Les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro

Lorsque le prix Nobel de littérature a été décerné à Kazuo Ishiguro, je me suis fait la réflexion que je n’avais jamais rien lu de lui. Ce prix prestigieux a éveillé ma curiosité et m’a donc donné l’occasion de découvrir cet auteur. Je voulais lire un autre titre de lui mais je me suis trompée en le téléchargeant. Cela dit, je n’ai pas regretté – loin s’en faut – et je pense que je lirai plus tard une autre œuvre de cet écrivain anglais d’origine japonaise. Les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro est un livre magnifique !

L’histoire se déroule en Angleterre sur six jours mais évoque une période assez longue, des années 20 aux années 50. Stevens est un majordome qui a servi Lord Darlington dans sa somptueuse propriété, Darlington Hall, avant la guerre. Des années après, alors qu’il est désormais au service de l’américain Farraday, il prend une petite semaine de vacances et part à travers la campagne anglaise jusqu’au West Country retrouver l’intendante Miss Kenton avec laquelle il a travaillé de longues années, avant qu’elle ne quitte la demeure pour se marier.

« Car en vérité, lorsque ce matin, debout sur la crête, j’ai regardé le pays qui s’étalait sous mes yeux, j’ai éprouvé distinctement cette impression rare mais impossible à confondre avec une autre : la sensation d’être en présence de la grandeur. Nous nommons Grande Bretagne cette terre qui est la nôtre, et il se peut que d’aucuns y voient un manque de modestie. Mais j’oserai avancer que son paysage justifierait à lui seul l’emploi de cet adjectif imposant. »

Ce récit à la première personne nous plonge dans les pensées de Stevens et nous n’aurons jamais le point de vue d’un autre personnage. Celui-ci apparaît comme étant un excellent homme, mais qui se veut tellement parfait au service de son patron, qu’il en oublie tout sens critique et qu’il en oublie surtout de vivre pour lui-même.

Ce voyage est l’occasion pour lui de faire un retour dans le passé. Stevens est un homme à l’ancienne, d’une loyauté sans faille, qui cherche à définir ce qui fait un bon majordome. Il explique longuement que c’est la dignité qui constitue la première qualité d’un tel homme.

J’ai trouvé le personnage et l’écriture à la fois très anglais et très japonais : la pudeur, la recherche de la perfection, l’élégance forment le trio de caractéristiques du roman. Peut-être la double culture de l’auteur explique-t-elle cela. Quelle merveilleuse écriture ! Je me suis régalée !

J’ai beaucoup aimé ce roman. Pourtant, il ne s’y passe pas grand-chose ; si vous aimez l’action, ce livre n’est pas fait pour vous ! On retrouve souvent une certaine lenteur chez les écrivains japonais. Ce retour sur la carrière du héros à la fin de sa vie active, cette longue introspection permet au lecteur de découvrir un monde, celui des grands hommes qui ont fait l’Histoire (on y croise par exemple Lord Halifax et Churchill). Ce monde est vu du côté des petites gens, pleines d’admiration pour eux et qui ont voulu apporter leur pierre à l’édifice. Ils pensaient contribuer à quelque chose de grand et ont parfois été aveuglés par leur fidélité et leur abnégation.

« […] chacun de nous nourrissait le désir de contribuer, dans la modeste mesure de ses moyens, à la création d’un monde meilleur, et voyait que, dans le cadre de notre profession, le chemin le plus sûr pour y parvenir était de servir les grands personnages de notre époque, entre les mains de qui se trouvait le sort de la civilisation. »

Le personnage de Miss Kenton est également assez intéressant. Plus lucide et plus pragmatique de son collègue, elle quitte Darlington Hall avant la guerre pour vivre pleinement sa vie. Les retrouvailles que les deux protagonistes vivront, permettront à chacun d’imaginer quel aurait pu être leur destin si Stevens avait été plus clairvoyant sur les sentiments éprouvés de part et d’autre, s’ils avaient emprunté d’autres chemins.

« — Vous savez très bien que vous dites des bêtises, Miss Kenton. — C’est que je l’ai bien remarqué, Mr. Stevens. Vous n’aimez pas qu’il y ait des jolies filles dans le personnel. Est-ce que par hasard notre Mr. Stevens aurait peur d’être troublé ? Se peut-il que notre Mr. Stevens soit finalement en chair et en os et ne puisse pas se fier à lui-même ? »

Ce roman à la plume magnifique est assez mélancolique, mais pas triste cependant. Il donne la voix à un simple majordome dont le sens du devoir prévaut sur son propre bonheur et nous montre comment l’Angleterre a traversé le début du XXe siècle. À découvrir absolument ! J’ai appris qu’un film avait été tiré de cette oeuvre que j’espère pouvoir visionner un jour et je croise les doigts pour ne pas être déçue.

Les Vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro

Roman anglais paru en 1989. 352 pages chez Folio. 

Titre original : The Remains of the Day, traduit par Sophie Mayoux.

Booker Prize en 1989. Prix Nobel de littérature en 2017.

