duras-moderato-cantabile

J’avais envie de relire un Marguerite Duras. Contrairement à beaucoup de lecteurs, je n’ai pas aimé ce que j’ai lu d’elle. Alors je me suis dit que la maturité aidant, j’allais peut-être enfin discerner ce qui m’avait probablement échappé jusque-là. Point du tout. Décidément, je n’accroche pas, mais alors pas du tout avec cette écriture.

L’intrigue est réduite à la portion congrue : Anne Desbaresdes accompagne son petit garçon à sa leçon de piano hebdomadaire. Un cri déchire son quotidien un peu terne : une jeune femme a été assassinée dans le bar au-dessus duquel elle se trouve. Sous prétexte de chercher à comprendre ce qui s’est passé, Anne revient tous les jours dans le bar et interroge un homme, Chauvin, qui ne semble guère en savoir plus qu’elle. Chauvin est un ancien employé du mari de l’héroïne. Elle lui pose des questions et ensemble, ils essaient de donner un semblant de sens à ce qui a l’air d’un crime passionnel, tout en buvant de nombreux verres de vin rouge ; ils semblent attirés l’un par l’autre. L’homme vient la nuit rôder autour de la maison de l’héroïne, ce qu’il semblait faire même avant de la rencontrer dans ce bar. Voilà, c’est tout, il ne se passe rien d’autre. C’est donc l’histoire d’une rencontre.

Même si je comprends que c’est au lecteur d’imaginer ce qui se déroule sous ses yeux, ou ce qui pourrait se passer, je ne me suis attachée ni à l’histoire de cette épouse d’un riche industriel, ni aux personnages. Leurs dialogues sont plats et creux, symboles sans doute de la vacuité des relations humaines mais qui m’ont laissée de marbre. Les sentiments ne sont pas développés et approfondis même si on les devine derrière la main qui tremble, la grimace d’un visage, les regards qui s’évitent ou se rencontrent. C’est certainement un roman de la suggestion, mais il ne m’a pas intéressée du tout.

L’écriture elle-même est paradoxale. Tantôt magistrale et poétique, elle peut être très belle :

« À mesure qu’elle s’échafaudait, sensiblement la lumière du jour diminua. Une monumentale presqu’île de nuages incendiés surgit à l’horizon dont la splendeur fragile et fugace forçait la pensée vers d’autres voies. Dans dix minutes, en effet, s’évanouirait tout à fait de l’instant toute couleur du jour. »

Mais elle est aussi parfois décousue. Les temps alternent, on passe du présent au passé simple, certains mots ne sont pas à la place où on les attend habituellement, mais sans que l’on perçoive réellement le but de l’auteure. De très nombreuses répétitions sont présentes, sans doute pour marquer la routine qui frappe des personnages qui fonctionnent précisément en miroir et que ce meurtre vient bouleverser. Les phrases se suivent sans lien entre elles parfois.

« – Ce qu’il faudrait c’est habiter une ville sans arbres les arbres crient lorsqu’il y a du vent ici il y en a toujours toujours à l’exception de deux jours par an à votre place voyez-vous je m’en irais d’ici je n’y resterais pas tous les oiseaux ou presque sont des oiseaux de mer qu’on trouve crevés après les orages et quand l’orage cesse que les arbres ne crient plus on les entend crier eux sur la plage comme des égorgés ça empêche les enfants de dormir non moi je m’en irais.
Elle s’arrêta, les yeux encore fermés par la peur. Il la regarda avec une grande attention.
– Peut-être, dit-il, que nous nous trompons, peut-être a-t-il eu envie de la tuer très vite, dès les premières fois qu’il l’a vue. Parlez-moi.
Elle n’y arriva pas. Ses mains recommencèrent à trembler, mais pour d’autres raisons que la peur et l’émoi dans lequel la jetait toute allusion à son existence. »

Nous ne saurons rien de la suite des événements : les deux protagonistes se reverront-ils ? Le désir de cet homme et de cette femme se transformera-t-il en liaison ? Le meurtre sera-t-il élucidé ? L’enfant poursuivra-t-il ses cours de piano alors qu’il déteste ça ? Aucune réponse.

J’ai trouvé que l’art de la suggestion, du creux, de l’allusif, était poussé à l’extrême ; cela ne m’a pas du tout plu. Je sais bien qu’il faut replacer ce court roman dans son contexte d’écriture, lorsque le nouveau roman est venu remplacer le roman psychologique, mais non, vraiment, je ne ressens qu’indifférence pour un tel écrit et me demande comment ce genre d’ouvrages a pu et peut encore plaire. Intellectuellement, il est intéressant car novateur, mais à part ça… je ne vois pas.

Moderato Cantabile, de Marguerite Duras

Roman français paru en 1958 aux Editions de Minuit (collection Double). 164 pages.

