Le joueur d'échecs, de Stefan Zweig

Encore un chef d’œuvre ! Décidément, je deviens complètement fan de Zweig. Il pousse l’art de la concision et la maîtrise de l’élégance à la perfection. Cette nouvelle est l’une de ses plus connues et pourtant je ne l’avais pas encore lue. J’ai donc saisi la première occasion pour la découvrir.

L’histoire se déroule sur un bateau qui va de New-York à Buenos Aires. Un narrateur, un autrichien, apprend par un de ses amis que le célèbre Mirko Czentović, meilleur joueur d’échecs du monde se trouve à bord. Le narrateur aimerait entrer en relation avec lui et pour cela, décide d’organiser un tournoi sur le paquebot. Bien sûr Mirko, attiré et sûr de sa victoire contre des néophytes, accepte de jouer moyennant rétribution.

Le personnage du génie est intéressant. Contrairement à l’image qu’on pourrait se faire d’un prodige des échecs, cet homme semble un parfait idiot dans les autres domaines. Le portrait sans concession qui est fait de lui ménage une attente chez le lecteur : le personnage serait-il malin et cacherait-il bien son jeu ? Et c’est là que Zweig nous surprend. Mirko n’est pas le personnage principal. Le vrai héros est M. B., un voyageur autrichien, avocat de son état, qui va donner d’excellents conseils aux passagers qui se sont tous alliés pour jouer contre Mirko.

Comme Zweig aime à le faire, il enchâsse alors un autre récit, celui de ce mystérieux avocat. Celui-ci se confie en effet à son compatriote et dans une mise en abyme, nous raconte comment il a appris à jouer aux échecs. Et son histoire est bouleversante, étonnante et captivante. Le narrateur, qui l’écoute aussi attentivement que le lecteur dévore les pages, est pris par le rythme de son récit, narré de manière magnifique malgré l’horreur de la situation que je ne vous dévoilerai pas pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture. Certains passages sont exaltants comme celui où M. B. aperçoit un livre qui pourrait tromper son ennui et l’empêcher de devenir fou.

« Mes genoux se mirent à trembler : un livre ! Il y avait quatre mois que je n’en avais pas tenu dans ma main, et sa simple représentation m’éblouissait. Un livre dans lequel je verrais des mots alignés les uns à côté des autres, des lignes, des pages, des feuillets que je pourrais tourner. Un livre où je pourrais suivre d’autres pensées, des pensées neuves qui me détourneraient de la mienne, et que je pourrais garder dans ma tête, quelle trouvaille enivrante et calmante à la fois ! Mes regards se fixaient, hypnotisés, sur cette poche gonflée où se dessinait la forme du livre, ils étaient aussi brûlants en regardant cet endroit banal, que s’ils voulaient faire un trou dans le manteau. Je n’y tins plus, et sans le vouloir, je m’approchai encore. À la seule idée de palper un livre, fût-ce à travers une étoffe, les doigts me brûlaient jusqu’au bout des ongles. Presque sans le savoir, je me rapprochais toujours davantage. Le gardien ne prêtait heureusement aucune attention à mon étrange conduite. Peut-être trouvait-il simplement naturel qu’un homme veuille s’appuyer un peu à la paroi, après être resté deux heures debout. Je finis par arriver près du manteau, et je mis mes mains derrière mon dos pour pouvoir le toucher subrepticement. Je tâtai l’étoffe et y sentis en effet un objet rectangulaire, qui était souple et craquait un peu – un livre ! C’était bien un livre ! comme l’éclair, la pensée jaillit dans mon cerveau : essaie de le voler ! »

J’ai énormément apprécié l’aspect tragique de l’œuvre. M. B. cherche à échapper au destin que l’on entend lui faire subir. Il se débat contre des forces plus puissantes que lui. Nous assistons, médusés, à son évolution et à sa métamorphose dans le récit enchâssé comme dans le récit cadre. C’est extrêmement bien pensé et construit. La notion de folie, très présente dans la nouvelle, est extrêmement intéressante. Elle est double puisque la torture mentale se joue dans les deux niveaux de l’histoire et nous, lecteurs, craignons jusqu’au bout ce qu’il adviendra de M. B.

« Mais, si dépourvues de matière qu’elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d’un point d’appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. Elles ne supportent pas le néant, elles non plus. »

Cette douleur morale si bien décrite reflète sans doute le pessimisme de l’auteur. En effet, Le Joueur d’échecs a été publié à titre posthume après le suicide de l’auteur.

Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig

Nouvelle autrichienne paru en 1943. 128 pages chez Folio (collection classique). 

Titre original : Schachnovelle, traduit de l’allemand par Jacqueline Des Gouttes (1944), rév. par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent.

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22 commentaires sur “Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig

  • 2 mars 2018 à 9 h 47 min
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    J’aime également beaucoup Stephan Zweig, à retenir donc ce titre de livre 🙂

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    • 2 mars 2018 à 10 h 07 min
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      C’est un auteur que j’ai découvert depuis que je blogue, et j’ai adoré tout ce que j’ai lu de lui depuis. La prochaine fois, je compte essayer ses romans historiques parce qu’écrite par lui, l’Histoire doit être passionnante. Bon dimanche !

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  • 2 mars 2018 à 10 h 33 min
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    Je partage pleinement ton avis sur ce livre ! Difficile d’être déçu par Zweig de toute façon 🙂 .
    J’ai visité en début d’année une exposition sur lui et son oeuvre justement. Le hic, c’est que l’exposition était en langue allemande, et moi l’allemand je le comprends à dose homéopathique (autant que toi le japonais finalement :D), mais c’était déjà très intéressant. Il y avait notamment son testament.

