Chalandon Profession du père

J’ai trouvé ce roman très déstabilisant. Il raconte à la première personne une histoire de famille pour le moins insolite. Le narrateur, Émile Choulans assiste aux obsèques de son père André dès les premières pages du roman. C’est l’occasion pour lui de se rappeler ce personnage si troublant. Un très long retour en arrière vient éclairer le lecteur sur la personnalité de ce père.

On plonge alors dans les années 60, sur fond de guerre d’Algérie, dans une famille peu ordinaire composée de l’enfant, d’une mère faible qui ne parvient pas à protéger son fils d’un père dépressif, violent et mythomane qui rend la vie infernale aux membres de sa maisonnée. André isole sa famille du reste du monde comme le ferait le gourou d’une secte : aucun ami, aucun voisin, aucun parent éloigné n’est admis dans le foyer, personne ne sait ce qui se passe à l’intérieur une fois la porte fermée. L’atmosphère est tellement oppressante qu’Émile souffre d’asthme, a du mal à respirer.

Le jeune garçon se rend rapidement compte que ce père, qui s’invente de multiples métiers et qui prétend être un agent secret, avoir des accointances avec la CIA et être sur le point d’assassiner De Gaulle n’est qu’un fabulateur. Pourtant, son fils décide de jouer le jeu et accepte les missions qui lui sont confiées avec un zèle étonnant, par peur de décevoir son père. Il décide même d’y inclure secrètement un camarade de classe nouvellement arrivé… 

Le secret est un thème très largement développé : le père cache à sa femme ses prétendues activités mais en fait part à Émile qui ignore cependant le métier qu’exerce son père ; plus tard, il dissimule à son fils un prochain déménagement ; la mère tait à son entourage (et jusqu’aux médecins), par honte, la maladie mentale de son mari qu’elle refuse de voir etc. Et Émile se construit tant bien que mal dans cet enfer.

« Je pleurais avant les coups, à cause de la frayeur. Après les coups, à cause de la douleur. Mais jamais pendant. Lorsque mon père me frappait, je fixais un point dans la chambre, le pied de mon lit, mon carnet déchiré, un livre jeté sur le sol, ses mules de cuir. Je pensais à tout ce qui finirait bien par disparaître. Parce qu’ils s’arrêtent, les coups. Toujours, ils s’arrêtaient. Lorsque mon père avait mal aux mains, que ma mère criait fort, que je ne bougeais plus. Il y avait toujours un moment où son poing retombait. Et cette fois encore, son poing est retombé. J’ai ouvert les yeux. Il m’a regardé à la recherche d’air. La chambre, les draps, la couverture, l’oreiller, les pages arrachées, le danseur lacéré. C’était comme chaque fois. Il se réveillait. Se demandait ce qui s’était passé dans notre maison. Son regard le disait. Il était perdu de me voir à ses pieds. »

L’écriture m’a décontenancée, surtout au début où les scènes de violence domestiques sont narrées sans émotion apparente, d’une manière que j’ai trouvée très froide. J’avais déjà lu des histoires d’enfants maltraités comme celles, autobiographiques aussi, de Jules Vallès ou d’Hervé Bazin, mais eux prenaient une distance par rapport aux faits qu’ils avaient vécus en pratiquant par exemple l’humour et la dérision. Rien de tel ici : à aucun moment je n’ai ri. Émile lui-même pleure peu, le plus souvent en dehors de la vue de son père, et jamais en raison de la maltraitance psychologique qu’il subit. Sorj Chalandon traite dans ce livre de sujets tabous comme la folie, la violence familiale, la solitude, et l’amour qui existe pourtant malgré tout entre les protagonistes. Et il le fait avec grâce car certains passages, malgré la dureté de ce qui est raconté, sont très beaux, et se font poétiques. J’ai mis un certain temps à entrer dans le roman et à l’apprécier, car il est très rude et bouscule le lecteur sans aucun ménagement mais j’ai trouvé la toute fin exquise, si l’on peut dire. J’ai trouvé très fort ce charisme du père qui entraîne tout le monde dans son délire, et le transmet même un peu à son fils qui parvient à convaincre son camarade de classe Luca de choses démentes et incroyables.

Profession du père, de Sorj Chalandon

Roman français paru en 2015 chez Grasset. 320 pages.  

Prix du style 2015

 

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6 commentaires sur “Profession du père de Sorj Chalandon

  • 15 avril 2016 à 10 h 37 min
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    Si tu ne connais pas, je te conseille « Le quatrième mur » de Sorj Chalandon, pour moi son meilleur roman 😉

  • 15 avril 2016 à 12 h 16 min
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    J’en ai beaucoup entendu parler et il est probable que je le lise un jour, merci pour ton commentaire et ton conseil ! 😉

  • 10 juin 2016 à 12 h 24 min
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    Enorme coup de coeur pour ce livre ! C’est un livre extrêmement poignant et parfois difficile à lire. L’écriture est puissante, intime. La fin est à l’image de ce livre : forte et bouleversante.

  • 10 juin 2016 à 12 h 29 min
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    Absolument d’accord pour ce qui est de la fin. Pour moi, ce n’est pas exactement un coup de coeur même si j’ai vraiment aimé ce livre. Comme tu le dis, il est très puissant.

  • 23 novembre 2017 à 12 h 51 min
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    Encore un livre dont mon ressenti rejoint le tien. Encore un grand écrivain dont je viens de terminer « Le jour d’avant ». Encore une oeuvre puissante et une écriture qui vous arrache tout un tas d’émotions.

  • 24 novembre 2017 à 9 h 13 min
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    Quel roman en effet ! Ce n’est pas si facile ni si fréquent de traiter avec autant de finesse des sujets pareils, plutôt tabous dans la société. Et l’auteur le fait avec beaucoup de grâce et de tact. Je pense que je relirai cet auteur moi aussi.

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