Autissier soudain seuls

Ce beau roman vraiment très intéressant est composé de deux parties. Il m’a été recommandé par une amie il y a déjà plusieurs mois et lorsqu’elle m’en avait parlé, le sujet m’avait paru assez attirant. Autant je connaissais le parcours assez exceptionnel de navigatrice d’Isabelle Autissier, autant j’ignorais tout de son activité littéraire, n’ayant encore jamais rien lu d’elle.

En général, je n’aime pas lire des ouvrages de sportifs car ce sont des personnes qui n’ont rien à voir avec la littérature et souvent s’improvisent écrivains comme moi charpentier. Mais là, ce fut réellement une très belle surprise car l’auteure a un vrai style (je sais qu’elle a écrit de nombreux autres ouvrages avant celui-ci) et a rédigé un roman que j’ai trouvé passionnant.

Il s’agit d’un couple de trentenaires qui travaillent à Paris. Louise « petite fille » sage et très bonne alpiniste, pour ne pas perdre l’homme qu’elle aime et qui rêve de partir voir si l’herbe est plus verte ailleurs, accepte de prendre une année sabbatique avec son compagnon Ludovic, jeune homme solaire, optimiste et bon barreur. Nos deux aventuriers décident en effet de partir en bateau faire le tour du monde. Le roman s’ouvre au moment où le couple se retrouve dans les cinquantièmes rugissants. Devant le spectacle magnifique de la nature, servi par une très jolie plume, au milieu des glaciers, Ludovic insiste pour s’arrêter sur une île.

« Arrivés au premier ressaut, avant de perdre la mer de vue, ils font une autre pause. C’est si simple, si beau, quasi indicible. La baie encerclée de tombants noirâtres, l’eau qui scintille comme de l’argent brassé sous la légère brise qui se lève, la tache orangée de la vieille station et le bateau, leur brave bateau, qui semble dormir, les ailes repliées, pareil aux albatros du matin. Au large, des mastodontes immobiles, blanc-bleu, luisent dans la lumière. Rien n’est plus paisible qu’un iceberg par temps calme. Le ciel se zèbre d’immenses griffures, nuages sans ombre de haute altitude, que le soleil ourle d’or. Ils restent longtemps fascinés, savourant cette vision. Sans doute un peu trop longtemps. »

En effet le temps se couvre, les deux jeunes gens s’abritent dans une ancienne station abandonnée et lorsqu’ils ressortent, leur bateau a disparu… Il ne leur reste que deux pommes, quelques barres de céréales et aucun moyen de communication.

On s’attend à un roman d’aventure, une sorte de robinsonnade à deux, mais ce roman est beaucoup plus que cela, c’est aussi un roman psychologique. L’âme humaine est en effet fouillée d’une manière très approfondie. Le récit est à la troisième personne mais le point de vue omniscient permet de connaître tour à tour les pensées de chacun des personnages. Une vraie réflexion nous est alors proposée par Isabelle Autissier sur le monde moderne qui nous a éloignés de cette nature qui peut paraître hostile, surtout lorsque l’on doit retrouver les gestes ancestraux que l’on a oubliés depuis des générations, pour survivre, apprendre à chasser, à pêcher, à organiser l’emploi du temps de sa journée en fonction de son seul salut, entre espoir d’être retrouvé et détresse absolue. Mais ce n’est pas tout : l’auteure se penche aussi sur les relations d’un couple qui doit faire face à l’adversité. Les rancunes, les différences se révèlent, une certaine forme d’égoïsme se développe et en même temps l’unité doit primer car tout est mieux que la solitude qui conduirait à la mort.

