Les Justes d'Albert Camus

Une petite pièce de théâtre, de temps en temps, ne fait pas de mal et change un peu des romans ou nouvelles que je lis le plus souvent. En plus, si elle est écrite par Camus… J’avais déjà lu cette pièce lorsque j’étais lycéenne et en avais un souvenir assez net. Ma relecture fut un vrai plaisir malgré la noirceur du thème.

Il s’agit d’un drame en cinq actes qui a pour base un fait réel. Un groupe de révolutionnaires russes au tout début du XXe siècle prépare un attentat. Ils veulent tuer le grand-duc Serge pour libérer le peuple asservi et appauvri. Ils pensent que leur cause est juste et sont tous très déterminés, plusieurs n’hésitant pas à se disputer l’honneur de jeter la bombe contre celui qu’ils considèrent comme l’ennemi de la Russie. Cependant, Kaliayev (aussi appelé Yanek) ne parvient pas à lancer la bombe dans la calèche comme le prévoyait leur plan parce que le grand-duc n’était pas seul mais accompagnés de ses neveux. Le jeune communiste n’a pu se résoudre à tuer aussi des enfants.

Des dissensions éclatent alors au sein du groupe de révolutionnaires. Yanek demande à ses camarades s’ils pensent que les enfants méritent de mourir aussi. Dora, sa petite amie, craint que le peuple n’aime pas la révolution si des enfants sont tués.

« Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites. »

Stepan, le plus intransigeant d’entre eux, n’est pas d’accord :

« Parce que Yanek n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années encore. »

Il reproche alors à Yanek sa faiblesse. Lui, est prêt à imposer la Révolution à tous, c’est-à-dire à se comporter lui aussi comme un tyran. Mais aveuglé par son désir de justice et d’égalité, Stepan ne se rend pas compte qu’il va tellement loin qu’il ressemblera au despote qu’il cherche à faire tomber. Annenkov (ou Boria), le chef de leur groupe doit sans arrêt arbitrer et prendre des décisions pour que le petit groupe n’éclate pas.

Ce que j’ai apprécié dans cette pièce, c’est son aspect philosophique : jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause que l’on croit juste ? Une cause juste mérite-t-elle d’être défendue jusqu’au point de tuer d’innocentes victimes ? La violence est-elle légitime quand elle est au service d’un idéal ? Ce sont de vraies questions. La dispute Stepan/Kaliayev évoque les divergences de points de vue entre Sartre et Camus sur l’engagement, et nous invite à la réflexion. C’est un vrai cas de conscience que l’écrivain nous propose ici.

Le mérite de cette pièce est de se montrer d’une grande modernité et d’une actualité effrayante. Quand on voit le monde contemporain évoluer vers un terrorisme odieux, on est surpris de voir que Les Justes date de 1949. J’imagine que ceux qui commettent des attentats aujourd’hui sont eux aussi persuadés qu’ils vont dans le bon sens, égarés et leurrés par leurs croyances et leurs idéaux… La frontière est parfois mince entre assassin et justicier, mais Camus prend clairement position : le terrorisme est injustifiable.

Mais la pièce va même au-delà de ces questions et interroge sur le bonheur. Celui de la Russie d’abord, opprimée par le tsar et son oncle le grand-duc. Les terroristes pensent que s’ils parviennent à renverser le régime tyrannique en place, ils rendront le peuple russe heureux. Mais la pièce évoque aussi le bonheur individuel, celui des personnages. Dora et Kaliayev s’aiment mais leur amour pour leur idéal de justice prédomine au début de la pièce. Le bonheur collectif doit-il primer sur le bonheur individuel (et donc égoïste) ?

« Kaliayev

[…] Tu avais raison, ce n’est pas simple. Je croyais que c’était facile de tuer, que l’idée suffisait, et le courage. Mais je ne suis pas si grand et je sais maintenant il n’y a pas de bonheur dans la haine. Tout ce mal, tout ce mal en moi et chez les autres. Le meurtre, la lâcheté, L’injustice… Oh il faut, il faut, que je le tue… mais j’irai jusqu’au bout ! Plus loin que la haine !

Dora

Plus loin ? Il n’y a rien.

Kaliayev

Il y a l’amour. »

La question du bonheur et de l’amour est une problématique intéressante à laquelle Dora tentera d’apporter une solution à la fin de la pièce.

En bref, encore beaucoup de réflexion et d’humanité à travers cette pièce de Camus que l’on peut mettre entre toutes les mains. À lire et relire !

Les Justes d’Albert Camus

Pièce de théâtre parue en 1949. 150 pages chez Gallimard (collection Folio). 

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18 commentaires sur “Les Justes, d’Albert Camus

  • 2 février 2018 à 13 h 24 min
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    Jamais lu, mais déjà entendu parler. Il faudrait que je me fasse mon propre avis dessus un de ces jours…

  • 2 février 2018 à 13 h 26 min
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    Tout à fait, rien ne vaut sa propre expérience, et j’espère que cette pièce te plaira ! Bon week-end !

  • 2 février 2018 à 13 h 30 min
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    (Encore) une bien belle lecture en perspective ! Je me rends compte que je n’ai pas lu beaucoup de livres de Camus, alors que ceux que j’ai lus m’ont plu.
    Merci pour cette nouvelle chronique qui en dit beaucoup sans tout dévoiler !
    Bonne fin de semaine !

