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C’est un petit pays. C’est un petit roman. Par le nombre de pages, seulement. Je l’ai beaucoup apprécié. Il m’a permis de découvrir un auteur, que certains connaissent peut-être déjà car Gaël Faye est un musicien, membre du groupe Milk Coffee and Sugar. Il s’agit d’un roman surprenant et terriblement émouvant, aux accents clairement autobiographiques.

L’histoire se passe au Burundi, où vit le narrateur Gabriel, dit Gaby. Il a 10 ans, des copains et une idée fixe : il veut surtout que sa vie ne change pas parce qu’il est heureux comme ça. Né d’une mère rwandaise qui a fui son pays il y a longtemps et d’un père français, Gaby s’amuse avec ses copains de l’impasse et ne s’intéresse pas à la politique… jusqu’au jour où son quotidien change parce qu’une guerre oppose les Hutu aux Tutsi.

J’ai apprécié que l’histoire soit racontée du point de vue d’un enfant. Les enfants jouent à la guerre, mais ne l’imaginent jamais vraiment quand ils ont la chance de vivre dans un pays en paix. Et Gaël Faye a l’art de nous décrire les jeux des gamins, le vol des mangues de leurs voisins, l’amitié très forte qui unit ces enfants, quelle que soit leur origine, leur ethnie ou leur couleur. Des dialogues assez nombreux rendent le texte extrêmement vivant et authentique. Ils contribuent à décrire la ville de Bujumbura et ses habitants de manière franche et sincère.

J’ai trouvé très pittoresques les personnages présentés, croqués avec humour mais sans méchanceté. Ainsi nous apprenons à connaître Innocent et son éternel cure-dent qui dégoûte le narrateur autant que le lecteur, à découvrir Francis, le rival en amitié du héros, ou encore Madame Economopoulos, la voisine grecque cultivée etc. Tous les gens, ou tout au moins les enfants, semblent vivre heureux et en harmonie dans la fraîcheur des manguiers qui ombragent les jeux de ces enfants d’Afrique.

Cet état de grâce dure au moins la moitié du roman, et il permet précisément de comprendre le bien-être dans lequel vit toute la petite communauté du village, de s’imprégner de l’ambiance pour que l’on mesure ensuite le contraste avec la suite… Il plonge le lecteur dans une atmosphère haute en couleurs, décrite avec précision et nous ressentons la chaleur, nous entendons les rires, nous sommes à l’unisson avec le groupe d’enfants.

J’ai également beaucoup apprécié le personnage principal, Gaby, et notamment sa façon poétique et troublante de répondre à sa correspondante française Laure, comme seuls savent le faire les enfants. J’ai aimé sa personnalité et sa clairvoyance. Il refuse en effet de voir la tension monter, la guerre s’annoncer car il a parfaitement compris qu’elle mettra un terme à son enfance et à son bonheur fait de liberté. Même s’il ne peut imaginer comment et à quel point cette guerre affectera sa famille, il a l’intelligence de saisir intuitivement que la guerre, idiote, tournera la page de la simplicité heureuse dans laquelle il a grandi.

En même temps, ce roman a l’art de montrer la stupidité des adultes qui s’affrontent entre le clan des Tutsi et celui des Hutu. L’absurde d’une telle situation est parfaitement résumé dans le dialogue initial entre Gaby et son père au tout début du roman :

« – La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?

– Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.

– Alors… ils n’ont pas la même langue ?

– Si, ils parlent la même langue.

– Alors, ils n’ont pas le même dieu ?

– Si, ils ont le même dieu.

– Alors… pourquoi se font-ils la guerre ?

– Parce qu’ils n’ont pas le même nez.

La discussion s’était arrêtée là. C’était quand même étrange cette affaire. Je crois que Papa non plus n’y comprenait pas grand-chose. À partir de ce jour-là, j’ai commencé à regarder le nez et la taille des gens dans la rue. »

Et c’est justement un pied de nez que Gaël Faye propose aux adultes, sous la forme romanesque, en racontant cette guerre du point de vue d’un enfant. Car les coups d’état, les conflits, les combats, ce sont des affaires de grands, qui paraissent complètement démentes aux yeux des petits, lesquels sont parfois plus clairvoyants que les adultes. Cependant, les enfants imitent leurs parents et l’on voit bien dans le roman comment des clans se forment, comment les rivalités ou les défis peuvent conduire les enfants aussi à commettre des choses horribles…

« On ne doit pas douter de la beauté des choses, même sous un ciel tortionnaire. Si tu n’es pas étonné par le chant du coq ou par la lumière au-dessus des crêtes, si tu ne crois pas en la bonté de ton âme, alors tu ne te bats plus, et c’est comme si tu étais déjà mort. »

L’écriture elle-même est fluide et se fait parfois poétique, parfois plus rude, mais retrace très bien, m’a-t-il semblé, les raisonnements, la pensée et la conscience d’un enfant sans jamais tomber dans les écueils habituels –discours d’un enfant revu et corrigé par celui de l’auteur devenu adulte ou discours bêtifiant. J’ai trouvé très agréable cet équilibre et j’imagine que l’auteur, tout jeune encore, a conservé son âme d’enfant, ce que j’apprécie beaucoup.

