Sukegawa Le Rêve de Ryôsuke

J’ai tellement aimé le premier roman que j’ai lu de Sukegawa, Les délices de Tokyo, que j’ai rapidement vu l’adaptation cinématographique. Aussi n’ai-je pas attendu longtemps pour découvrir son dernier ouvrage sorti en français le mois dernier. Je pourrais vous dire que c’est l’histoire d’un type qui rêve de faire des fromages, mais je pense que je ne vous donnerais pas forcément envie de lire le roman 😉 Et pourtant c’est vrai, et c’est beaucoup plus que ça.

L’histoire débute par une traversée, celle de trois jeunes en perdition ou en rédemption. Ryôsuke un ancien cuisinier de 28 ans, Kaoru une jeune femme tatouée et percée dont on ne sait pas grand-chose et Tachikawa débarquent sur une île japonaise qui comprend seulement 300 habitants. Ils s’y rendent pour un travail saisonnier de courte durée. Ils font connaissance pendant la traversée et une fois sur l’île, ils travaillent ensemble à creuser une tranchée pour une canalisation. Dès le début, la population locale leur est hostile et ils doivent donc composer avec le contremaître, le Président et autres membres de cette île étonnante où des chèvres doivent être sacrifiées lors du passage à l’âge adulte, où une grotte dans laquelle sont emmenés les morts est interdite aux vivants etc. À la fin de leur contrat, les trois amis souhaitent rester un peu plus sur l’île mais les habitants ne voient pas cela d’un bon œil.

En fait, Ryôsuke cache un secret : il est venu sur cette île non pas pour travailler mais pour rencontrer Hashi, un homme qui fut l’ami de son père aujourd’hui décédé. Et justement, comme plus personne ne veut les héberger, Hashi propose de les accueillir contre de l’aide pour pêcher et s’occuper des chèvres. Le trio accepte et l’aventure commence. Les deux comparses de Ryôsuke vont l’aider à poursuivre son rêve : créer des fromages de chèvre uniques, qui deviendraient la spécialité locale.

On identifie certains traits communs avec le roman précédent. Par exemple la poésie comme expression élogieuse de la nature. La vie en harmonie avec la nature fait partie de la philosophie qui nous est proposée ici. La nature végétale et animale est célébrée, souvent magnifiée, et sa beauté est exprimée avec de belles métaphores poétiques, des personnifications, tout en délicatesse, de manière très japonaise.

« Sous ses pieds, il n’y avait plus que la roche rugueuse et des brins d’herbe. La brise portait jusqu’à ses oreilles le murmure inaltéré de la mer. Le vent mugissait. Le ciel bleu semblait prêt à l’aspirer. »

Ensuite on retrouve un univers dans lequel le héros, au passé un peu mystérieux, est en proie à une tristesse insondable voire une dépression. Ainsi, Ryôsuke a tenté de mettre fin à ses jours avant que l’intrigue ne commence, et il est happé par cette envie d’en finir à plusieurs reprises, car il porte comme un fardeau des blessures profondes.

C’est encore l’histoire d’une belle rencontre d’une personne plus âgée qui symbolise la sagesse avec un personnage plus jeune en proie à des tourments. La cuisine, le sens du goût sont des éléments ici encore très importants. N’oublions pas que l’auteur sait autant cuisiner les plats que les mots puisqu’il est aussi diplômé en pâtisserie.

Mais Le rêve de Ryôsuke est aussi un roman de l’échec et de la résilience : le héros cherche à surmonter l’échec de son père et de Hashi. Toutefois, le climat très humide, l’ambiance hostile des habitants de l’île et le fait que les chèvres soient sauvages alors que le héros voudrait les traire ne l’aident pas franchement.

« Échouer, c’est important », reprit Hashi comme pour briser le silence. Ryôsuke restait coi. « Ne pas reconnaître sa défaite, c’est s’exposer à vivre en gardant des racines pourries. »

Même si j’ai apprécié ce roman, je n’ai pas été emportée comme dans Les délices de Tokyo. J’ai trouvé ce livre plus sombre, plus tourmenté que le précédent. Je n’y ai pas retrouvé autant l’éclat et la philosophie qui m’avaient tant séduite. Il reste cependant un roman intéressant.

Le Rêve de Ryôsuke, de Durian Sukegawa

Roman japonais paru en 2017. 320 pages chez Albin Michel.

Titre original : ピンサの島 Pinza no shima, traduit par Myriam Dartois-Ako.

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8 commentaires sur “Le rêve de Ryôsuke de Durian Sukegawa

  • 23 juin 2017 à 14 h 51 min
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    Peut-être que celui ci me plaira s’il semble plus tourmenté, j’ai beaucoup aimé les Délices de Tokyo mais je n’ai pas été passionnellement emportée, par contre j’ai été touchée par la vieille Tokue et sa sensibilité, elle forme un magnifique duo avec Sentaro ! Je note le titre je suis curieuse de le découvrir.

  • 23 juin 2017 à 15 h 08 min
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    Question de goût 😉 moi j’ai préféré les Délices de Tokyo, mais tu trouveras dans celui-là aussi beaucoup de sensibilité. Ryôsuke est un personnage émouvant et attachant. Bonne lecture !

  • 23 juin 2017 à 15 h 11 min
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    J’ai aimé les Délices de Tokyo avec son atmosphère particulière et cette vieille dame si attachante. Je note ce deuxième roman.
    Je lis peu en ce moment car je voyage

  • 23 juin 2017 à 18 h 10 min
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    Celui-ci te fera voyager au Japon, j’espère qu’il te plaira. Profite bien de ton voyage (et n’hésite pas à me raconter ton périple) 😉

  • 23 juin 2017 à 22 h 11 min
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    J’espère que ce sera le cas ! 🙂

  • 24 juin 2017 à 9 h 51 min
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    Oh, celui-là aussi paraît pas mal du tout, l’histoire m’intéresse. (si c’est tourmenté, ça me va aussi, et puis ce n’est pas plus mal que l’auteur ne suive pas le schéma de son livre précédent) Cet auteur serait-il donc le nouvel auteur japonais à suivre ? 😉

  • 24 juin 2017 à 10 h 14 min
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    Je pense que c’est exactement ça : c’est le nouvel auteur à suivre. C’est un personnage à lui tout seul car il est pâtissier, clown et écrivain ! J’aime beaucoup la sensibilité et la philosophie toutes japonaises de cet auteur. Il mérite vraiment d’être découvert !

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