Rue des voleurs, de Mathias Énard

C’est ma copine F. (qui m’a démasquée au boulot comme blogueuse !) qui m’a conseillé ce titre et qui m’a permis de me le procurer. Et elle a bien fait, je la remercie ! Je ne connaissais pas du tout l’auteur et ma première expérience est très positive. Je ne savais pas de quoi parlait ce roman, comme souvent, et ne m’attendais pas à ce qu’il soit ancré dans une réalité et une actualité si proches.

Lakhdar est un marocain de Tanger, il a 18 ans quand il se fait mettre à la porte par son père. Obligé de survivre comme il peut, il erre quelques temps puis retrouve Bassam, son ami d’enfance. Tous deux rêvent de quitter Tanger, ils regardent le détroit de Gibraltar en imaginant qu’une vie meilleure les attend au-delà, influencés par le printemps arabe qui vient de secouer la Tunisie et par les nombreuses lectures du héros. Comme les jeunes de leur âge, ils sont aussi particulièrement préoccupés par les filles et désespèrent de trouver l’âme sœur. Ils rencontrent alors deux étudiantes espagnoles…

Bassam propose ensuite à son ami un travail dans une curieuse librairie sous la direction de Cheikh Nouredine. Lorsqu’un attentat à Marrakech manque de tuer ses amies espagnoles, Lakhdar se met à regarder d’un autre œil Bassam et son patron qui disparaissent mystérieusement. Nouredine est un islamiste intégriste dont l’influence m’a fait craindre que le héros ne devienne un fou d’Allah. Il n’en est rien, car les épreuves qu’il a traversées, seul, lui ont fait perdre sa naïveté.

À partir de là, nous suivons Lakhdar qui découvre la vie, exerce différents métiers et se transforme. J’ai trouvé vraiment très réaliste le cadre dans lequel évolue le héros. La description des lieux est précise, émouvante et souvent à l’image des personnages eux-mêmes. Ce voyage géographique se double d’un voyage intérieur qui amène le héros à changer, balloté par la vie, ceux qu’il rencontre et les événements dont il est témoin.

« […] ces rues respiraient quelque chose d’interdit dans le soir dangereux, si loin des quartiers de mon enfance, si loin de cette enfance dont je sortais à peine et que les venelles en pente me remettaient en mémoire pour leur radicale différence. Je me demandais si j’oserais jamais entrer dans un de ces rades aux lumières rouges sentant la cigarette, le désir et la déréliction, si j’aurais jamais l’âge de ces endroits. Après tout j’avais un peu d’argent, maintenant, et bien envie de boire un coup, peut-être même de parler à quelqu’un. »

Les personnages sont très attachants, notamment Lakhdar qui est le narrateur de l’histoire. Ses états d’âme nous sont relatés, ses désirs, ses faiblesses et sa détermination le rendent extrêmement humain et émouvant. On imagine sans peine le nombre de jeunes qui ont dû croire très fort à ce soulèvement et se sont laissé emporter par son élan. Les émeutes de Barcelone sont aussi racontées de l’intérieur avec force détails. Nous le suivons emportés par une écriture rythmée et truculente.

Nous assistons à la construction d’un jeune homme et tremblons qu’à l’instar du monde méditerranéen qui se délite autour de lui entre la crise en Europe et la révolte du printemps arabe, il ne se détruise lui aussi. C’est aussi un roman sur l’exil, sur la difficulté pour un jeune musulman d’avoir trop fantasmé dans un pays qui n’autorise pas certains rêves, et qui conduira à une fin que je n’avais pas imaginée.

« […] il y a dans la jeunesse une force infinie, une puissance qui fait que tout glisse, que rien ne nous atteint réellement. Du moins les premiers temps. »

Presqu’aussi noir que les polars que Lakhdar aime lire, Énard signe là un bien beau roman fort et juste.

Rue des voleurs, de Mathias Énard

Roman paru en 2012. 256 pages chez Actes Sud. 

Prix du Roman-News 2013 -2013

Prix littéraire de la Porte Dorée – 2013

Prix Liste Goncourt/Le Choix de l’Orient – 2012

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8 commentaires sur “Rue des voleurs, de Mathias Énard

  • 28 avril 2018 à 13 h 43 min
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    Encore une jolie découverte, que tu nous narres avec talent! Au fait, connais-tu Sebald? Je te le conseille vivement, je pense que tu adorerais (si tu ne connais pas déjà).

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    • 30 avril 2018 à 12 h 31 min
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      Non, je ne connais pas du tout, mais je note sur ma déjà très longue liste 😉 merci pour ton conseil en tout cas !

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    • 30 avril 2018 à 12 h 32 min
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      Si tu es comme moi, tu dois avoir une liste longue comme le bras, à force 😉

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  • 5 mai 2018 à 16 h 53 min
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    Je l’ai lu il y a trois ans et je l’avais moi aussi beaucoup aimé. Ce n’est pas un auteur facile mais c’est un roman très fort et émouvant. On s’attache à ce jeune héros. Merci pour ta chronique qui me fait penser que je n’ai rien lu d’autre de cet auteur et que je devrais y remédier d’urgence 🙂 Bonne fin de journée et à très bientôt

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    • 6 mai 2018 à 17 h 42 min
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      Je n’en avais jamais entendu parler avant que ma copine ne m’en touche un mot (et pourtant il a gagné des prix littéraires mais je n’étais déjà plus en France et donc moins au courant), c’est un peu la honte… Mais je pense en effet que c’est un auteur qui mérite le détour ! Bon dimanche Manou !

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  • 8 mai 2018 à 18 h 01 min
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    Je n’ai toujours pas lu Mathias Enard et ça donne bien envie ! Merci pour cette sublime chronique 😉

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    • 10 mai 2018 à 13 h 23 min
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      Avec plaisir, tant mieux si ça te donne envie de découvrir ce roman ou cet auteur. À bientôt !

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