Balzac Père Goriot

Ce célèbre roman maintes fois commenté est un des nombreux tomes de l’ensemble que l’on appelle La Comédie humaine. Balzac voulait nous peindre la société de son époque de manière réaliste. Même si la vie a bien changé depuis ce temps, c’est un roman très intéressant pour des lecteurs d’aujourd’hui, car il dépeint surtout la nature humaine et donc des caractères intemporels et universels.

On nous présente d’emblée une pension bourgeoise parisienne dans laquelle cohabitent une vingtaine de personnes, domestiques inclus. La gérante, « Maman » Vauquer, est magnifiquement décrite à l’image de son entreprise : vieille, sordide, et aux apparences trompeuses : elle semble convenable au premier abord mais on se rend vite compte qu’elle est défraîchie et cupide. Parmi les pensionnaires, on compte notamment Monsieur Goriot, ancien vermicellier qui a fait fortune mais semble désormais désargenté. Il est la risée des autres pensionnaires qui le tiennent pour un parfait idiot.

Le vieil homme, veuf, qui a tout donné à ses deux filles Dephine et Anastasie, attend leurs rares visites comme on attend le Messie. En effet, elles sont toutes deux mariées à des hommes qui leur défendent de voir leur père grâce auquel ils ont pourtant obtenu une dot conséquente.

Le père Goriot se prend d’affection pour Eugène de Rastignac, jeune provincial monté à Paris pour y faire des études de droit mais qui rêve en fait d’appartenir à la haute société bien qu’il n’en ait pas les moyens financiers. Ce jeune homme, qui vit aussi dans la pension Vauquer, est introduit dans le tout-Paris grâce à une cousine, Madame de Beauséant, et se retrouve d’abord sous le charme de Madame de Restaut, laquelle n’a aucune considération pour lui, ayant déjà un mari, des enfants et un amant. Quand, repoussé, il apprend qu’elle n’est autre que l’une des filles de Goriot, il décide de découvrir sa sœur et tombe amoureux de Delphine de Nucingen, jeune femme elle aussi mal mariée. Voyant la passion naître entre les deux jeunes gens, Goriot dont le seul désir est que ses filles soient heureuses va s’employer à réunir Eugène et sa fille…

Ce qui m’a intéressée dans ce roman, c’est la peinture sans concession de la bourgeoisie parisienne surfaite, hypocrite et superficielle, où seuls l’argent et le paraître comptent. Mariages arrangés et malheureux côtoient adultères et duels ; fêtes et sorties (auxquelles on assiste au moins autant pour voir que pour être vu) vont de pair avec cancans et rumeurs malsaines. Enfin, beaucoup se délectent de la chute de personnes bien en vue lorsqu’elles tombent en disgrâce. De nos jours, la presse people et les journaux à sensation d’une part, la valorisation excessive de l’argent et l’écart entre les différentes classes de la société d’autre part, montrent bien qu’hélas, l’humain n’a pas tant changé que cela par rapport à l’époque de Balzac…

« Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N’acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs. Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n’avez pas une femme qui s’intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor ; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret ! ne le livrez pas avant d’avoir bien su à qui vous ouvrirez votre cœur. »

L’amour paternel excessif et malheureux est aussi un thème très intéressant, notamment à la fin du roman car il est largement développé ; l’aveuglement du père est vraiment pathétique et fait fondre Eugène de Rastignac autant que le lecteur. L’ingratitude des enfants est présentée de manière d’autant plus ignominieuse que l’affection de Goriot pour ses filles est extrême.

« Tout est là, ajouta-t-il en se frappant le cœur. Ma vie, à moi, est dans mes deux filles. Si elles s’amusent, si elles sont heureuses, bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu’importe de quel drap je sois vêtu, et comment est l’endroit où je me couche ? Je n’ai point froid si elles ont chaud, je ne m’ennuie jamais si elles rient. Je n’ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez père, quand vous vous direz, en oyant gazouiller vos enfants : C’est sorti de moi ! que vous sentirez ces petites créatures tenir à chaque goutte de votre sang, dont elles ont été la fine fleur, car c’est ça ! vous vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité vous-même par leur marche. Leur voix me répond partout. Un regard d’elles, quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l’on est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer ça : c’est des mouvements intérieurs qui répandent l’aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous que je vous dise une drôle de chose ? Eh bien ! quand j’ai été père, j’ai compris Dieu. Il est tout entier partout, puisque la création est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. »

