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Il s’agit d’un recueil composé de trois nouvelles. Toutes m’ont mise profondément mal à l’aise. Chacune est racontée à la première personne, avec une voix féminine. La fin de la deuxième nouvelle, Les abeilles, est vraiment étrange et m’a laissée sur ma fin, mais comme les autres, son cadre est dérangeant, de même que les personnages de l’histoire. Je parlerai donc plutôt des deux autres.

La piscine est sans doute ma préférée. Elle est racontée à la première personne du point de vue d’Aya, une jeune japonaise qui vit avec ses parents dans l’orphelinat qu’ils gèrent. Elle partage ainsi sa vie avec les pensionnaires, de nombreux enfants qui ont été abandonnés ou dont les parents ne peuvent plus s’occuper, comme si elle-même n’avait plus de parents.

L’adolescente tombe amoureuse de Jun, un orphelin de son âge et l’observe en cachette pendant ses entraînements à la piscine. Dans un style épuré et très sobre, Yōko Ogawa raconte avec une franchise étonnante les pensées profondes d’Aya et l’on découvre que dans cette jeune fille bien sous tous rapports se cache une personnalité assez dérangée. La sensualité avec laquelle le corps de Jun est décrit, son obsession pour ce jeune homme intriguent au départ le lecteur ; les actes et sentiments de la jeune fille sont dévoilés peu à peu avec une telle simplicité, une telle évidence que l’on pourrait croire que les faits rapportés sont absolument normaux et ordinaires alors qu’il n’en est rien. Ce contraste saisissant entre l’écriture très fluide et l’histoire perverse procure un sentiment de malaise grandissant jusqu’à la scène finale : le lecteur se demande s’il est seul à trouver que les personnages sont malades…

La dernière nouvelle, comme son nom l’indique, raconte la grossesse d’une jeune femme du point de vue de sa sœur qui vit avec elle et son beau-frère. La narratrice évoque la clinique d’accouchement autour de laquelle elle allait jouer lorsqu’elle était enfant avec sa sœur. Ce cadre, qui leur paraissait si mystérieux à l’époque, continue de susciter des interrogations. La future mère éprouve une aversion terrible pour la nourriture pendant tout le premier trimestre de grossesse, jusqu’au jour où sa sœur fabrique de la confiture de pamplemousse…

« Je me suis aperçue brutalement que pas une seule de mes pensées n’est allée au bébé à naître. Il vaut peut-être mieux que je réfléchisse moi aussi à son sexe, son nom, sa layette. Normalement, on devrait se réjouir beaucoup plus de ce genre de choses.

Ma sœur et mon beau-frère ne parlent pas du bébé en ma présence. Ils se comportent comme si la grossesse n’avait aucun rapport avec le fait d’abriter un bébé en son sein. C’est pour cela que pour moi non plus le bébé n’est pas une chose concrète.

Maintenant, le mot-clé que j’emploie dans ma tête pour me rendre compte de l’existence du bébé est « chromosomes ». En tant que « chromosome », il m’est possible de prendre conscience de sa forme.

J’ai déjà vu une photographie de chromosomes quelque part dans une revue scientifique. On aurait dit un alignement de couples de larves de papillons jumeaux. Les larves avaient une forme ovale, longue et étroite, juste assez ronde pour pouvoir les prendre entre le pouce et l’index, et leur petit rétrécissement et leur enveloppe humide ressortaient avec beaucoup de fraîcheur. Chaque couple avait sa personnalité propre et il y en avait pour tous les goûts : ceux dont l’extrémité était retournée comme la poignée d’une canne, ceux qui étaient absolument parallèles l’un par rapport à l’autre, et ceux qui étaient collés dos à dos comme des frères siamois. »

Dans les trois nouvelles, les lieux – notamment la résidence universitaire dans Les abeilles, et la clinique dans La grossesse – sont particuliers, délabrés ou apparemment abandonnés ce qui leur confère un côté inquiétant. De même les personnages sont étranges et ont des rapports avec les autres qui semblent très malsains. La perversion est omniprésente mais arrive très progressivement à chaque fois, et c’est avec une belle plume, finement ciselée et très simple que Yōko Ogawa nous emmène dans cet univers immoral voire délétère aux apparences faussement ordinaires et normales. C’est toute la force de ces nouvelles dont l’une a été récompensée par un prix littéraire important au Japon. À découvrir.

La piscine, les abeilles, la grossesse, de Yōko Ogawa

Nouvelles japonaises parues au Japon entre 1990 et 1995 puis chez Actes Sud. 196 pages. 

Titre original : ダイヴィング・プール Daivingu puru, ドミトリイ Domitorī et 妊娠カレンダー Ninshin karendā, traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle.

Prix Akutagawa pour La grossesse en 1990

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6 commentaires sur “La piscine, Les abeilles, La grossesse de Yōko Ogawa

  • 22 avril 2016 à 13 h 51 min
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    Merci ….

  • 22 avril 2016 à 16 h 50 min
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    Avec plaisir 😉

  • 22 avril 2016 à 17 h 28 min
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    Je ne connaissais pas ce recueil, c’est une auteure que j’aime beaucoup, au style bien particulier. Le pendant féminin de Murakami pour moi.

  • 22 avril 2016 à 17 h 35 min
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    Je n’ai lu qu’un roman de Murakami pour l’instant, À l’ouest du soleil au sud de la frontière, que j’ai adoré, et je ne compte pas en rester là… Pour Ogawa, son univers est vraiment particulier mais j’aime beaucoup son écriture. Je te recommande ces trois nouvelles, car même dérangeantes, elles sont vraiment intéressantes.

  • 6 mai 2016 à 19 h 00 min
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    Je note le titre, ta description de l’intrigue et le côté un peu malsain des nouvelles m’intriguent.

  • 7 mai 2016 à 0 h 37 min
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    J’espère que ces nouvelles te plairont 🙂

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