rousseau-reveries

Une fois n’est pas coutume : je n’ai pas aimé ce classique. Bon, c’est vrai, je partais avec des a priori, à cause d’extraits des Confessions qui ne m’avaient pas beaucoup plu. Eh bien ça s’est confirmé ; je crois que je ne ferai jamais partie des fans de Rousseau… Les Rêveries du promeneur solitaire ne sont pas un roman, mais une autobiographie et un ensemble de réflexions philosophiques divisées en 10 chapitres, faites par l’auteur lors de promenades, alors qu’il se trouve exclu de la société. Ses réflexions portent sur sa vie et sa conception du bonheur.

Commençons par le positif, parce qu’il y en a tout de même (un peu) : d’abord, le style de l’auteur est vraiment élégant : il aime les phrases amples et longues, mais (je ne peux pas m’empêcher de critiquer…) parfois, je les ai trouvées un peu ampoulées. Ensuite, lorsqu’il évoque la nature, surtout dans les dernières Rêveries, on trouve de beaux passages qui annoncent le romantisme qui éclora vraiment au XIXe siècle. En ce sens, Rousseau est un précurseur, il met le « moi » et la nature au centre de l’intérêt littéraire, ce qui était assez novateur à son époque, il faut bien le lui reconnaître.

« Mais vivifiée par la nature et revêtue de sa robe de noces au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux, la terre offre à l’homme dans l’harmonie des trois règnes un spectacle plein de vie, d’intérêt et de charmes, le seul spectacle au monde dont ses yeux et son coeur ne se lassent jamais. »

Le dernier point positif, et non le moindre, c’est qu’il s’agit là d’une œuvre inachevée, et heureusement pour ses lecteurs, que Rousseau a ainsi épargnés en ayant la bonne idée de mourir avant d’avoir terminé son ouvrage. Comme vous l’aurez deviné, je n’ai pas du tout apprécié ma lecture, ce qui n’enlève en rien ses autres qualités, de philosophe par exemple.

J’ai peiné pour finir ces malheureuses Rêveries pourtant très courtes parce que je trouve l’homme insupportable et d’une prétention inouïe. Je l’avais déjà constaté dans les Confessions, mais là, il atteint des sommets. Déjà, son titre (DU promeneur solitaire) indique l’idée qu’il se croit seul au monde ; « d’un promeneur » m’eût semblé moins arrogant. Car des promeneurs solitaires, il y en a plein les bois et les montagnes !

Mais le pire est à venir. Jugez plutôt ces quelques extraits :

« Suis-je donc seul sage, seul éclairé parmi les mortels ? […] Je n’eus jamais beaucoup de pente à l’amour-propre […](là, j’ai failli m’étrangler de rire) je me sens trop au-dessus d’eux pour les haïr. […] enfin je m’aime trop moi-même pour pouvoir haïr qui que soit. »

Dans sa dernière Rêverie, il fait un portrait de lui quand il était jeune, vu par Mme de Warrens : « S’il n’était pas étonnant qu’elle conçût de la bienveillance pour un jeune homme vif, mais doux et modeste d’une figure assez agréable […] » MODESTE ? C’est curieux, mais ce n’est pas le premier adjectif qui me vient à l’esprit quand je songe à Rousseau… et vous ?

L’auteur ne fait que se plaindre d’être seul et incompris, et c’est prodigieusement agaçant. Chez moi, cela a produit l’effet inverse de celui qu’il escomptait sans doute, je me suis dit qu’il avait bien mérité l’opprobre de tous et n’ai ressenti aucune compassion pour lui. Si j’avais vécu à son époque, je l’aurais détesté tout autant que l’a haï Voltaire.

Il a tendance à généraliser : TOUS les autres hommes sont moins bien que lui, et TOUS sont ligués contre lui etc. Ça s’appelle de la paranoïa, mon bon monsieur, et si Freud était né quelques années plus tôt, il aurait eu du pain sur la planche ! Rousseau imagine que TOUS les Parisiens le connaissent et lui lancent de noirs regards,… vous m’en direz tant ! Se croire une célébrité à ce point, non mais déjà, allô quoi, il n’y avait pas encore Internet pour faire le buzz ! Et penser que tout le monde vous déteste, c’est pas un tout petit peu exagéré ?

