Ernaux-memoire-fille

J’avais déjà lu précédemment deux autres romans d’Annie Ernaux, La Place et la Femme gelée. Je les avais vraiment appréciés, car j’avais trouvé qu’à travers ses pages autobiographiques, il y avait une véritable réflexion sociologique sur la condition des femmes à son époque et sur les difficultés de l’ascension sociale.

Je me suis donc lancée dans la lecture de son dernier roman, avec un enthousiasme mêlé d’une légère appréhension, celle de retrouver un peu toujours la même chose, comme c’est souvent le cas des écrivains qui écrivent essentiellement sur eux-mêmes.

Et en effet, l’auteure nous raconte encore un bout de sa vie. Ici, elle évoque la jeune fille qu’elle a été lorsqu’elle avait 18 ans, et commence en particulier par sa découverte de l’amour. Annie D doit encadrer une colonie pendant l’été 58 comme monitrice et elle rencontre d’autres moniteurs de son âge. Elle est séduite en un éclair par un certain H qui la rejette immédiatement après.

« C’est la première fois que je retrace cette nuit du 16 au 17 août 1958 en éprouvant une satisfaction profonde. Il me semble que je ne peux m’approcher davantage de la réalité. Qui n’était ni l’horreur ni la honte. Seulement l’obéissance à ce qui arrive, l’absence de signification de ce qui arrive. Je ne peux pas aller plus loin dans cette sorte de migration volontaire dans mon être d’à peine dix-huit ans, dans son ignorance de la suite, du dimanche commencé. »

En fait, il s’agit plutôt d’une découverte sexuelle que j’ai trouvée terriblement triste car dénuée de sentiments au départ. Cette absence de sentiments et même cette froideur a posteriori de l’auteure qui revient sur cet événement des dizaines d’années plus tard m’ont dérangée. Son indifférence est glaçante. N’est pas Meursaut qui veut. Annie délaissée s’accroche ensuite à cet homme en vain. Cette froideur est présente à tous les niveaux :

« Dans ma mémoire précise des visages des filles de dix à douze ans dont j’avais été chargée à Ymare, c’est mon inaptitude à éprouver quoi que ce soit à leur égard que je lis. Une glaciation intérieure qui me faisait voir les êtres à distance. […] Cette Kali-Kala-Nag de l’été 59 est dépourvue de sentiments. Elle repousse les marques d’affection des enfants comme quelque chose d’animal et une entorse au principe d’égalité. » 

Je n’aime pas non plus le côté exhibitionniste de l’intimité dévoilée, j’estime qu’il y a certaines choses qui ne doivent pas être livrées à tous, je n’ai pas envie d’être une voyeuse mais juste une lectrice. Pour l’auteure, c’est sans doute une façon de prendre de la distance, de mesurer le chemin parcouru, mais je trouve que tout ne concerne pas les lecteurs. D’autre part, j’ai eu du mal à trouver cela crédible, car la jeune fille qu’elle était, un peu romanesque, dit elle-même qu’elle ne concevait pas le premier acte sexuel sans amour. Or l’amour n’intervient qu’ensuite.

En revanche j’ai beaucoup aimé toute la réflexion sur la place et la fonction de l’écriture. L’auteure montre comment cette expérience a changé et formé ce qu’elle est devenue aujourd’hui. 

« Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j’ai été. […] Dans la mise au jour d’une vérité dominante, que le récit de soi recherche pour assurer une continuité de l’être, il manque toujours ceci : l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit, cette opacité du présent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion. »

Car après cet été, Annie D. raconte son entrée dans les études et les bifurcations de sa vie, liées à ce qu’elle a vécu à la colonie. Elle montre ainsi à quel point un événement peut changer une personne et entraîner des conséquences inattendues, avoir des répercussions imprévues mais riches aussi. On assiste donc au façonnage d’une jeune femme, à la construction d’une identité qui est inextricablement attachée à son vécu.

Annie D. abandonne par exemple l’Ecole Normale qui la destinait à devenir institutrice pour découvrir un autre horizon. Ce va-et-vient entre la jeune fille qu’elle était et la femme qu’elle est devenue m’a beaucoup intéressée. Même si j’ai trouvé le style moins abouti que dans ses autres romans, il m’a semblé que l’auteure allait vraiment très loin dans sa réflexion sur l’écriture de soi, et j’ai trouvé cela passionnant.

« Ce récit serait donc celui d’une traversée périlleuse, jusqu’au port de l’écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, c’est ce qu’on fait de ce qui arrive. […] C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. »

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux

Roman français paru en 2016 chez Gallimard (collection Blanche). 160 pages. 

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Mémoire de fille d’Annie Ernaux
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8 commentaires sur “Mémoire de fille d’Annie Ernaux

  • 15 juillet 2016 à 13 h 16 min
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    J’ai déjà entendu parler de ce livre. ta chronique permet de bien le cerner, et je me dis que cela pourrait être une lecture qui m’attire pour cet été… J’ai déjà pas mal de choix dans ma PàL mais bon, je peux changer d’avis si je le croise d’occasion, même s’il est un peu récent, on ne sait jamais !!^^

  • 17 juillet 2016 à 3 h 13 min
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    J’espère qu’il te plaira mais sincèrement, c’est plutôt la réflexion sur la littérature qui m’a plu et pas l’histoire proprement dite.

  • 20 août 2016 à 3 h 15 min
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    Bonne lecture alors, j’espère qu’il te plaira !

  • 24 août 2016 à 21 h 08 min
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    Un roman qui me tente bien ! 🙂

  • 1 septembre 2016 à 3 h 16 min
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    Puisses-tu le trouver intéressant ! Bonne lecture 😉

  • 28 septembre 2016 à 11 h 14 min
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    Ta chronique est une belle analyse de ce livre !
    Tes mots sont justes et la critique constructive. Annie Ernaux a beaucoup de talent, mais je trouve ça un peu dommage de pousser sur ce côté « exhibitionniste » comme tu dit. Et je me retrouve parfaitement dans tes remarques, en tant que lecteur on n’a pas envie d’être en position de voyeur. C’est mon deuxième livre de cette auteure (après La Place) et j’ai presque peur d’en ouvrir un autre…

  • 28 septembre 2016 à 11 h 22 min
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    Merci pour ton adorable commentaire. Je te comprends parfaitement quand tu dis que tu as peur d’en ouvrir un autre : c’est le 3e roman d’elle que je lis et je ne suis pas sûre d’en lire d’autres de cette auteure. Je suis un peu lassée du côté très nombriliste de certains écrivains français qui ne savent finalement parler que d’eux-mêmes. Cela dit, j’ai vraiment beaucoup aimé les propos d’Annie Ernaux sur l’écriture, et rien que pour ça, ce roman valait la peine d’être lu, je ne regrette pas.

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