L'ordre du jour, d’Éric Vuillard

Je n’avais jamais rien lu de cet auteur. Lorsque les résultats du Goncourt sont tombés, je me suis dit que j’allais lire ce roman dont j’ignorais tout. Loin de la France, j’ai parfois l’impression de vivre dans une grotte ; je ne savais pas du tout quel était le sujet de l’intrigue, puisque comme à mon habitude, quand je pense que je vais lire un roman, je me garde bien de lire la quatrième de couverture et les critiques qui ont été faites pour ne pas me laisser influencer.

Ce roman parle de la seconde guerre mondiale. Sur le moment, je me suis dit flûte, je n’aime pas trop les romans historiques et en plus, je viens de lire La disparition de Josef Mengele, je retombe sur le même thème. Mais en fait, non. Le roman d’Olivier Guez évoque la suite de la guerre, tandis que L’Ordre du jour parle au contraire de ce qui la précède. C’est une sorte de roman historique qui explique que les prémices de cette guerre étaient visibles dès 1933. Et que rien ni personne n’a réellement fait quoi que ce soit pour empêcher Hitler d’accéder au pouvoir.

J’ai aimé l’écriture, et notamment l’ironie terrible qui se dégage du texte. La distance que prend le narrateur fait ressortir l’ignominie du chancelier allemand et de tous les autres protagonistes qui cèdent à la facilité, à la lâcheté devant un dictateur irascible et fou. Éric Vuillard évoque la machinerie infernale qui aboutira aux horreurs que l’on sait de manière très crue et en même temps avec beaucoup d’élégance dans le style. Il dénonce, une à une, toutes les personnes qui ont pris part à l’Anschluss, qu’il s’agisse des patrons d’industrie (dont les entreprises existent encore et que l’on connaît bien !) en finançant les nazis, ou de personnalités politiques veules ou résignées de toute l’Europe qui ont lâchement consenti à la catastrophe.

« L’horoscope du 12 mars fut merveilleux pour les Balance, les Cancer et les Scorpion. Le ciel était en revanche néfaste au reste des hommes. Les démocraties européennes opposèrent à l’invasion une résignation fascinée. Les Anglais, qui étaient au courant de son imminence, avaient averti Schuschnigg. C’est tout ce qu’ils firent. Les Français, eux, n’avaient pas de gouvernement, la crise ministérielle tombait à point. »

Je ne connaissais pas exactement les coulisses de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne et j’avoue que ce n’est pas réjouissant ni porteur d’espoir sur la nature humaine… Certaines scènes sont franchement comiques, on imagine très bien Chaplin les transcrire. C’est le cas par exemple de la panne des blindés qui sont censés envahir l’Autriche et qui de ce fait se trouvent retardés. Cela montre aussi qu’un moteur, c’est-à-dire trois fois rien, peut construire ou déconstruire l’Histoire. C’est à la fois drôle et glaçant.

Cependant, il a manqué un petit je-ne-sais-quoi pour me satisfaire pleinement. Mais sans doute est-ce l’Histoire avec un grand H qui me déçoit surtout… J’aurais aimé que les protagonistes de cette Histoire comme Kurt Schuschnigg par exemple, soient davantage développés. C’est un personnage qui m’a troublée. Comment un homme d’état a-t-il pu à ce point manquer de clairvoyance ? Comment le chancelier fédéral d’Autriche a-t-il pu se laisser manipuler de la sorte sans opposer de véritable « non » à Hitler ? Comment a-t-il pu être glorifié ensuite par les Américains pour avoir fait si peu à l’époque ?

La brièveté du roman est à l’image de la rapidité avec laquelle l’Autriche est annexée par l’Allemagne. Un narrateur intervient à de rares moments, et on ne sait trop s’il s’agit d’un reportage ou d’un roman. En tout état de cause, le livre est, là encore, extrêmement documenté, précis, faisant resurgir des photos ou films d’archives qui sont très minutieusement exploités. On a l’impression d’être une petite souris assistant aux petites et grandes décisions d’une Histoire qui bouleversera le monde.

