Nos vies de Marie-Hélène Lafon

Mes parents m’avaient parlé d’un roman de cette écrivaine qu’ils ont beaucoup aimé et qu’ils me prêteront quand je rentrerai en France. J’ai manqué de patience et j’ai téléchargé un autre de ses romans, une sortie de la rentrée littéraire, juste pour voir.

Eh bien je n’ai pas été déçue. Le style, d’abord, m’a frappée, happée dès la première page, en raison du vocabulaire parfois très littéraire parfois rural et du rythme assez haletant qu’elle donne aux phrases amples mais très ponctuées. L’univers urbain fait de rapidité est ainsi assez visible, de même que le mélange des vies, traduit ici par le mélange des façons de s’exprimer.

L’histoire aussi m’a vivement intéressée. Il s’agit d’un récit à la première personne de Jeanne Santoire, une comptable retraitée qui s’ennuie et qui invente la vie de gens qu’elle croise.

« […] pendant quarante ans je me suis enfoncée dans le labyrinthe des vies flairées, humées, nouées, esquissées, comme d’autres eussent crayonné, penchés sur un carnet à spirale. »

Elle est particulièrement intéressée par la mystérieuse Gordana, caissière de son Franprix, jeune femme qu’elle suppose venue de l’est ; celle-ci laisse échapper un jour son portefeuille, découvrant ainsi quelques photos. Cela suffit à Jeanne pour imaginer la vie de Gordana, à partir des clichés qu’elle a entr’aperçus. De même, un homme d’une quarantaine d’années, Horacio, cherche à passer à la caisse de Gordana pour échanger un peu et tromper sa solitude. Jeanne élabore aussitôt la vie d’Horacio.

Toutefois, le récit de la vie de Jeanne s’intercale peu à peu avec celui de la vie des personnes qu’elle bâtit. Le titre Nos vies prend alors tout son sens et fait écho à Une vie dont elle partage le prénom avec l’héroïne de Maupassant. On découvre une femme très seule et touchante qui a vécu des moments heureux mais aussi difficiles, bref, la vie d’un peu tout le monde. Jeanne est une femme qui ressemble à des milliers d’autres, mais sa vie est – ou pourrait être – aussi un peu la nôtre. Cela rend ce personnage attachant, sensible et vraiment humain. Les vies que Jeanne invente pourraient avoir été la sienne ou celles qu’elle aurait voulu vivre autrement que par procuration. Vies réelles et vies rêvées se rejoignent dans son imaginaire pour tisser ce beau roman.

À la manière d’un peintre impressionniste, par petites touches, Marie-Hélène Lafon creuse la vie des gens, montre leurs similitudes et leur isolement dans un Paris le plus souvent indifférent aux problèmes des autres. La banalité des propos et de la routine des protagonistes est transcendée par l’écriture travaillée qui trace des portraits avec une grande perspicacité. L’écrivaine mêle la réalité à la fiction en ancrant les personnages dans une existence fantasmée décrite avec force expressions rurales et imagées.

Nos vies est un petit roman qui évoque surtout la solitude. Tous les personnages du livre sont seuls, par choix ou par hasard. Le thème de l’isolement se double du rejet de l’autre, surtout s’il est différent. Jeanne raconte le racisme envers son compagnon Karim, l’incompréhension à l’égard d’une femme qui ne veut pas d’enfant, la difficulté à communiquer, même au sein de son couple ou de sa famille lorsqu’un fils tait à sa mère son divorce pendant plusieurs années etc.

Toutefois, ce n’est pas un roman triste car la fin ouverte laisse le soin au lecteur de continuer à imaginer, à l’instar de Jeanne, la suite de la vie des personnages qu’elle a façonnés et modelés avec intelligence et clairvoyance. Un petit roman subtil qui rend la banalité du quotidien vraiment intéressante ; c’est une sorte de tricot de vies, mais assurément de la belle ouvrage.

Nos vies, de Marie-Hélène Lafon.

Roman paru en 2017. 192 pages chez Buchet-Chastel.

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11 commentaires sur “Nos vies, de Marie-Hélène Lafon

  • 21 octobre 2017 à 8 h 34 min
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    Je ne connais pas l’auteure, mais il y en a tant à découvrir ! Impossible de tout lire !
    On ne risque jamais d’être en manque. On pourrait lire 24h sur 24 !
    Ainsi tes parents te tentent…
    Le virus de la lecture est vraiment contagieux ! Ma femme doit être vaccinée car elle ne lit pas du tout. Dommage, ce serait chouette d’échanger nos opinions…
    Bon weekend.