Prix de mai en 1958.

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14 commentaires sur “Moderato cantabile de Marguerite Duras

  • 4 novembre 2016 à 10 h 00 min
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    Je n’ai jamais lu de livres de Marguerite Duras. Je me souviens du film « l’amant » adapté de son livre. Un huit clos où les mots sont absents avec une atmosphère hors du temps. Peut être qu’il me faudrait tenter de la lire ?!

  • 4 novembre 2016 à 11 h 33 min
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    Oui, essaie, la plupart des gens aiment beaucoup Marguerite Duras ! La prochaine fois que je rencontre une telle personne, je suis impatiente de lui demander ses arguments. Je te souhaite de mieux apprécier ta lecture que je n’ai su le faire.

  • 4 novembre 2016 à 13 h 16 min
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    Je n’ai encore jamais lu de Marguerite Duras et ta chronique ne me donne pas très envie de me plonger dans cette écriture très particulière ^^

  • 4 novembre 2016 à 17 h 35 min
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    Je comprends car ma critique est très négative, mais tu pourrais aimer malgré tout. Comme on dit « les goûts et les couleurs… » En tout cas, si tu le lis, j’espère que tu y trouveras plus de plaisir que moi.

  • 4 novembre 2016 à 19 h 39 min
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    J’ai lu Moderato Cantabile et je comprends tout à fait ton ressenti. J’ai eu à peu près le même lors de ma lecture, mais le fait de l’avoir ensuite étudié en cours m’a permis de m’y intéresser et de l’apprécier un peu !

  • 5 novembre 2016 à 4 h 38 min
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    Cela me rassure presque de savoir que je ne suis pas la seule à avoir ressenti une telle platitude. D’ailleurs, à l’époque, même si beaucoup de critiques ont encensé ce roman, d’autres ont parlé d’une noix creuse… Tant mieux si grâce à une étude plus approfondie tu as su y trouver des choses positives ! Qu’as-tu apprécié ?

  • 7 novembre 2016 à 14 h 22 min
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    Bon l’Amant et l’Amant de la Chine du Nord font partie de mes livres de chevet….mais sinon impossible d’en ouvrir/terminer un autre. (très différents par ailleurs du film que j’ai aussi adoré)
    Et pourtant elle écrit avec une telle élégance…
    je crois que j’ai rien ouvert depuis le ravissement de Lol V. Stein….mais je vais quand même essayé de lire Moderato car en effet cela a l’air vraiment bien écrit….

  • 8 novembre 2016 à 12 h 49 min
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    Mais c’est tout le problème : avoir un tel style pour écrire sur du creux, ça m’agace ! Je trouve son texte très inégal, mais si tu le lis, n’hésite pas à me dire ce que tu en auras pensé, ça m’intéresse.

  • 30 novembre 2016 à 16 h 33 min
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    Bon c’est un peu abrupt mais au moins c’est clair : j’ai toujours trouvé les écrits de cette auteure ostensiblement germanopratine nuls.
    Le BHL de la littérature en somme…
    Ce n’est qu’un avis partial, je le confesse, mais au moins je le partage avec moi-même et avec vous !

  • 30 novembre 2016 à 16 h 46 min
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    J’ajoute que dans le mouvement du « nouveau roman » il vaut sans doute mieux lire Nathalie Sarraute, notamment « Pour un oui et pour un non », qui est un pur régal, ou mieux encore, aller l’entendre au théâtre avec de bons acteurs.
    Cette pièce a d’ailleurs été filmée en 1988 par Jacques Doillon, avec Jean-Louis Trintignant, André Dussollier, Joséphine Derenne et Pierre Forget. Un must !

  • 1 décembre 2016 à 13 h 38 min
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    Merci pour cet avis qui a le mérite d’être clair. J’ai lu il y a longtemps cette pièce et j’en ai un bon souvenir quoique lointain. Du coup, cela me donne envie de la relire alors merci de la rappeler à mon bon souvenir.

  • Pingback: Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras - Bibliblog

  • 23 mai 2017 à 20 h 20 min
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    J’ai eu une expérience avec Duras… Quand j’ai lu l’amant, je m’attendais à quelque chose de magistral au vu des critiques très élogieuses mais j’ai vite déchanté. Une écriture, un style auquel je n’accroche pas du tout; d’un platitude affligeante… Peut être devrais je retenter avec un autre bouquin.

  • 23 mai 2017 à 23 h 29 min
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    J’ai manifestement vécu la même expérience que toi avec l’Amant et avec celui-ci. Toutefois, j’ai lu récemment Un barrage contre le Pacifique que j’ai beaucoup aimé. Du coup, je remets L’Amant sur ma liste à relire 😉

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