D’autre part, il est tellement mal à l’aise avec lui-même, que sans contexte, on ne comprend pas ce qu’il veut dire. Ainsi, dans sa première Rêverie, il évoque des faits qu’on lui reproche, mais ne dit jamais clairement lesquels. Il tourne autour du pot, utilise maintes périphrases, alors j’ai eu envie de le secouer et de lui dire : « Mais enfin, ose dire ce que l’on te reproche ! » (parce que je le tutoie, je n’ai peur de rien !). Et il a raison d’être mal à l’aise. Je t’essplik :

Rousseau, dans une réflexion plus philosophique que littéraire, s’interroge sur ce qu’est le mensonge. Et bien entendu, Môssieur prétend qu’il n’a jamais menti (si, une fois, mais qui l’aurait vacciné à vie… mouais) ! Il évoque un moment où on lui a demandé s’il avait des enfants, il a répondu qu’il n’avait pas connu cette joie. Quoi ?? Comment ?? Et les 5 que tu as abandonnés aux Enfants Trouvés, ils comptent pour du beurre ?! Là, j’étais au bord de l’apoplexie, j’ai failli jeter ma tablette (mais j’ai plein de super bouquins qui m’attendent dedans, ç’aurait été du gâchis) ! Donc, j’ai poursuivi ma lecture, péniblement, pour découvrir qu’il y a mensonge et mensonge (selon que l’on souhaite porter tort à quelqu’un ou pas et tatati et tatata), et donc, d’après SA définition, j’ai compris que quoi qu’on dise, Rousseau aurait toujours raison. Ça s’appelle faire preuve d’une mauvaise foi crasse ! Et j’ai horreur de ce genre d’individu, alors forcément, ça n’aide pas pour aimer son bouquin dans lequel il ne parle que de lui !

« Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l’intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l’erreur dans laquelle on jette ceux à qui l’on parle ne peut nuire à eux ni à personne en quelque façon que ce soit. […] Mentir pour son avantage à soi-même est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie ; c’est la pire espèce de mensonge. Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir : ce n’est pas mensonge, c’est fiction. »

Donc, quand votre gamin vous dit que oui, il était en cours, c’est le prof qui s’est trompé et qui l’a marqué absent, ce n’est pas un mensonge, non, c’est juste de la FICTION ! Vous voilà rassurés, non ?… Le pire arrive à la fin, où son manque de tact atteint son paroxysme : il termine sa 10e Rêverie sur l’évocation de son bonheur (perdu) avec son ancienne maîtresse Mme de Warrens et qu’il ne retrouvera jamais … Sympa pour sa femme, quel tact ! Moi, j’aurais moyennement apprécié…

Enfin, les contradictions sont nombreuses : ce texte se veut une évocation de son bonheur, Rousseau prétend être détaché de ses « persécuteurs » mais on voit bien qu’il n’en est rien, il parle d’eux sans cesse. Il voudrait pouvoir les oublier pour être heureux, mais n’y parvient manifestement pas. C’est cela, seulement, qui m’a fait éprouver quelque pitié pour l’auteur. Il y a beaucoup de mélancolie dans cet ouvrage.

Bref, je crois que vous l’aurez compris, le narcissisme exacerbé d’un homme aussi prétentieux que paranoïaque, ça n’est pas fait pour moi. Si des étudiants en psycho amateurs de littérature passent par ici, j’ai une idée de mémoire pour vous : serait-ce la paranoïa aiguë de Rousseau qui l’a rendu aussi détestable aux yeux du plus grand nombre de ses contemporains ?

Bon, allez, vous avez le droit de penser que je suis très prétentieuse : Comment ?! Elle n’aime pas un graaaand auteur comme Rousseau, mais pour qui se prend-elle ? Vous voyez, ce livre est néfaste puisque la prétention de l’auteur est contagieuse et contamine ses lecteurs ! De toute façon, Rousseau lui-même dit que je suis une idiote : « Cependant, à moins d’être stupide, comment contempler un moment ma situation sans la voir aussi horrible qu’ils l’ont rendue, et sans périr de douleur et de désespoir ? » puisque je suis encore suffisamment vivante pour vous écrire ce billet…

Et vous, vous est-il déjà arrivé de ne pas aimer un « classique » ?

Rêveries d’un promeneur solitaire, de Jean-Jacques Rousseau

Autobiographie française parue en 1782 à titre posthume. 223 pages chez Le livre de Poche (collection Classiques). 