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    • 2 mars 2018 à 22 h 59 min
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      Absolument d’accord avec toi : comment être déçu-e de Zweig ? J’aurais bien aimé voir l’expo dont tu parles bien que je ne maîtrise absolument pas l’allemand (encore moins que le japonais, c’est dire :-D) et serais bien curieuse de savoir ce qu’il y avait dans son testament.

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  • 2 mars 2018 à 23 h 37 min
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    Un classique que je n’ai pas encore lu et un auteur classique que je n’ai toujours pas lu non plus ^^.

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    • 3 mars 2018 à 6 h 01 min
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      Ah je te le recommande, Isa, c’est un auteur vraiment génial !

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  • 3 mars 2018 à 7 h 12 min
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    Ta chronique donne envie de découvrir ce livre, d’autant que je n’ai encore lu aucun roman de Stefan Zweig 🙂 Merci pour le partage ! Belle journée Sandra, bisous ♥

    Sue-Ricette

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    • 3 mars 2018 à 9 h 02 min
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      Alors fonce, tout ce que j’ai lu de lui m’a énormément plu, c’est très fin, magnifiquement écrit, bref, ça ne peut que plaire, je crois !

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  • 3 mars 2018 à 11 h 10 min
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    Zweig est un de mes auteurs classiques favoris… Je l’ai découvert dans la Confusion des sentiments (quelle claque à l’époque) et le Joueur d’échec, malgré un pitch peut intéressant pour moi, m’avait également beaucoup plu.
    Mon roman préféré de Zweig reste néanmoins « Le voyage dans le passé », qui a été adapté au cinéma récemment (une promesse).
    Tout cela me donne envie d’en lire d’autres cette année !

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    • 3 mars 2018 à 12 h 04 min
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      Comme je te comprends ! Je suis devenue une vraie fan de cet auteur. Je n’ai jamais entendu parler du roman que tu cites, cela m’intrigue et du coup, je le note sur ma liste, merci pour cette référence !

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  • 3 mars 2018 à 13 h 49 min
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    Ah, Zweig mon amour…. j’aime tellement cet auteur. Je vais aller voir s’il ne me reste pas quelque chose de lui dans ma pile.

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    • 3 mars 2018 à 14 h 05 min
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      C’est sûr que son écriture est merveilleuse et à chaque fois il trouve des thèmes vraiment intéressants. Quelle sensibilité il a ! J’adore !

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  • 3 mars 2018 à 15 h 32 min
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    Je n’ai jamais lu Stephan Zweig. Ta chronique me donne bien envie de découvrir cet auteur!!

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    • 4 mars 2018 à 1 h 06 min
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      Vas-y, je suis sûre que tu ne seras pas déçue, c’est prodigieux ! Bonne lecture !

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  • 4 mars 2018 à 6 h 03 min
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    Le joueur d’échec est je pense mon livre préféré de Zweig (d’aucuns lui préfèrent 24h dans la vie d’une femme, mais je trouve le joueur d’échec bien plus poignant). Si tu adores Zweig, je te recommande de lire « Les derniers jours de Stefan Zweig » écrit par Laurent Seksik, un magnifique roman sur la fin (vraie) de la vie de Stefan Zweig. Ca n’aide pas à mieux comprendre ses livres mais l’homme était décidemment très touchant…

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    • 4 mars 2018 à 6 h 16 min
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      Merci pour ce conseil de lecture ! Jusqu’à maintenant, je me suis contentée de lire des résumés de sa vie mais pas une vraie biographie. Je note donc ce titre… 🙂 Moi aussi Le Joueur d’échecs est mon préféré à égalité avec Lettre d’une inconnue. Je ne sais pas si tu l’as lu, mais si ce n’est pas le cas, je te le recommande chaudement. À bientôt Tara !

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  • 4 mars 2018 à 7 h 58 min
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    C’est un de mes titres préférés de Zweig mais je ne l’ai pas relu récemment…De temps en temps ça me reprend et j’en relis un 🙂 Je n’ai pas encore lu non plus le livre de Laurent Seksik qui lui est consacré, alors que j’ai beaucoup aimé « l’exercice de la médecine » et  » le cas Eduard Einstein » …mais je le ferai ! bon dimanche

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    • 5 mars 2018 à 8 h 19 min
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      Je te comprends ! Je n’en reviens pas d’avoir découvert Zweig seulement l’an dernier. Je me demande encore comment j’ai pu ne pas le lire avant ! Cela dit, c’est génial de savoir qu’il existe plein de livres prodigieux qui nous attendent tout au long de notre vie. Quant à Seksik dont parlait Tara dans le message précédent, j’avoue que je ne connais pas du tout.

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  • 6 mars 2018 à 3 h 14 min
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    Ta critique de ce grand chef d’œuvre est vraiment très bien construite et j’ai réalisé plein de choses grâce à toi ! J’ai adoré ce livre qui est un de mes grands classiques, et ça ne m’étonne pas qu’il te plaise aussi 😉 Je crois que je vais essayer d’en lire d’autres de lui prochainement !

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    • 6 mars 2018 à 6 h 22 min
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      Si je m’écoutais, j’achèterais ses oeuvres complètes, je pense que je serais comblée ! Va falloir que j’y pense pour ma prochaine commande au Père Noël…
      Ça ne m’étonne pas que tu aies aimé aussi 😉 Bonne journée Sophie !

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