  • 2 février 2018 à 14 h 23 min
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    Je ne connais pas encore assez bien Camus, j’avais beaucoup aimé ses deux romans les plus célèbres et cette pièce, mais j’aimerais découvrir encore davantage cet auteur que je trouve génial. Si tu lis Les Justes, j’espère que ça te plaira mais en tout cas, c’est d’une modernité confondante. Très bon week-end à toi aussi (sous le soleil et avec des crêpes pour moi 🙂 )

  • 2 février 2018 à 15 h 24 min
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    À l’époque tout le monde se posait ces questions ! Elles me rappellent la scène de farce dans Scarface, où Antonio Montana, mafieux mais « bon père de famille » hollywoodien, n’arrive pas à assassiner un journaliste parce qu’il voit sa femme et ses enfants dans la voiture !…

  • 2 février 2018 à 17 h 30 min
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    La scène semble être la même ! Merci pour ce conseil cinématographique : je n’ai pas la télé mais je loue des films et comme je n’ai pas vu celui-ci bien qu’il soit très connu, ce sera l’occasion de le découvrir ! Bon week-end !

  • 2 février 2018 à 19 h 41 min
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    J’ai lu quelques livres de Camus mais cette pièce je ne connaissais pas !

  • 2 février 2018 à 21 h 32 min
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    Eh bien je pense et j’espère qu’elle t’intéressera, elle est tellement d’actualité !

  • 2 février 2018 à 23 h 06 min
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    Je n’ai encore jamais lu d’Albert Camus :)! Je note cette pièce :)!

  • 2 février 2018 à 23 h 34 min
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    Tu devrais essayer, je trouve que c’est un auteur vraiment génial. En même temps, s’il a reçu le Prix Nobel de littérature, ce n’est pas pour rien 😉 Je te conseille aussi ses romans La Peste et l’Étranger, qui sont très différents mais passionnants aussi.

  • 2 février 2018 à 23 h 45 min
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    Effectivement, cette pièce est terriblement d’actualité !

  • 3 février 2018 à 3 h 37 min
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    C’est la réflexion que je me suis faite aussi. C’est peut-être aussi pour ça que c’est un classique, il est intemporel et peut nous parler des années après, même dans des contextes différents. Bonne lecture !

  • 3 février 2018 à 7 h 45 min
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    Depuis le lycée je n’ai pas relu cette pièce et j’avoue que je ne m’en souviens plus du tout ! A faire alors pour entrer davantage dans l’oeuvre de Camus. J’ai relu « l’étranger » récemment, mais rien d’autres alors que j’ai « la peste » à la maison. Mais là en ce moment je dois relire un Zola pour mon cercle de lecture de la semaine prochaine et j’hésite encore entre « le rêve » et « Nana »…je vais peut-être lire les deux 🙂 Merci de nous donner envie, un classique de temps en temps je ne dis pas non, surtout quand il s’avère que le classique est…d’actualité ! Bon weekeend

  • 6 février 2018 à 7 h 52 min
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    Je trouve que les classiques sont souvent encore d’actualité, c’est ce qui les rend « classiques » et intemporels. Et en plus, ils sont généralement très bien écrits, ce qui ne gâte rien. C’est pourquoi j’essaie d’en lire ou relire un tous les mois. Mais j’avoue que je me dirige surtout vers les classiques français que je connais mieux et n’ai pas assez tendance à me diriger vers la littérature étrangère. Quant à Zola, je me souviens avoir fait un billet sur l’Assommoir que j’ai relu et adoré l’an passé. C’est une valeur sûre et le style est moins ampoulé que Balzac ou Flaubert, selon moi. C’est super d’avoir un cercle de lecture près de chez toi ! Bonnes lectures Manou et à bientôt !

  • 11 février 2018 à 2 h 47 min
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    Cette pièce est l’un de mes coups de coeur d’adolescence . J’en garde un souvenir très très très ému… J’y ai réfléchi des mois durant.

  • 11 février 2018 à 6 h 31 min
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    Moi aussi je me souviens d’un choc et d’un éblouissement lors de ma première lecture. Mais là, je connaissais l’histoire, cela ne m’a pas fait effet de la même façon. Néanmoins, j’ai retrouvé cette pièce avec un immense plaisir. Je comprends très bien que tu aies pu y penser pendant longtemps, c’est une lecture qui marque profondément.

  • 15 février 2018 à 18 h 59 min
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    Camus ? J’arrive 😀

    Les Justes m’a aussi beaucoup frappée, ça me fait encore réfléchir sur le sujet, et on notera que Camus ne donne pas de réponse, il nous laisse face à nos hésitations, et puis démerde-toi ! Pas ma pièce de théâtre préférée, mais elle en fait indéniablement partie. 🙂

    Très bonne chronique en tout cas, et tu sais que cette fois-ci, ça vient du coeur 😀

  • 17 février 2018 à 11 h 45 min
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    Merci Ada ! Moi aussi j’ai adoré, mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi : je trouve que Camus montre qu’il est contre le terrorisme, que les idées et idéaux ne valent pas la mort d’enfants innocents. Seul Stepan est intransigeant, mais tous les autres personnages réfléchissent débattent et prennent parti puisque l’attentat avorte au début de la pièce. En tout cas c’est une réflexion passionnante… mais pas facile. Bon week-end !

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