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

20 commentaires sur “Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau

  • 7 octobre 2016 à 8 h 17 min
    Permalink

    J’ai eu beaucoup de difficulté à apprécier cet ouvrage exactement pour les mêmes raisons: ce mélange d’autoapitoiement et d’autosatisfaction rend Rousseau foncièrement agaçant. Mais c’est l’œuvre d’un homme vieillissant, proche de la mort et quelque part, ça parle bien de la difficulté à prendre du recul sur sa vie au moment du « bilan ». Comme quoi, le jour où l’on décide que l’on n’a plus rien à apprendre, c’est déjà la fin.

  • 7 octobre 2016 à 8 h 20 min
    Permalink

    Ah, ça me rassure de ne pas être la seule à avoir ressenti cet agacement ! C’est vrai que Rousseau meurt avant d’avoir achevé cette oeuvre mais je trouve qu’il manque cruellement de lucidité pour un philosophe ; son sentiment de persécution et sa prétention étaient déjà manifestes dans ses Confessions. Il faut croire qu’on ne s’arrange pas en vieillissant, n’en déplaise à Cicéron !

  • 7 octobre 2016 à 9 h 40 min
    Permalink

    J’aimerai beaucoup lire ce livre de Rousseau :).
    Merci pour la chronique :).
    Bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

  • 7 octobre 2016 à 10 h 50 min
    Permalink

    Eh bien j’espère sincèrement qu’il te plaira davantage qu’à moi ; si tu le lis, tu me diras ce que tu en penses, je suis curieuse d’avoir d’autres points de vue.

  • 7 octobre 2016 à 12 h 26 min
    Permalink

    Ta chronique m’a bien fait rire 😀
    Faut bien se rappeler qu’ils s’aimaient beaucoup, les philosophes, à cette époque ! Les sauveteurs de l’Humanité ignorante. J’crois que si je lis ce bouquin un jour, je tenterai de garder ça en tête.

  • 7 octobre 2016 à 12 h 30 min
    Permalink

    Ah mais franchement, évite si tu peux de lire ce bouquin, tu t’épargneras bien des souffrances et tu garderas du temps pour lire quelque chose de plus digeste. 😉

  • 7 octobre 2016 à 13 h 02 min
    Permalink

    je n’en ai lu que quelques extraits, je passe sur celui là!

  • 7 octobre 2016 à 13 h 18 min
    Permalink

    Je ne peux que t’approuver vu le mal que j’ai pu dire dans ce billet…

  • 7 octobre 2016 à 13 h 43 min
    Permalink

    Oh que je plussoie cet article! Je ne SUPPORTE PAS J-J Rousseau et son écriture calimeresque (je viens d’inventer un nouveau mot). Tout le temps en train de se plaindre, de dire que personne ne l’aime. Ce type est ingérable. J’ai dû me le farcir pour le bac, je te raconte pas la galère.
    Cela dit, mon prof de philo l’a toujours défendu en nous disant: Voltaire nous divertit, Rousseau nous fait penser 😉

  • 7 octobre 2016 à 14 h 24 min
    Permalink

    C’est exactement ça : Caliméro. J’adore « calimeresque » je le recaserai à l’occasion et te verserai des droits d’auteur. Mais au moins, le poussin était attendrissant, ce qui n’est pas le cas de Rousseau. Cela dit, ton prof de philo avait sans doute raison et je ne nie pas que Rousseau soit un bon et grand philosophe (je ne l’ai pas étudié en terminale, mon prof devait penser la même chose que nous sur l’homme 😉 ) mais ce livre-là m’a vraiment énervée, agacée au plus haut point ! Et que dire de son traité sur l’éducation (que je n’ai pas lu en entier) de la part d’un homme qui a abandonné ses enfants, c’est une grosse et mauvaise blague ! Rousseau, c’est fini ! Vais peut-être me distraire avec Voltaire la prochaine fois…

  • 7 octobre 2016 à 15 h 04 min
    Permalink

    Merci pour cet article qui me confirme que cet auteur ne me plaît pas du tout !!! Et dire que les Confessions étaient au programme du bac quand je l’ai passé, pouah !