Et on ne peut s’empêcher de craindre que l’Histoire ne se reproduise. Les politiques d’aujourd’hui sont eux aussi soumis à de puissants industriels, les lobbies se mêlent de gouverner, ce qui – on le voit bien dans ce roman – a des conséquences désastreuses.

« Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff. »

Bref, j’ai trouvé de bien belles qualités à ce petit ouvrage percutant. Et vous, l’avez-vous lu ?

L’ordre du jour, d’Éric Vuillard

Roman français paru en 2017. 160 pages Actes Sud. 

Prix Goncourt.

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10 commentaires sur “L’ordre du jour, d’Eric Vuillard

  • 1 décembre 2017 à 11 h 52 min
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    J’attendais avec impatience ce billet. Pas déçu. Il me tarde de lire ce livre !

  • 2 décembre 2017 à 1 h 53 min
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    Merci pour ton commentaire, j’espère surtout que tu ne seras pas déçu du roman ! 😉 Bonne lecture !

  • 3 décembre 2017 à 10 h 05 min
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    Non pas lu et je n’ai rien lu encore de cet auteur. Il est sur ma PAL mais pas dans mes priorités du moment 😉

  • 3 décembre 2017 à 22 h 28 min
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    Je n’avais jamais rien lu de cet auteur avant moi non plus. Je comprends qu’il ne fasse pas partie de tes priorités : de mon côté, si j’avais su que c’était un roman historique, je ne me serais pas précipitée… J’espère qu’il te plaira !

  • 4 décembre 2017 à 8 h 13 min
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    Et bien je savais que tu allais le lire 🙂 Je ne l’ai pas encore fait…J’ai lu des critiques très mitigés autour de ce Goncourt. Tu me diras, chaque année ou presque c’est pareil 🙂 De lui je n’ai lu que « Tristesse de la terre » que j’avais beaucoup aimé et il faudra bien que je me procure celui-ci car je suis tentée. Merci pour ta critique. Une belle journée

  • 5 décembre 2017 à 5 h 32 min
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    Merci Manou, avec plaisir. Je n’ai pas encore eu le temps de lire les avis des autres mais ne savais pas qu’ils ne faisaient pas l’unanimité. Comme l’année dernière avec Chanson douce, j’ai aimé, mais je n’aurais pas forcément choisi ce titre pour le Goncourt. Heureusement, je ne fais pas partie du jury 😀 Je te souhaite de trouver ce titre aussi agréable que celui que tu as lu précédemment du même auteur. Belle journée à toi aussi !

  • 7 décembre 2017 à 11 h 31 min
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    Tu m’as donné très envie de découvrir ce livre. D’habitude je ne lis pas particulièrement les prix Goncourt, mais là, ça semble être une lecture à côté de laquelle il ne faut pas passer. Merci d’être passée sur mon blog.

  • 7 décembre 2017 à 23 h 08 min
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    J’espère qu’il te plaira, il est plein d’ironie grinçante mais n’hésite pas à dénoncer certaines choses auxquelles nous aurions dû faire attention… Bonne lecture ! 😉

  • 9 décembre 2017 à 17 h 42 min
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    Je suis en retard sur ton blog, dis donc… J’ai vu l’auteur lors d’une rencontre avec Laurent Gaudé, j’étais là pour ce dernier, mais Eric Vuillard était très intéressant ! Quant à l’ironie, je ne suis pas étonnée, il en faisait preuve durant la rencontre. Quand j’ai vu la queue pour son stand pour les dédicaces, je ne m’y suis pas engagée… (celle de Laurent Gaudé était déjà impressionnante !)

    Mais c’est un livre que je lirai un jour car il a l’air très intéressant et bien trop actuel…

  • 11 décembre 2017 à 12 h 36 min
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    Ce que tu écris sur l’ironie de Vuillard dans la vraie vie ne me surprend pas parce qu’en effet, il la manie à merveille dans son roman. C’est un livre que je te conseille, quand ce sera le bon moment pour toi, il est intéressant et dénonce la passivité d’états européens qui auraient dû se méfier, voir venir le monstre et le stopper avant qu’il n’agisse. Mais je pense que c’est toujours plus facile à dire et à voir après coup, que quand on vit les choses sur le moment.

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