En somme dans ce grand classique de la littérature française, chaque portrait est plaisant : Eugène l’ambitieux, Anastasie l’intéressée, Vautrin le mystérieux cynique etc., le tout servi par une prose riche, précise, bien que parfois un peu ampoulée, qui n’épargne personne et où les personnages ont chacun leur propre façon de s’exprimer, ce qui les rend réels et attachants. L’intrigue est en effet entremêlée de nombreux dialogues vifs et pittoresques qui donnent à cette peinture des accents d’authenticité. L’histoire compte plusieurs rebondissements importants et se lit avec beaucoup de plaisir même si certains caractères suscitent le dégoût car quelques personnages sont décidément pourvus d’une âme noircie par la cupidité.

Le Père Goriot, de Honoré de Balzac

Roman français paru en 1835 et réédité en 2004 chez Le Livre de Poche (collection Classiques). 443 pages. 

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22 commentaires sur “Le Père Goriot de Honoré de Balzac

  • 3 juin 2016 à 13 h 06 min
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    J’aime beaucoup les citations que tu as retenues, elles sont magnifiques!

  • 3 juin 2016 à 14 h 23 min
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    Oh merci, je suis contente qu’elles te plaisent ! Balzac écrit si bien ! As-tu lu ce roman ? L’as-tu aimé ?

  • 4 juin 2016 à 12 h 49 min
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    Je l’ai lu au collège, et j’avoue que ma mémoire laisse un peu à désirer. C’était mon second Balzac après Eugénie Grandet, et j’étais juste soulagée qu’il soit un peu plus digeste! 😉
    Je n’ai aimé Balzac que lorsque j’ai lu La Peau de Chagrin! Depuis je le place parmi mon panthéon d’auteurs de référence, et j’ai appris à apprécier son style.
    Ceci dit avec le recul, j’ai bien aimé Le Père Goriot, « christ de la paternité »…

  • 4 juin 2016 à 14 h 07 min
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    J’imagine qu’au collège, ça n’a pas dû être très facile en effet ! C’est le problème d’un certain nombre de classiques que l’on aime davantage à la relecture, avec un peu plus de recul et lorsque ce n’est pas plus une lecture contrainte. Je suis d’accord avec toi pour dire que Balzac est un maître et une vraie référence 🙂

  • 4 juin 2016 à 17 h 59 min
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    C’est un grand classique de la littérature et pourtant je ne l’ai jamais lu. Il faut dire que depuis la fin de mes études de lettres (qui commence vraiment à dater) je ne lis que très peu ce genre de littérature. C’est un tort, je le sais mais les romans contemporains sont tellement tentants…

  • 5 juin 2016 à 1 h 53 min
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    Je ne lisais plus beaucoup de classiques depuis la fin de me études moi non plus, mais j’ai décidé d’essayer de m’y remettre une fois par mois ; cela me permet ainsi de lire aussi de la littérature contemporaine, qui est très tentante, je suis bien d’accord avec toi ! 🙂

  • 5 juin 2016 à 9 h 37 min
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    J’aime ta façon de parler des livres, ça donne envie de se plonger dedans, même si je t’avoue que le Balzac, c’est pas ma tasse de thé. Je trouve cela ardu à lire, je préfère Zola, que je trouve plus passionné. Cela dit, j’avais bien aimé Les Chouans. Gros bisous.

  • 5 juin 2016 à 9 h 44 min
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    Merci pour ton commentaire. Balzac n’est pas mon auteur préféré (d’ailleurs, ai-je un auteur préféré ???), mais j’avoue que la relecture de celui-ci m’a vraiment plu. J’ai décidé de (re)lire un classique par mois et ça me plait bien, Zola viendra bien sûr aussi. Mais comme je ne veux pas me cantonner aux seuls français, le prochain pourrait bien être un Zweig, alors si tu as des conseils…

  • 5 juin 2016 à 10 h 19 min
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    Merci pour ton conseil, je vais le télécharger sur ma liseuse !

  • 6 juin 2016 à 3 h 40 min
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    Mais comment est-ce que j’ai fait pour ne jamais l’avoir lu celui-là ?! Pourtant, je me suis remise à lire des grands classiques, mais « Le Père Goriot » je n’y avais pas pensé… Merci donc pour le conseil, ça sera mon prochain livre (d’autant que là, à court de livres – vive la vie d’expat – je suis en train de lire un Musso… et je souffre!) 😉

  • 6 juin 2016 à 3 h 45 min
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    Oh ma pauvre, du Musso, je te plains ! En fait, je n’en ai jamais lu un seul, ça ne m’attire pas, et question style, je ne pense pas qu’il arrive à la cheville de notre ami Balzac 😀 ! L’avantage d’être expat, c’est que maintenant j’ai une liseuse et du coup, tous les classiques sont gratuits, c’est pourquoi je me suis remise à en lire, et avec grand plaisir. Tu me diras ce que tu en auras pensé quand tu l’auras lu.

