Sauver les meubles, de Céline Zufferey

Je poursuis la lecture de la rentrée littéraire. J’ai voulu cette fois-ci lire un roman moins médiatisé que les précédents, pour varier les plaisirs. J’ai choisi Sauver les meubles, d’une parfaite inconnue puisque c’est son premier roman.

L’histoire est écrite à la première personne. Le narrateur est un photographe qui ne parvient pas à vivre de son art. Déçu dans ses ambitions professionnelles, il trouve un travail alimentaire. Il s’agit de photographier des meubles et objets de décoration pour le catalogue d’un magasin. Rien de bien excitant ni pour lui ni pour le lecteur.

Cynique, le narrateur raconte son quotidien fait de superficialité et d’apparences trompeuses. Il explique à quel point tous ses clichés sont préparés, organisés, mis en scène, pour donner envie aux lecteurs du catalogue d’acheter les produits présentés. Cela le dégoûte au point que la plupart de ses collègues sont déshumanisés et n’ont pas même le privilège d’avoir un prénom comme Assistant, nommé par sa seule fonction ou comme Miss Kit-Kat, un des modèles qui jouent à la famille parfaite pour les photos, elle aussi affublée d’un surnom.

Dénoncer les travers de la société contemporaine n’a rien de bien original, je vous avais parlé récemment de Ressources inhumaines de Frédéric Viguier ou dans un genre très différent de 2084 de Boualem Sansal. Je trouve que cette critique de la société n’est pas approfondie : rien de nouveau qu’on ne sache déjà au sujet de la société de consommation et des modèles auxquels on voudrait nous faire tous ressembler. La causticité ne me paraît intéressante que lorsqu’elle est doublée d’une réflexion, d’une argumentation, ce qui n’est pas le cas ici. Seule, elle montre un personnage aigri qui n’est même pas vraiment drôle.

Les personnages eux-mêmes sont sans réelle épaisseur et tombent dans les travers dénoncés : le héros, qui se targue d’être différent, tombe amoureux de Nathalie uniquement parce qu’elle est jolie. Quel cliché et quelle superficialité ! Et Nathalie se révèle aussi fade que les autres. Elle ira le samedi, comme tout le monde, acheter son canapé, et s’enroulera dans un vieux plaid dessus. Banalité.

Le roman d’ailleurs bascule, avec une certaine acrimonie, vers la critique de la routine du couple. Mais cette monotonie et cette lassitude de deux êtres qui vivent côte à côte plutôt qu’ensemble ont déjà été traités en littérature, par Annie Ernaux par exemple dans La Femme gelée. Cela n’a donc rien de novateur. Et ici, le style est d’une platitude dont je vous laisse juge :

« — Qu’est-ce que tu fais ? — Ce que je veux. — On est en couple, j’ai le droit de savoir. — Je suis occupé à détruire les cases, à tuer les modèles. — On habite ensemble. — Le papier glacé, ça brille, mais ça fige. — Tu es avec qui ? — La pub, ça rassure, mais ça ment. Je laisse mon portable sonner dans ma poche. »

Quand dans la seconde moitié du roman, le héros pense faire de l’art en faisant des photos pornos, on touche le fond. Les messages qu’il envoie et reçoit sur des chats de rencontre sont pitoyables et donnent une vision bien triste et vide de la vie. Évidemment, les photos d’art faites en cachette donnent une image aussi fausse que celle qu’il donne à ses clichés de meubles. C’est lui qui dirige les acteurs, cela flatte peut-être son ego, mais cela ne change rien au fond du problème. Est-il le seul à ne pas s’en apercevoir ?

Quand il s’en rend peut-être compte, des scènes parallèles de séances de photos (catalogue de meubles VS porno) sont rapportées volontairement mélangées pour montrer que ce sont deux illusions qu’on nous présente ici. Mais cette alternance est vraiment lassante et nous n’avions pas besoin de ça pour comprendre.

Relégué à un niveau très primitif et animal, le personnage principal est très décevant : lui, le soi-disant artiste assez prétentieux pour ne pas vouloir se mêler à ses collègues qu’il méprise tombe bien bas. Je n’ai pas éprouvé la moindre empathie pour lui. Je l’ai trouvé assez sordide. La pseudo-philosophie qui transparaît çà et là est digne du comptoir du pire café du commerce.