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15 commentaires sur “Les Vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro

  • 12 janvier 2018 à 12 h 50 min
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    Je partage ton avis sur le rythme assez lent présent chez certains écrivains japonais. Certes, je n’ai lu pour ma part qu’un seul livre d’un auteur japonais (M. Ibuse), mais cela m’avait marqué. C’est un style, il faut s’y habituer.
    Content de voir que tu as apprécié la lecture ! Avec une telle note, fait-il partie de tes vrais coups de coeur ?
    Une fois n’est pas coutume, j’ai déjà lu le prochain livre que tu vas chroniquer. J’avais beaucoup aimé. J’espère qu’il en sera de même pour toi !

    Bonne fin de semaine !

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    • 12 janvier 2018 à 14 h 54 min
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      Oui Vincent, ce livre fait vraiment partie de mes coups de coeur, je l’ai trouvé extrêmement touchant, mais je conçois qu’il puisse paraître long à ceux qui aiment l’action. J’ai trouvé l’analyse psychologique très riche et passionnante. Si tu le lis, n’hésite pas à me dire ce que tu en auras pensé. Quant à celui que je lis actuellement, je ne le lis pas dans les meilleurs conditions : je l’ai commencé pendant les vacances de Noël et je traîne car j’ai beaucoup de travail et de préoccupations en ce moment : du coup, il m’arrive de ne pas l’ouvrir pendant 2 jours et comme il y a plein de personnages, je m’y perds un peu… mais j’apprécie plein d’aspects dont je parlerai la semaine prochaine ! Bon week-end et à très bientôt !

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  • 12 janvier 2018 à 17 h 12 min
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    J’ai lu Never Let me go que j’avais trouvé tellement humain, tellement émouvant et mélancolique. J’aimerai bien lire un nouveau livre de lui mais je ne sais pas lequel encore.

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    • 12 janvier 2018 à 18 h 55 min
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      Ah, mais justement c’est celui-là que je voulais lire et que plusieurs personnes m’avaient conseillé sur ma page FB !! Je le lirai très certainement un jour. Je me suis trompée en le téléchargeant, mais ce n’est pas grave puisque j’ai adoré celui-ci ! Je te conseille vraiment Les Vestiges du jour, il est excellent !

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  • 12 janvier 2018 à 21 h 20 min
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    Je connais très très peu la littérature japonaise, mais tu me donnes envie de m’intéresser à ce livre. Un grand merci pour ta chronique 🙂

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    • 13 janvier 2018 à 0 h 04 min
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      Avec plaisir ! Mais attention, ce n’est pas exactement de la littérature japonaise puisque l’auteur vit en Angleterre depuis qu’il est enfant et il écrit en anglais. Néanmoins, sa culture d’origine, je trouve, transparait tout de même et le mélange entre ses deux pays a produit selon moi quelque chose de merveilleux, j’ai adoré ! En littérature japonaise, tu pourras trouver sur le blog notamment Murakami, Yoko Ogawa et Sukegawa ou d’autres sous l’étiquette Littérature japonaise. Bonnes lectures 😉

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  • 14 janvier 2018 à 8 h 24 min
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    Ce titre-là est justement dans ma liste. J’ai relu récemment « Quand nous étions orphelins » et je veux continuer à découvrir son oeuvre au cours de l’année.
    Merci pour ta chronique superbe. Il paraît que « Lumière pâle sur les collines » est aussi très bien. Je l’ai également noté pour le lire.
    Bon dimanche

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    • 14 janvier 2018 à 11 h 50 min
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      Oui, je me souviens que j’avais vu sur ton blog ta critique de Quand nous étions orphelins, et je comprends tout à fait que tu aies envie d’en découvrir davantage car j’ai exactement la même intention. Je suis vraiment tombée sous le charme de cette écriture, et je pense lire d’autres ouvrages de lui. Son prix Nobel n’a pas l’air usurpé du tout.

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  • 15 janvier 2018 à 3 h 02 min
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    J’ai adoré ce roman. Quelle finesse et quelle profondeur dans les personnages. Le film est aussi très beau.

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    • 15 janvier 2018 à 5 h 52 min
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      Tout à fait, ce roman est d’une finesse psychologique extraordinaire. Je n’ai pas encore vu le film mais j’essaierai de le visionner. Je me demande comment on peut rendre à l’écran l’intimité de Mr Stevens…

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  • 15 janvier 2018 à 9 h 18 min
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    Je ne connaissais pas cet écrivain et je me rends compte que je n’ai jamais rien lu en littérature japonaise. Merci d’avoir éclairé ma lanterne!

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    • 17 janvier 2018 à 11 h 55 min
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      Si tu aimes les romans d’analyse, celui-ci devrait te plaire. Bonne lecture Frau !

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  • Pingback: On lit quoi ? La Blogo lit quoi? – #13 – La sélection de Janvier | La Frog Family

  • 1 février 2018 à 12 h 06 min
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    Ce titre doit être dans ma PAL et j’avais beaucoup aimé « auprès de moi toujours » : ton billet me rappelle de le sortir 😉

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    • 2 février 2018 à 3 h 03 min
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      J’ai très envie de lire Auprès de moi toujours ! Ton message me rappelle que je dois le noter et penser à l’acheter un de ces quatre 😉 J’espère que Vestiges du jour te plaira, ce fut pour moi un moment de lecture extraordinaire que je n’oublierai pas.

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