Les mots, de Jean-Paul Sartre

J’avais déjà lu cette autobiographie, mais il y a tellement longtemps que je me demande même si je l’avais lue en entier. J’ai soudain eu envie de redécouvrir cette œuvre, je ne sais pas trop pourquoi. Je ne me rappelais que les grands traits et avais oublié les détails.

Le roman est divisé en deux parties. La première concerne la découverte et le bonheur de la lecture. La seconde traite de l’écriture. Cette autobiographie est assez étrange car elle ne parle de Sartre que dans une période bien (dé)limitée, de son enfance jusqu’à son entrée au collège. Bien sûr, il évoque sa vie au moment de la rédaction de l’ouvrage, lorsqu’il a une cinquantaine d’années, mais il a choisi de ne se concentrer que sur une partie de son enfance ; rien sur sa vie d’après, ce que j’ai regretté.

Je ne me rappelais pas l’humour de l’auteur qui, bien que très cabotin et assez prétentieux, sait aussi rire de lui-même et se montre assez facétieux. Orphelin de père alors qu’il n’a que quelques mois, il tisse des liens privilégiés avec son grand-père maternel, monstre d’autorité, et avec sa mère, empêchée de jouer complètement son rôle d’éducatrice. Ces deux personnages très différents sont touchants par leur foi en ce petit enfant et par leur désir de l’éduquer du mieux possible pour l’élever au sens propre et au sens figuré.

J’ai vraiment aimé la découverte de la lecture du petit Poulou. Les livres ont en effet une place capitale dans la construction de Sartre.

« J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais ces pierres levées droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire entouré de monuments trapus, antiques, qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé. »

Ce qui m’a le plus étonnée, c’est de découvrir le monde foisonnant et imaginaire que Sartre se crée. Grâce à ses lectures, il s’invente mille et une vies héroïques, qu’il remanie à volonté au fil du temps. Tous les enfants se racontent des histoires (et y croient un peu), mais rares sont ceux qui le reconnaissent et osent en parler de manière aussi naturelle. C’est un élément que j’ai beaucoup apprécié. La franchise de l’auteur, sa conscience aiguë de qui il est vraiment m’ont séduite. Sartre, sous sa propre plume devient un véritable personnage.

Il est d’ailleurs bien surprenant de « voir » Sartre en héros infatigable tant l’image d’intellectuel que l’on a de lui adulte écrase l’enfant qu’il a pourtant été. Il existe une véritable opposition entre son monde imaginaire et l’apparence de petit garçon très sage qu’il donnait à l’époque.

L’autre aspect que j’ai trouvé très intéressant est le poids familial sur l’avenir de l’enfant. Sa famille a décrété qu’il écrirait et il ne peut la décevoir. Il se conforme ainsi aux prévisions énoncées et toutes ses actions sont marquées, influencées, interprétées à la lumière des prophéties familiales. Où réside alors la liberté des enfants de devenir des adultes authentiques et sincères ? C’est à mon avis une question toujours d’actualité. Quelle tête feraient les parents si leur chère petite chenille décidait de ne pas se transformer en papillon mais en en chat ou en oiseau ? L’idée du « jeu » que joue Sartre est omniprésente dans cette œuvre, jeu qui doit plaire à sa famille mais dont lui-même n’est pas dupe. Il a le syndrome de l’imposteur à plusieurs reprises : et dans sa vie de lecteur et dans sa vie d’écrivain.

« Je vivais au-dessus de mon âge comme on vit au-dessus de ses moyens : avec zèle, avec fatigue, coûteusement, pour la montre. »

Sa désillusion sera ensuite amère. Il découvre assez tard sa laideur – qu’il ne fait qu’évoquer – sa médiocrité à l’école. En revanche, il a pleinement conscience, très tôt, de sa finitude. La peur de la mort est très prégnante et c’est sans doute en partie ce qui le poussera à devenir un écrivain et un philosophe. Malgré la place de la religion à cette époque dans son milieu de petit-bourgeois, son athéisme est assez développé.

Voilà donc une autobiographie qui balance entre le roman et l’essai et que j’ai pris plaisir à lire malgré quelques incohérences chronologiques, qui montrent sans doute le travail de re-création de son enfance par l’écrivain devenu adulte. Et vous, l’avez-vous lue ?

Les Mots, de Jean-Paul Sartre

Roman paru en 1964. 210 pages chez Gallimard (collection Folio). 

Prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre (refusé par l’auteur).

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18 commentaires sur “Les mots, de Jean-Paul Sartre

  • 4 mai 2018 à 9 h 30 min
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    Je l’ai lu et il m’avait marqué énormément. C’est par ce livre que j’ai aimé Sartre. Je ne comprends pas pourquoi il est perçu comme un narcissique, pour moi et le livre le prouve, il sait l’art de l’auto dérision

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    • 6 mai 2018 à 14 h 04 min
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      Je suis d’accord avec toi, il est très ironique et se traite lui-même de cabotin. Je trouve qu’il est bien moins narcissique que Rousseau avec lequel j’ai beaucoup, mais vraiment beaucoup plus de mal !