  • 7 octobre 2016 à 15 h 12 min
    Permalink

    Berk, ça n’a pas dû être drôle ! Je suis contente de voir que je ne suis pas la seule à ne pas apprécier Rousseau…

  • 11 octobre 2016 à 8 h 00 min
    Permalink

    Tu n’imagines pas le plaisir que tu m’as fait en publiant ce billet! J’ai toujours deteste Rousseau, pour les memes raisons que tu evoques ici. Adolescente, j’ai longuement tente d’en convaicre mon prof de francais, mon prof de philo, mon papa-prof-de-francais, mon grand-pere-prof-de-francaise et ma meilleure-amie-egalement-grande-lectrice… sans succes. Tu sais quoi, j’ai bien envie de t’embrasser!

  • 11 octobre 2016 à 8 h 10 min
    Permalink

    C’est drôle, je m’attendais à une salve de critiques en publiant un tel billet, et je me rends compte que beaucoup d’autres lecteurs sont d’accord avec moi pour dire que Rousseau est insupportable ! Et pourtant, j’adore les classiques, vraiment, mais celui-là ne passe pas. J’ai quand même préféré Les Confessions, mais le bonhomme m’horripile, même si je lui reconnais quelques qualités (littéraires et philosophiques, mais pas trop humaines). Je pense qu’il est difficile pour des profs qui ont baigné dans la culture classique de ne pas aimer les grands auteurs et tous les goûts sont permis. Je suis ravie que ce billet t’ait plu, je prends tes bises et t’en envoie de bien loin 🙂

  • 13 octobre 2016 à 12 h 00 min
    Permalink

    Merci pour ta chronique qui aura réussi à bien me faire rire et à m’enlever l’envie de lire du Rousseau. Je me disais que ça serzit bien de découvrir des œuvres des Lumières (hormis Voltaire) mais avec ton avis et les extraits que tu as choisi, Rousseau n’est pas celui vers qui je me tournerais en premier !

  • 13 octobre 2016 à 13 h 43 min
    Permalink

    Comme je te comprends ! Je préfère Voltaire, très largement, parce qu’au moins il est marrant (j’adore son ironie), et ne s’apitoie pas sur son sort !

  • 7 novembre 2016 à 14 h 07 min
    Permalink

    Ton article était très drôle et je dois avouer aussi que Rousseau m’a souvent hérissé le poil, mais j’ai toujours essayé de faire la part des choses entre l’homme et le philosophe. Mais du coup en dehors du Contrat, j ai toujours rechigné à le lire…
    Cet été je suis partie avec une amie sur le lac de Bienne où aurait été précisément écrit les Rêveries…je pensais les emporter…j ‘y ai renoncé! le we était prometteur…de belles balades, des vignes et du paddle….:)…plus sur le blog 😉
    Si mon escapade a pu me redonner une mince envie de m’y plonger, ton article l’a enterrée! 🙂

    et je me rends compte que tu as écris sur mon autre talon d’Achille…Duras lol

  • 8 novembre 2016 à 12 h 46 min
    Permalink

    Ah mais le Contrat social, c’est autre chose, on peut distinguer l’homme de son texte, mais dans le cadre d’une oeuvre autobiographique, c’est plus difficile. Je vais aller voir ton article, j’adore les lacs 🙂 Désolée d’avoir enterré ton envie de découvrir ce texte, mais franchement, je pense que ça pourrait te gâcher ta balade 😉

  • 26 octobre 2017 à 16 h 03 min
    Permalink

    Si j’ai pas mal étudié ses textes philosophiques, je n’ai jamais ouvert ses textes plus autobiographiques… pas sûre que ce soit une mauvaise chose, après lecture de ton article 😀 Cela dit, ça m’a fait ça avec plusieurs philosophes, dont j’apprécie les idées mais qui me déçoivent très vite dès que j’ai le malheur de me pencher un peu plus sur leur personne et leur vie, parfois peu cohérentes avec ce qu’ils soutenaient dans leurs oeuvres philosophiques 😀
    J’ai un exemplaire des Rêveries chez moi, mais ce n’est pas aujourd’hui que je me déciderai à l’ouvrir (depuis le temps qu’il est là, un peu plus ou un peu moins… 0:) ) !

  • 27 octobre 2017 à 15 h 55 min
    Permalink

    Je comprends que mon billet ne te donne pas trop envie de lire cet ouvrage (et selon moi, tu ne perds pas grand chose, mais bon, ce n’est que mon avis) Cela dit, je ne doute pas que ce soit un philosophe intéressant, j’ai lu/étudié il y a longtemps des extraits de ses livres philosophiques, et cela n’a rien à voir en effet. On devrait alors ne l’étudier que pour ça 😉 !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *