Le mystère Frontenac, de François Mauriac

J’ai lu plusieurs romans de Mauriac que j’ai tous aimés. J’apprécie plusieurs choses chez cet auteur. D’abord sa plume : son style, la précision de son vocabulaire et sa façon inimitable de transcrire les sentiments et pensées intimes de ses personnages. Ensuite, par chauvinisme sans doute, je me sens proche de ce qu’il écrit parce que ses intrigues se passent dans des lieux qui me sont familiers : le sud-ouest, Bordeaux et sa région. Je vois au sens propre comme au sens figuré ce qu’il décrit. Enfin les thèmes qu’il aborde, les relations entre les gens et particulièrement au sein d’une même famille m’intéressent depuis toujours.

Or cela faisait de longues années que je n’avais pas lu cet auteur. Le titre mystérieux m’a fait supposer une sorte de policier. J’ai téléchargé le roman.

L’histoire se déroule à Bordeaux et dans le sud-ouest à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Blanche Frontenac est une jeune veuve mère de cinq enfants. Très pieuse, elle tente d’élever du mieux possible ses trois fils Yves, Jean-Louis et José ainsi que ses deux filles Danièle et Marie. Xavier, le frère de son époux défunt, vient rendre visite à la famille le week-end et s’occupe de gérer les biens pour que les enfants ne manquent de rien.

Mais la plupart de ces personnages cachent un secret. Pourquoi Xavier qui a une étude à Angoulême ne se rapproche-t-il pas de sa belle-sœur et de ses neveux ? Pourquoi Blanche passe-t-elle souvent sa main sous son corsage, qu’y cache-t-elle ? Qu’écrit donc Yves sur son carnet secret ? Voilà donc le mystère Frontenac, qui n’est pas du tout un roman policier mais un roman d’analyse psychologique comme je les aime.

Toutefois, même si j’ai apprécié cette lecture, je ne l’ai pas autant aimé que Thérèse Desqueyroux, la Fin de la nuit, le Sagouin ou le Nœud de vipères, lus tous il y a fort longtemps. J’ai trouvé que l’âme de propriétaires terriens très présente dans le roman était dépassée. Les secrets de cette famille me paraissent désormais bien dérisoires. Les aspects financiers du roman ne m’ont pas émue. Bien sûr, ce roman est justement le témoignage d’une époque dans laquelle les conventions et la société étaient différentes. Mais je l’ai trouvé un peu daté. La place de la religion, le poids du nom dans une famille, l’austérité religieuse de Blanche m’ont par exemple semblé surannés.

« Ah ! ils ne laissent rien au hasard, ils organisent le bonheur de chacun; ils ne comprennent pas qu’on veuille être heureux d’une autre manière… – Il ne s’agit pas de bonheur, pour eux, dit Jean-Louis, mais d’agir en vue du bien commun et dans l’intérêt de la famille. Non, il ne s’agit pas de bonheur… As-tu remarqué? C’est un mot qui ne sort jamais de leur bouche… Le bonheur… […] Non, pas le bonheur ; mais de devoir… une certaine forme du devoir, devant laquelle ils n’hésitent jamais… »

J’ai cependant apprécié les personnages. Xavier par exemple qui ne comprend pas sa belle-sœur et se gâche la vie avec son secret. Josefa, un personnage qui intervient surtout à la fin m’a paru particulièrement émouvante. Enfin Yves, enfant collé à sa mère au début du roman s’émancipe d’une manière un peu inattendue. Le point de vue omniscient laisse la parole à chacun tour à tour et permet à l’auteur de creuser les personnages.

Et bien entendu, l’écriture est toujours aussi agréable. Les descriptions de la nature et des lieux sont vraiment belles ; on sent un attachement profond de Mauriac à sa terre natale.

« Le printemps était dans l’air mais demeurait invisible. Sous les feuilles du vieil été, les chênes paraissaient frappés de mort. Le coucou appelait au-delà des prairies. Jean-Louis, le « calibre 24 sur l’épaule, croyait chasser les écureuils, et c’était le printemps qu’il cherchait. Le printemps rôdait dans ce faux jour d’hiver comme un être qu’on sent tout proche et qu’on ne voit pas. Le garçon croyait respirer son haleine et, tout à coup, plus rien : il faisait froid. La lumière de 4 heures, un bref instant, caressait les troncs, les écorces des pins luisaient comme des écailles, leurs blessures gluantes captaient le soleil déclinant. Puis, soudain, tout s’éteignait ; le vent d’ouest poussait des nuages lourds qui rasaient les cimes, et il arrachait à cette foule sombre une longue plainte. »

Les dialogues rendent le texte vivant, si bien que c’est un roman qui se lit facilement mais j’avoue que je suis un peu restée sur ma faim.  

Le mystère Frontenac, de François Mauriac

Roman paru en 1933. 266 pages chez Grasset (collection Les cahiers rouges). 

Prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre.

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12 commentaires sur “Le mystère Frontenac, de François Mauriac

  • 6 avril 2018 à 13 h 50 min
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    Jeune j’ai beaucoup lu cet auteur. Peut-être aimerai-je le relire, pourquoi pas 🙂

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    • 10 avril 2018 à 10 h 56 min
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      J’adore son style, mais je ne pense pas que cet ouvrage soit son meilleur roman…

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  • 6 avril 2018 à 21 h 30 min
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    bon tu ne te moques pas de moi j espère mais je n ai jamais lu de livre de François Mauriac
    l histoire pourrait me plaire

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    • 10 avril 2018 à 10 h 57 min
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      Pourquoi je me moquerais ? On ne peut pas avoir tout lu ! Il y a plein de grands auteurs que je n’ai toujours pas découverts, malgré mon grand âge 😀 ! Et il n’est jamais trop tard. Mais je te conseillerais plutôt un autre roman que celui-là, par exemple le Sagouin ou Thérèse Desqueyroux.

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  • 8 avril 2018 à 9 h 49 min
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    Je n’ai jamais rien lu de François Mauriac, mais je me rappelle avoir étudié bon nombre de ses textes lorsque j’étais au lycée. J’avais aimé le style également. Encore un classique à mettre sur ma liste!

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    • 10 avril 2018 à 10 h 58 min
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      Oui, mais j’ai été un peu déçue par ce roman-ci. Soit il est objectivement moins bon, soit mes goûts ont changé 😉

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  • 9 avril 2018 à 13 h 52 min
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    Voilà un auteur que j’aimerais bien découvrir. J’ai entendu et lu de très bonnes critiques sur plusieurs de ses livres, il va falloir que je fasse le premier pas vers lui ! Toi qui en as lu un certain nombre, lequel me conseillerais-tu ?
    ps : il n’y a pas que Bordeaux (et sa région, qui, lorsqu’on clique dessus, englobe les 10km aux alentours :-D) dans le sud-ouest 😀 !

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    • 10 avril 2018 à 11 h 12 min
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      Je te conseillerais le Sagouin ou Thérèse Desqueyroux. Mais tu vois, je me demande si je les aimerais autant en les relisant… On change parfois. Cela dit, le style est superbe, il écrit vraiment très bien, et rien que pour ça, il mérite d’être découvert.
      Je connais bien le sud-ouest et les intrigues de Mauriac ne se passent pas seulement à Bordeaux, je te rassure. Quand j’ouvre un de ses livres, je sens la résine des pins des Landes… 😉 Je vais refaire ma chauvine, mais quand même, à Bordeaux et sa région, nous avons les trois grands M : Montaigne, Montesquieu et Mauriac. Pas mal, non ? Je ne sais pas d’où tu viens mais ça m’étonnerait que tu puisses en dire autant 😀 😀 😀 !

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  • 10 avril 2018 à 8 h 32 min
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    Je ne crois pas avoir lu ce titre connu ou alors il y a très longtemps car je crois n’avoir pas touché un livre de Mauriac depuis au moins 30 ans ! J’aimais le lire quand j’étais jeune et comme beaucoup je l’avais découvert au lycée. Mais c’est un auteur que je n’ai pas envie de redécouvrir pour l’instant…j’ai d’autres classiques qui me tendent les bras. Merci pour ta chronique toujours intéressante. C’est vrai qu’il est facile à lire…

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    • 10 avril 2018 à 11 h 14 min
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      C’est un peu pareil pour moi, je ne l’avais pas lu depuis très longtemps, mais ce n’est pas son meilleur titre (ou alors j’aime moins maintenant). Je te comprends : j’ai tellement de choses à lire que je suis obligée de laisser tomber (provisoirement) certains auteurs au profit d’autres… À bientôt Manou !

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  • 12 avril 2018 à 14 h 24 min
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    Mauriac est un nom qui commence à me trotter dans la tête (je suis dans une phase de lecture sur la Seconde Guerre Mondiale et les auteurs ayant vécu cette époque me font envie (notamment lorsque j’apprends qui est soupçonné de collaboration, le drame)).

    Je n’ai encore jamais rien lu de lui, je ne pense pas commencer par celui-là mais tes descriptions de sa plume et de tes lectures précédentes me poussent à vite me lancer 🙂

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    • 17 avril 2018 à 1 h 59 min
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      Mauriac est assurément un grand écrivain (et qui n’a pas été accusé de collaboration, bien qu’il ait soutenu la grâce de Robert Brasillach et qu’il ait été assez peu stable politiquement). Je plains cette génération qui a connu les deux guerres, ça a dû être terrible. Mais je pense qu’en effet, il vaut mieux commencer par un autre de ses romans. J’espère, quoi que tu choisisses, que tu apprécieras son écriture 😉

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