Otages intimes Benameur

Etienne est reporter de guerre et a été fait prisonnier pendant plusieurs mois lors d’un événement qu’il couvrait. Le roman commence au moment de sa libération à laquelle il n’ose croire. Nous suivons le long cheminement du journaliste qui retrouve les siens et se remet peu à peu : cette terrible expérience lui fait découvrir alors beaucoup sur lui-même et sur la nature humaine. Écrit au présent, on sent combien les questions soulevées dans ce roman sont intemporelles et universelles. L’écriture, rude et intense au départ lorsqu’il est encore otage suit le chemin d’Etienne vers la liberté, et devient de plus en plus poétique au fil des pages.

Lorsqu’Etienne rentre au pays, un petit village de France, il retrouve avec bonheur les gens qui comptent pour lui. On découvre des personnages extrêmement attachants en raison de leur vérité, leur sincérité. D’abord Irène, la mère, dont on apprend au fil des pages la vie, celle que chacun connaît au village, et l’autre, plus secrète, intime. Elle évoque, comme la racine grecque de son nom la paix mais aussi la lenteur et la vie simple. On lit alors de belles pages sur l’amour maternel. Etienne retrouve aussi ses deux amis avec lesquels il formait un trio musical et amical : Enzo le menuisier violoncelliste et adepte de parapente, fils d’un immigré italien qui représente la force tranquille et Jofranqua, la flûtiste, devenue avocate spécialisée dans la défense des droits des femmes victimes de guerre.

Leurs retrouvailles vont permettre à chacun de réfléchir au sens de leur propre vie, voire de l’infléchir. Cette amitié indéfectible est mise en valeur par le discours des personnages, qui est mêlé au récit sans ponctuation spécifique ; on trouve aussi peu de virgules dans ce roman car le flot des mots qu’Etienne réapprend peu à peu à utiliser se lit dans la prose de l’auteure : le fil de la vie continue.

« Les paroles qu’il aurait voulues pour son ami, elles sont dans sa musique cette nuit. Elles disent l’air du matin qu’il allait respirer pour lui. Elles disent la cime des arbres et l’élan du vol quand il planait là-haut et qu’il essayait d’élargir le confinement. Pour lui. Pour Étienne. Les paroles sont là. Ses mains ont toujours su dire mieux que sa bouche. Que sa musique borde le sommeil. Qu’elle éloigne les mauvais rêves. Il garde la porte des enfers. Dors Étienne, le confinement il est encore là, dans ton corps. Dors. Quand on était petit, tu voulais déjà tenir le moins de place possible. Tu étais celui qu’on ne remarque pas, dont on oublie la présence. Moi je rêvais de voler mais toi, tu te faisais le plus léger possible pour voir le monde. »

Les questions qu’Etienne se pose sur l’humanité, sur ce qui fait un humain, sur la différence et le passage du sauvage au barbare sont de réelles questions, approfondies dans ce court roman. Et l’on se rend compte ainsi que chacun est otage de quelque chose, et qu’il en est de même pour tous, même ceux qui n’ont pas été retenus prisonniers physiquement dans un pays en guerre. Même les amis restés en France. Même les bourreaux qui ont privé Etienne de liberté. Car le nom « otages » est à comprendre aussi au sens large, d’où le titre au pluriel. C’est grâce à cette réflexion qu’Etienne pourra trouver le chemin de la véritable liberté. Jeanne Benameur a réussi à donner une force et une profondeur extraordinaires à ses personnages, avec beaucoup de justesse et de pudeur. Un très beau roman.

Otages intimes, de Jeanne Benameur

Roman français paru en 2015 chez Actes Sud. 176 pages.

Prix du roman Version Fémina 2015. 

Vidéo de Jeanne Benameur présentant son roman.

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2 commentaires sur “Otages intimes de Jeanne Benameur

  • 4 avril 2016 à 20 h 30 min
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    C’est un livre dont la couverture me fait de l’œil depuis déjà quelque temps sans compter les nombreux avis positifs, ta chronique ne fait que conforter mon envie 🙂

  • 4 avril 2016 à 23 h 15 min
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    C’est vraiment un très bon roman, j’espère que tu ne seras pas déçue.

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