Enfin la découverte de la littérature par Gaby grâce à Mme Economopoulos offre de bien belles pages : le narrateur se jette dans la lecture qui lui permet de s’évader malgré la situation, de préserver la part d’innocence dont il ne veut se défaire. Les enfants des guerres grandissent hélas toujours trop vite et la littérature offre à Gaby un sursis, un petit supplément d’enfance et de bonheur. Découvrez donc ce petit roman, qui n’est décidément pas si petit que cela.

Petit pays, de Gaël Faye

Roman français paru en 2016 chez Grasset. 224 pages. 

Prix du roman Fnac 2016, Prix du premier roman 2016, et Goncourt des Lycéens 2016 (edit novembre 2016)

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Petit pays de Gaël Faye
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19 commentaires sur “Petit pays de Gaël Faye

  • 30 septembre 2016 à 19 h 14 min
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    Et si les mots étaient le seul moyen de sauver les hommes ?

  • 30 septembre 2016 à 19 h 45 min
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    C’est exactement ça, Christian ! Et je partage cet avis.

  • 30 septembre 2016 à 20 h 38 min
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    Tu as sû me convaincre : dans ma WL !

  • 1 octobre 2016 à 2 h 46 min
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    Tant mieux Kassyna, j’espère qu’il te plaira aussi. En tout cas, il semble avoir déjà convaincu pas mal de monde puisqu’il a obtenu un prix et en aura sans doute d’autres…

  • 1 octobre 2016 à 4 h 28 min
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    Avec plaisir, Sophie !

  • 2 octobre 2016 à 13 h 50 min
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    il est dans ma PAL. je souffle un peu après « Tropique de la violence » de Natacha Appanah qui m’a laissée KO donc retour au 19e…

  • 2 octobre 2016 à 13 h 53 min
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    Oh justement, je me demandais si j’allais lire Tropique de la violence, mais le titre me fait un peu peur et si tu dis que tu en es sortie KO… je vais réfléchir. Le problème c’est qu’il y en a tellement de tentants qu’on ne sait lesquels choisir et qu’on ne pourra pas tout lire.

  • 2 octobre 2016 à 14 h 29 min
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    c’est un bon livre que je ne risque pas d’oublier. il reflète le contexte quotidien de Mayotte mais je n’ai pas trop envie « d’ouvrir les yeux » en ce moment, l’actualité est tellement violente

  • 2 octobre 2016 à 14 h 30 min
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    C’est vrai qu’on a besoin d’un peu de douceur dans ce monde de brutes !

  • 2 octobre 2016 à 14 h 49 min
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    J’espère qu’il te plaira. En tout cas, j’ai l’impression qu’en France, on en parle beaucoup, et je trouve que c’est justifié. Bonne lecture !

  • 4 octobre 2016 à 9 h 27 min
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    Un roman que j’aimerais beaucoup découvrir ! 🙂

  • 4 octobre 2016 à 9 h 55 min
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    Il est très intéressant je trouve, j’ai été conquise, je te souhaite de l’être aussi !

  • 10 octobre 2016 à 18 h 46 min
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    Nous sommes bien d’accord sur ce roman et ta chronique est super. Merci de ta visite sur mon blog et peut-être à bientôt sur nos blogs ou sur Babelio !

  • 11 octobre 2016 à 0 h 10 min
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    Merci beaucoup ! Je reviendrai sans aucun doute sur ton blog que j’ai découvert tout à l’heure avec plaisir. En plus, le nom « Manou » m’est très cher, je ne l’oublierai pas. Je ne sais pas si tu as lu Continuer de Mauvignier (rentrée littéraire) mais je l’ai trouvé vraiment très bon aussi bien que très différent de Petit Pays. À bientôt !

  • 27 novembre 2016 à 17 h 25 min
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    J’ai beaucoup aimé ta chronique, ce qui a fini de me convaincre de lire ce roman que j’ai fini il y a peu.
    J’ai également beaucoup aimé le traitement des personnages et la tragédie vue à travers les yeux d’un enfant… Un roman que l’on retient longtemps c’est sûr 😉

  • 28 novembre 2016 à 13 h 09 min
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    Je suis très contente de voir que ce roman plait beaucoup car je crois qu’il le mérite vraiment ! Merci pour ton message 🙂

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