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  • 4 mai 2018 à 13 h 32 min
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    Voilà ma prochaine lecture ! Je me suis dit plusieurs fois que le temps était venu de lire ce livre, tu m’as convaincu de passer de la parole aux actes :).
    Encore un très beau billet, vraiment !
    Très bonne fin de semaine,

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    • 6 mai 2018 à 14 h 14 min
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      Merci beaucoup Vincent. Du coup, j’ai la pression, j’espère que cette autobiographie te plaira. Autant je n’avais pas aimé la Nausée, autant j’ai aimé ce roman et ses pièces de théâtre (enfin, celles que j’ai lues 😉 ). Bon dimanche !

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  • 5 mai 2018 à 16 h 56 min
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    Voilà une lecture qui m’avait étonnamment marquée pendant mes jeunes années de lycéenne ! Mais c’est vrai que depuis j’ai relu certains classiques mais jamais celui-là…Tu m’en donnes envie. Une belle façon de redécouvrir ce grand auteur. Merci !

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    • 6 mai 2018 à 17 h 44 min
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      Avec plaisir ; c’est vrai, tu as raison, c’est un classique qu’on lit souvent au lycée et j’ai vraiment aimé sa découverte de la lecture… et son monde imaginaire est tellement émouvant ! À très bientôt !

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  • 6 mai 2018 à 6 h 42 min
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    C’est aussi un souvenir de lecture d’il y a de très nombreuses années – j’étais adolescente. J’en ai gardé un souvenir très fort. Et je ne sais pas pourquoi je ne l’ai jamais relu…
    Merci pour votre article.
    Bonne journée.

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    • 6 mai 2018 à 17 h 49 min
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      Avec plaisir ! Oui, c’est en effet une lecture que l’on fait souvent au lycée ; c’était une relecture pour moi, mais on ne peut pas tout relire, il y a tant de nouveautés à découvrir, alors je comprends que tout le monde ne le relise pas 😉 Bon dimanche !

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  • 6 mai 2018 à 20 h 59 min
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    J’ai adoré cette autobiographie, je me souviens beaucoup de l’humour également ! 🙂 Mais ça fait bien longtemps que je ne l’ai pas lue, tu me donnes bien envie d’une relecture, j’avais tellement embêté mon entourage avec « Tu dois absolument lire ce livre » à l’époque !! ^^

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    • 8 mai 2018 à 9 h 44 min
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      Ah, je vois que je ne suis pas la seule à rebattre les oreilles de mon entourage lorsque j’ai adoré un livre que les autres, à mon sens, doivent absolument lire ! Lire des choses à la fois profondes et pleines d’humour est assez rare, cette autobiographie mérite donc bien d’être lue.. ou relue 😉 Bonne journée !

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  • 7 mai 2018 à 19 h 10 min
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    J’avais écouté une émission sur France Inter qui parlait justement de cette oeuvre et ça m’avait donné vraiment envie de la lire. L’histoire du prix nobel refusé est tellement savoureuse! Merci de m’avoir fait redécouvrir ce livre!

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    • 8 mai 2018 à 9 h 47 min
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      Eh bien j’ai honte mais depuis que je vis au Japon, je n’écoute plus France Inter. Pourtant, oui, je sais que les podcasts existent, mais je n’ai pas le réflexe. Faut que je m’y remette, y a pas à tortiller ! Du coup, un partout : toi, tu as envie de lire le roman, et moi de me replonger dans la radio française ; bonne journée, ma Frau !

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  • 7 mai 2018 à 23 h 43 min
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    Un bel ouvrage que j’avais aimé lire dans mes années étudiante … lire ta critique me donne envie de le redécouvrir !

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    • 8 mai 2018 à 9 h 50 min
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      C’est une lecture dont on ne peut pas vraiment sortir déçu-e, me semble-t-il. J’espère que ta relecture te comblera 😉

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  • 8 mai 2018 à 9 h 37 min
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    Article très intéressant et bien écrit. J’ai une tendresse toute particulière pour ce livre que j’ai lu en 1ere et dont j’ai analysé un extrait pour l’oral du bac. Touchante, en effet, cette narration de ses lectures et de l’importance des mots dès l’enfance.

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    • 8 mai 2018 à 9 h 56 min
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      Merci pour ce gentil commentaire ! Je comprends que ce texte ait une valeur particulière pour toi 🙂 Cette importance dès l’enfance des mots que l’on découvre peut être mis en résonance avec d’autres textes célèbres, celui où Colette découvre le sens de « presbytère », et l’autobiographie de Pagnol, La gloire de mon père, dans laquelle il raconte qu’il inscrivait les mots qui lui étaient inconnus sur un papier et les classait par catégorie, selon leur longueur. Ce sont des passages que j’avais trouvé très amusants aussi, je ne sais pas si tu les connais, mais je pense que ça pourrait te plaire également. Belle journée !

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