet, l’École Normale Supérieure lui a octroyé une bourse qui lui a permis de suivre des cours de haut niveau. Il y rencontre des professeurs, de grands intellectuels et des camarades qui le feront avancer dans son apprentissage de la littérature française et de la critique littéraire. Il se montre très reconnaissant à l’égard des maîtres qui l’ont formé, qu’ils soient japonais ou français et rend un très bel hommage à la langue française. Car malgré les contraintes grammaticales et syntaxiques d’une langue objectivement difficile, le français permet d’explorer une forme de liberté d’expression personnelle que l’auteur n’avait pas trouvée dans la langue japonaise.

C’est donc un livre difficile à classer, entre le roman et l’essai, qui intéressera le lecteur passionné par la langue française.

Une langue venue d’ailleurs, de Akira Mizubayashi

Essai en français paru en 2011. 280 pages chez Gallimard (collection L’un et l’autre). 

Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises 2011 – Prix littéraire de l’Asie 2011 – Prix littéraire Richelieu de la francophonie 2013 

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6 commentaires sur “Une langue venue d’ailleurs d’Akira Mizubayashi

  • 24 février 2017 à 13 h 14 min
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    Quelle superbe idée de lecture, je vais la noter dans ma liste de ce pas, merci !
    Dans un genre similaire, j’avais lu « Le Dialogue, une passion pour la langue française » de François Cheng, le seul académicien français de langue natale chinoise, qui mêle à la fois des éléments de son histoire personnelle et des réflexions sur son rapport à la langue française, j’avais trouvé ça passionnant (et tellement réconfortant de voir qu’il était aussi difficile d’apprendre le français pour un chinois que le chinois pour un français. Sauf que lui est devenu académicien, ce qui évidemment nous ramène à notre condition de vers de terre linguistique…).

  • 26 février 2017 à 3 h 39 min
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    Je suis contente que cela puisse t’intéresser parce que les essais, c’est particulier et on en voit peu sur les blogs littéraires, mais personnellement j’ai beaucoup aimé celui-là. Je ne connais pas du tout l’académicien chinois dont tu parles, mais du coup, je le note aussi dans ma liste car je pense que son essai pourrait me plaire énormément. Alors merci du conseil ! Comme toi, je suis toujours très impressionnée par le niveau que certains étrangers atteignent dans ma propre langue. Ils s’expriment parfaitement, contrairement à beaucoup de Français natifs… 🙂

  • 28 février 2017 à 8 h 24 min
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    En tant que passionnée de langue française, je note ce livre :).
    Gros bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

  • 3 mars 2017 à 21 h 00 min
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    J’espère qu’il te conviendra car les essais, c’est toujours un peu spécial, mais ta passion pour le français me laisse à penser que tu vas l’apprécier au moins autant que moi 😉

  • 3 mars 2017 à 22 h 08 min
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    Ah oui, je ne m’attendais pas à autant de choses malgré le titre très alléchant…

    Et hop, direction la wish-list ! Je sens que je vais adorer 🙂

  • 4 mars 2017 à 2 h 36 min
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    Tant mieux s’il t’intéresse ! C’est particulier mais j’ai beaucoup aimé.

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