  • 21 octobre 2017 à 8 h 39 min
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    C’est sûr, on ne peut pas tout lire, mais si tu as l’occasion, elle écrit vraiment bien, je trouve 😉 Oui, c’est assez familial, j’ai la chance de pouvoir échanger avec ma famille et mes amis, mais je suis loin d’eux, alors j’en parle à travers le blog, ce qui me permet d’échanger encore plus et de découvrir d’autres lecteurs ! Bon week-end !

  • 21 octobre 2017 à 23 h 02 min
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    Bonsoir d une vacanciêrem au seuil de deux semaines très (trop) occupée durant lesquelles ce roman me tente particulièrement et pour son écriture et pour souffler ( là c est grâce au commentaire, merci Sandra:)
    J avais entendu l auteur lors d une émission télévisée et son acuité m avait tentée tout en ayant conscience à travers des passages lus que c est une écriture qui demande une disponibilité
    Là ce n est pas le cas mais la force de ce blog est de donner envie de découvrir, dans le plaisir. : merci
    Et bonne lecture en cours 🙂
    Bisous
    Bernadette

  • 22 octobre 2017 à 14 h 32 min
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    Heureuse de te savoir en vacances. Ce petit roman devrait te plaire et bien qu’il soit très finement ciselé, il n’est pas excessivement exigeant. J’espère si tu le lis qu’il te plaira. Celui que je lis actuellement est très différent, c’est sur l’ange de la mort d’Auschwitz et j’en parlerai vendredi dans le prochain billet. Bisous et profite bien !

  • 23 octobre 2017 à 16 h 15 min
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    Bonjour ! J’avais lu « Histoires » de Marie-Hélène Lafon, qui m’avait laissé des impressions assez nuancées. La lecture de ta chronique me donne envie de renouveler l’expérience. Je note donc dans ma wish list.
    J’en profite pour te dire que j’aime naviguer sur ton blog. Intéressant, dynamique. Montréal où je suis née (mais peu connue, car quitté à 12 mois). Attirée par le Japon, j’apprends plein de choses. Me réjouis de lire le prochain billet sur les animaux au Japon.
    Biz de Zéa

  • 24 octobre 2017 à 11 h 12 min
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    J’espère que celui-ci te plaira davantage même s’il est fait d’éléments très ordinaires. Quand je prenais le bus, enfant, en France, je me souviens que j’adorais me raconter de semblables histoires en inventant la vie des autres passagers. Plus tard, à la terrasse des cafés, je continuais à m’imaginer la vie des gens… Merci pour tes compliments qui me font très plaisir, je souhaite que tu continues d’apprécier mes petits billets. À bientôt 😉

  • 25 octobre 2017 à 16 h 18 min
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    Ta chronique a piqué ma curiosité 🙂 Un beau récit de vie, avec des valeurs morales intéressantes, une imagination débordante de la part de l’héroïne, une comparaison flagrante avec le roman de Maupassant… je pense que cette histoire a tout pour me plaire !

    Je ne sais pas, mais j’ai l’impression qu’un certains nombre de romans modernes et/ou contemporains s’inspirent, s’appuient sur la littérature classique, française ou étrangère… Et je trouve que c’est une belle association, car les auteur(e)s arrivent à diffuser des idées qui donnent matière à réfléchir sur la vie et le monde qui nous entoure 🙂 Qu’en penses-tu ?

    Passe un bel après-midi Sandra, bisous <3

    Sue-Ricette

  • 26 octobre 2017 à 10 h 41 min
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    Oui c’est un beau récit de vies, vie réelle et vies rêvées, imaginées par l’héroïne, qui viennent se mêler et tisser une histoire toute simple et cependant intéressante car on peut s’y reconnaître. Je te conseille ce roman.
    Je pense que tu as raison, beaucoup d’auteurs s’inspirent des classiques tout en mettant au goût du jour les questions ou problèmes de société qu’ils sous-tendent. Quand ils sont bien écrits, c’est super !

  • 5 novembre 2017 à 18 h 48 min
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    j’ai eu une mauvaise expérience avec l’auteur (Gordana puis Joseph) mais peut-être qu’il faudrait que j’y revienne…

  • 6 novembre 2017 à 13 h 52 min
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    C’est un peu particulier ce type de lecture car ce n’est pas plein d’actions et de rebondissements mais justement, j’apprécie la vie intérieure des personnages et surtout celles qu’invente l’héroïne. Parfois on n’est pas en phase, le livre ne tombe pas au bon moment. C’est un livre assez court, tu peux toujours retenter l’expérience… 😉

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