Némirovsky-le-bal

Le titre, aussi bref que l’œuvre elle-même, m’a donné envie de me plonger dans ce court roman. Les scènes de bal sont assez classiques dans l’histoire de la littérature (je repense à celle de Mme Bovary de Flaubert ou de La Parure de Maupassant) mais le bal n’est qu’un épisode particulièrement important dans l’histoire. J’étais curieuse de découvrir un livre où il serait peut-être le pivot, peut-être même l’unique événement de l’intrigue. Ce n’était pas tout à fait ce à quoi je m’attendais, mais je me suis régalée et l’ai lu d’une traite.

Antoinette Kampf, une adolescente de 14 ans vit en 1928 à Paris avec ses parents, de nouveaux riches. Sa mère Rosine, au caractère insupportable, ne cesse de rabrouer et de déconsidérer sa fille, l’humiliant sans cesse. Toutefois, comme elle vit désormais dans un monde de bourgeois, elle s’applique à épouser l’habitus de cette classe. Elle lui fait par exemple donner des leçons d’anglais par l’intermédiaire de Miss Betty, une jeune fille au pair, et des cours de piano avec Mlle Isabelle, comme il sied à toute demoiselle de bonne famille qui se respecte.

Très fière d’avoir accédé à un monde aisé depuis peu, Rosine Kampf ne pense qu’au paraître, au qu’en-dira-t-on et à sa fortune aussi récente que subite. Elle a donc l’idée d’organiser un bal dans leur propriété. Comme elle voit les choses en grand et brûle d’étaler sa richesse elle n’y invite pas moins de 200 personnes. Antoinette, à l’instar de la plupart des adolescentes, rêve d’assister à cette fête mais se voit opposer un refus catégorique. La jeune fille ne veut pas accepter les interdictions de sa mère uniquement préoccupée d’elle-même qui non seulement veut la priver de bal mais la reléguer pour la nuit dans un débarras…

Ce texte est extrêmement vivant. D’abord, parce qu’il est constitué de nombreux dialogues enlevés qui révèlent la personnalité de chacun, mais aussi parce qu’on passe d’un point de vue interne à un autre lors de monologues intérieurs. La narration est donc rythmée, rapide, et jamais ennuyeuse. L’autrice toutefois est clairement du côté d’Antoinette car le caractère épouvantable de la mère est sans concession. Le portrait de cette femme est aussi violent qu’elle-même l’est avec sa fille. Et ce n’est pas peu dire. Même si Irène Némirovsky n’avait jamais encore entendu parler de l’éducation bienveillante, elle avait parfaitement compris que Rosine est une femme toxique pour son enfant.

L’autrice explore le comportement adolescent et les relations difficiles avec ses parents et les adultes en général.

« Antoinette grimaça : « sale Anglaise » et tendit vers le mur ses faibles poings crispés. Sales égoïstes, hypocrites, tous, tous… Ça leur était bien égal qu’elle suffoquât, toute seule, dans le noir à force de pleurer, qu’elle se sentît misérable et seule comme un chien perdu… Personne ne l’aimait, pas une âme au monde… Mais ils ne voyaient donc pas, aveugles, imbéciles, qu’elle était mille fois plus intelligente, plus précieuse, plus profonde qu’eux tous, ces gens qui osaient l’élever, l’instruire… Des nouveaux riches grossiers, incultes… Ah ! comme elle avait ri d’eux toute la soirée, et ils n’avaient rien vu, naturellement… elle pouvait pleurer ou rire sous leurs yeux, ils ne daignaient rien voir… une enfant de quatorze ans, une gamine, c’est quelque chose de méprisable et de bas comme un chien… de quel droit ils l’envoyaient se coucher, la punissaient, l’injuriaient ? « Ah ! je voudrais qu’ils meurent. »

Mais au-delà, on voit poindre une critique des parvenus, cette nouvelle bourgeoisie égoïste, superficielle, hypocrite, envieuse et particulièrement médisante .

La tension est palpable du début à la fin car l’écrivaine a très bien réussi à maintenir un suspense tout au long de l’œuvre. Étonnamment, la chute n’a pas vraiment lieu à la fin mais au milieu, relançant toutefois l’intérêt du lecteur. Même si on prévoit ce qu’il va advenir, on tourne frénétiquement les pages pour vérifier que l’on ne s’est pas trompé et pour savoir comment tout cela va finir.

On se rend compte avec cette lecture que la littérature a beaucoup plaidé la cause d’enfants maltraités par leur famille. Ça m’a rappelé l’Enfant de Jules Vallès, Brasse-Bouillon martyrisé par Folcoche dans Vipère au poing d’Hervé Bazin, ou encore le Sagouin de Mauriac.

Quoi qu’il en soit, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce court roman que l’on peut mettre entre toutes les mains, en particulier celles d’adolescentes mal dans leur peau qui sont persuadées que leur mère est la plus horrible créature sur Terre. Elles verront ainsi qu’il n’en est rien. Et non, ceci n’a strictement aucun rapport avec une situation vécue. 😉

Le Bal, d’Irène Némirovsky

Roman francophone paru en 1930. 144 pages chez Grasset (collection Les Cahiers rouges). 

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8 commentaires sur “Le Bal, d’Irène Némirovsky

  • 30 mars 2018 à 18 h 21 min
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    Ah, une bonne note ! Je craignais que cela n’arrive plus :D.
    Une bien belle présentation. Voilà un livre que je lirai avec plaisir.

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    • 31 mars 2018 à 16 h 42 min
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      Rhooo, homme de peu de foi ! C’est vrai que les récentes lectures n’ont pas toutes été à mon goût, mais c’est que je deviens difficile 😉 J’espère que ce petit roman te plaira aussi !

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  • 3 avril 2018 à 8 h 54 min
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    Il est déjà dans les mains des ados, je pense car les enseignants le font lire dès la 4ème dans certains collèges… J’aime beaucoup cet auteur moi aussi. Merci pour ton ressenti positif

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    • 5 avril 2018 à 5 h 59 min
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      C’est en effet un roman que l’on peut lire dès l’adolescence. Je n’ai jamais rien lu d’autre d’elle, mais c’est une autrice qui a l’air de mériter le détour ! Belle journée Manou !

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  • 3 avril 2018 à 9 h 53 min
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    Irène Némirovsky ♥

    Je l’ai découverte en ce début d’année avec Ida, suivi de La comédie bourgeoise et j’ai été subjuguée par la justesse de ses mots et par les idées qu’elle défendait à travers ses textes.

    Tu me donnes envie de plonger dans Le Bal (il faut déjà que je me procure Suite française d’ailleurs).

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    • 5 avril 2018 à 6 h 00 min
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      Je ne connais pas les ouvrages dont tu parles car c’est ma première expérience avec Némirovsky, mais j’aime vraiment beaucoup alors merci pour tes conseils, ce sont de bonnes idées de lecture ! Bonne journée !

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    • 10 avril 2018 à 11 h 07 min
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      C’est exactement ça, frappant ! Bonne journée !

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