  • 7 juin 2016 à 4 h 42 min
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    Ah non, je viens de vérifier, c’est pas Musso, c’est Lévy !!! Oserai-je dire que je les mets un peu dans le même panier…?! 😉 J’ai une liseuse moi aussi, depuis des années, et je lis tous mes grands classiques dessus (mon chouchou : Victor Hugo) ! Je vais m’en servir pour Balzac, et je te dirai ce que j’en ai pensé !

  • 7 juin 2016 à 10 h 12 min
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    Haha ! C’est drôle, moi aussi je les mets dans le même panier, mais Lévy, j’en ai lu un, pour voir, et je l’ai vite oublié. J’attends avec impatience ton avis sur Balzac ! Hugo, c’est super aussi mais je préfère sa poésie à ses romans. À très bientôt !

  • 12 juin 2016 à 14 h 27 min
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    ce livre est magnifique, et le plaisir est toujours là quand on le relit encore et encore…
    l’ode à l’amour paternel, la société qui n’est pas allée en s’améliorant…
    je suis une « inconditionnelle » de Balzac depuis l’adolescence (le choc de la lecture de « Eugénie Grandet » mon premier classique) alors je m’efforce de lire tout l’œuvre dans l’ordre car j’en ai lus beaucoup au feeling

  • 12 juin 2016 à 15 h 23 min
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    Absolument d’accord ! C’est une vaste entreprise que de lire l’oeuvre intégrale dans l’ordre, bravo !

  • 15 juin 2016 à 10 h 43 min
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    C’est un roman que je n’ai jamais terminé …
    Je devais le lire en 1ère il me semble et je n’avais pas du tout réussi à accrocher …
    Trop jeune ou alors la contrainte d’avoir à le lire je ne sais pas ^^

    Je ne sais pas si je le retenterais un jour car ça m’a laissé une mauvaise appréhension de Balzac…
    Pourtant tu as apprécié, avec des raisons tout à fait compréhensibles, alors pourquoi pas !

  • 15 juin 2016 à 12 h 51 min
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    C’est vrai que les romans obligatoires plaisent rarement et c’est dommage ! Si les jeunes ne lisent pas de classiques au lycée, ils risquent ne pas en lire beaucoup après, car ce sont des lectures souvent un peu plus exigeantes, et les profs sont là pour les faire comprendre (voire les faire aimer). Mais comme tu le dis, souvent, ça n’intéresse pas beaucoup entre 15 et 18 ans parce que c’est imposé et parce que les jeunes ne voient pas trop l’intérêt ou trouvent la langue trop difficile. C’est pour cela que les relire permet parfois de mieux les apprécier. Tu peux aussi essayer le Colonel Chabert, c’est plus court et dans mon souvenir, c’est assez sympa à lire, ça te permettra peut-être de voir si le style te plait désormais. En tout cas, bonne lecture !

  • 19 juin 2016 à 11 h 26 min
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    J’essaie de (re)lire des classiques, parce qu’après mes études, j’avoue que j’avais un peu laissé tomber (ras-le-bol probablement ^^). Du coup, tu me donnes bien envie avec celui-ci, même si Balzac fait partie des auteurs qui me donnent toujours un peu d’appréhension.

  • 19 juin 2016 à 12 h 58 min
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    Oui, Balzac fait cet effet-là à beaucoup de monde, mais sincèrement, j’ai été conquise dès le début avec la description de la pension et de la gérante. Et après, on ne peut que fondre devant l’aveuglement de Goriot… J’espère si tu le lis, que tu passeras un bon moment et que tu réconcilieras avec Balzac 😉

  • 9 août 2017 à 22 h 54 min
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    Ah Balzac…celui grâce à qui, pour moi, tout a commencé…
    J’adore ta façon de faire revivre le livre rien qu’en le chroniquant…
    Beaucoup de belles lectures ici aussi, je vais donc m’abonner c’est certain, et te mettre dans les favoris sur les liens de mon blog, si tu es d’accord bien entendu ?
    Belle soirée à toi, à très bientôt,
    ELiana

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