« Voilà, leur peur se transforme en colère. Ils se disputent comme si de rien n’était, comme s’ils étaient confortablement installés dans leur canapé. Louise est saisie d’une angoisse. Ils ne sont pas seulement abandonnés sans feu ni lieu, ils sont condamnés l’un à l’autre, l’un avec l’autre, ou l’un contre l’autre. Quel couple résisterait à ce genre d’enfermement ? Ludovic n’est pas loin de la même réflexion. Il n’ose plus sortir la nourriture du sac, se sent comme un gamin fautif et cette impression l’énerve au plus haut point. Au lieu de balancer des reproches, elle pourrait être positive, faire un effort. »

Se pose alors la question des sentiments des deux personnages l’un pour l’autre, de leur évolution devant la menace d’une fin horrible, loin de tout et de tous. Chacun est livré à soi-même et déploie ses propres ressources pour lutter, pour ne pas sombrer physiquement ni moralement, ressources que chacun va puiser très loin, très profondément, souvent dans l’enfance heureuse et ses comptines par exemple, qui apaisent et rassurent. Et à l’instar des personnages, le lecteur se demande jusqu’où il serait prêt à aller pour sa propre survie.

Dans la seconde partie du roman, est abordée la question des médias toujours prompts à s’emparer d’histoires sensationnelles, de secrets avouables ou non au sujet de ce qui a bien pu se passer à des milliers de kilomètres dans un univers et une situation que personne ne peut imaginer sans les avoir vécus de l’intérieur et que pourtant tout le monde rêverait de juger. Je ne souhaite pas en dévoiler trop afin de préserver le plaisir des lecteurs, mais même très différente, cette partie est également intéressante, bien que j’aie préféré la première. En somme, un roman vraiment bien écrit et passionnant.

Soudain, seuls, d’Isabelle Autissier

Roman français paru en 2015 chez Stock, collection La Bleue. 252 pages

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13 commentaires sur “Soudain, seuls d’Isabelle Autissier

  • 29 avril 2016 à 11 h 47 min
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    J’avais déjà très envie de lire et donc article me confirme que je dois vraiment l’acheté ! merci pour ce bel avis.

  • 29 avril 2016 à 12 h 23 min
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    Merci pour ce commentaire ! C’est un beau roman et j’espère que vous l’apprécierez aussi !

  • 10 juin 2016 à 12 h 23 min
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    C’est un livre qui m’a énormément plu ! J’ai plus apprécié la première partie que la deuxième. J’ai adoré suivre ces deux Robinson des temps modernes, voir comment leur relation évoluait au fil des jours. Une très bonne lecture pour moi également donc 🙂

  • 10 juin 2016 à 12 h 25 min
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    Oui, c’est un très bon roman, et moi aussi, j’ai préféré la première partie 🙂

  • 22 août 2016 à 14 h 54 min
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    Hello !
    je vois qu’on a beaucoup de lectures en commun ! j’ai adoré ce roman également !

  • 27 août 2016 à 0 h 50 min
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    Hello, je ne connais personne qui ne l’ait pas aimé. C’est chouette d’avoir des goûts communs, à bientôt ! 😉

  • 17 octobre 2016 à 23 h 13 min
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    Ce roman a été un vrai coup de coeur qui m’a fait passe une sacrée palette d’emotions. Tout comme toi, j’ai aussi eu une preference pour la premiere partie de l’histoire. J’ai trouve que la deuxième partie était un peu longue sans grande surprise.

  • 18 octobre 2016 à 0 h 07 min
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    Merci pour ton message ! J’avoue que c’était pour moi une découverte de l’auteure et il paraît que ses autres romans sont tout aussi poétiques et bien écrits. Je pense qu’un jour je lirai l’Amant de Patagonie qui semble faire l’unanimité.

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  • 4 décembre 2016 à 16 h 14 min
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    Je retiens définitivement celui ci de ta liste de Noel et vais me l’offrir très prochainement !

  • 10 décembre 2016 à 0 h 53 min
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    Eh bien j’espère qu’il te plaira aussi. Le risque c’est qu’après tu l’offres à plein de gens ^^!

  • 17 mars 2017 à 15 h 40 min
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    Un de mes coups de coeur de l’année dernière ! Récit puissant et remarquablement bien écrit, j’ai été vraiment séduite !

  • 18 mars 2017 à 6 h 27 min
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    Moi aussi il fait partie des livres qui m’ont vraiment marquée l’an dernier ! D’ailleurs, tous les gens à qui je l’ai conseillé l’ont aimé. Il est puissant, poétique, tout en nous faisant réfléchir sur notre rapport à la nature, aux autres, aux médias etc. À lire sans modération 😉

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