« Les objets nous dévoilent, les meubles ne cachent rien. Notre canapé révèle nos ambitions, les chaises de cuisine nos espoirs, la bibliothèque nos peurs. Si la personnalité est une photo, l’appartement en est le négatif. Nathalie, c’est la tasse et sous-tasse de même couleur, c’est l’armoire à rangement, c’est la chaise droite, le mug « I Love NY », le portemanteau dans l’entrée. — Et toi ? Je suis le verre ébréché, le tiroir qui ferme mal, le bol à cochonneries, la poignée où on accroche les vestes. »

Dans ce roman, c’est l’ultra moderne solitude que chantait déjà Souchon en… 1988 ! Chacun est seul même s’il feint de ne pas le voir et tente de masquer le vide de sa vie par une illusion de bonheur lisse et parfait. C’est assez déprimant. Je me suis vraiment ennuyée lors de cette lecture, malgré les nombreux dialogues qui ne parviennent cependant pas à compenser un style aussi plat et vide que le propos. Dommage ! Et vous, l’avez-vous lu ?

Sauver les meubles, de Céline Zufferey

Roman paru en 2017. 240 pages chez Gallimard (collection Blanche). 

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8 commentaires sur “Sauvez les meubles, de Céline Zufferey

  • 29 septembre 2017 à 11 h 17 min
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    Je te souhaite de l’apprécier davantage que moi !

  • 29 septembre 2017 à 11 h 26 min
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    Je ne l’ai pas lu ! Et en lisant ton billet, cela me tente peu de le lire
    Depuis quelques semaines mes lectures ne sont pas très intéressantes et hélas il m’arrive d’abandonner le livre ! Est ce ton cas ?

  • 29 septembre 2017 à 11 h 37 min
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    Je comprends que tu ne sois pas tentée vu ce que j’ai écrit 😉 En ce moment, mes lectures sont très en dents de scie : j’aime vraiment beaucoup ou pas du tout, il y a peu de nuances. Avant mon blog, je n’hésitais pas à abandonner ma lecture si elle ne me plaisait pas, mais aujourd’hui, je me rends compte que c’est plus difficile car je ne me vois pas rédiger un article sur un livre dont je n’ai pas achevé la lecture. Par exemple pour Salammbô de Flaubert, je me suis vraiment forcée, en me disant en plus que la fin me plairait peut-être. Du coup, je suis en phase de réflexion à ce sujet… et toi, t’arrive-t-il de ne pas finir une lecture ?

  • 30 septembre 2017 à 8 h 32 min
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    ça veut dire quoi « acrimonie ? »
    j’aime beaucoup la manière que vous avez d »écrire vos critiques
    c’est digne de certains magazines littéraires
    grâce à vous je fais le tri !!!

  • 30 septembre 2017 à 8 h 48 min
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    Merci beaucoup pour le compliment et bienvenue sur Bibliblog ! Acrimonie signifie « aigreur blessante ou méchante ». Je trouve que souvent, dans les romans qui dénoncent des faits de société comme ici la solitude ou le monde des apparences, il y a plus d’aigreur que de réflexion. Or à mon avis, un livre peut tout à fait nous faire réfléchir sans pour autant nous déprimer 😉 Au plaisir de vous retrouver par ici prochainement 😉

  • 30 septembre 2017 à 11 h 29 min
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    Pas lu, et j’avoue que même si j’aime explorer ce qui n’est pas fortement médiatisé, ce roman ne m’aurait pas attirée. Ce genre de sujets rabâchés (seul le contexte changeant un peu), ça ne sent pas l’originalité d’emblée ni de grandes révélations.:-) Et tu confirmes (parce que ça aurait pu être miraculeusement original selon le traitement ou le point de vue). Tant mieux pour ma PAL ! 🙂

  • 2 octobre 2017 à 14 h 30 min
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    Oui à mon avis, tu ne perds rien et il te sera sans doute plus profitable de lire autre chose ! 🙂

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