Sampedro-sourire-etrusque

J’ai été attirée par le titre de ce roman qui m’évoquait un sarcophage étrusque qui représente un couple au sourire énigmatique. Je n’avais aucune idée du thème de l’histoire, aussi ai-je été à la fois surprise et contente de voir que le roman s’ouvre précisément sur le sarcophage auquel j’avais pensé. Intriguée, j’ai commencé ma lecture et le sourire n’a pas quitté mes lèvres pendant les 300 pages, malgré le thème pourtant difficile.

En effet, Salvatore Roncone est un paysan calabrais, veuf, âgé et malade. Atteint d’un cancer, il se voit contraint de quitter sa montagne natale pour aller vivre chez son fils Renato et sa femme Andréa qui résident à Milan. Il n’aime pas du tout la vie urbaine et n’apprécie pas sa belle-fille. Toutefois, lui qui ne s’est jamais intéressé aux enfants, va découvrir son petit-fils, ce qui lui permet de renouer en pensée avec son passé, pendant la seconde guerre mondiale où sous le surnom de Bruno, il luttait contre l’ennemi avec ses camarades partisans. L’enfant sans le vouloir va ainsi transformer le vieillard et le maintenir gaillard malgré sa maladie.

« Le vieux étreint cette vie toute palpitante à fleur de peau. Les premiers jours, il avait peur de déformer ces chairs tendres ; maintenant, il sait que l’enfant n’est pas si fragile. Tout petit, oui ; ayant besoin d’aide, aussi ; mais exigeant, impérieux. Quelle énergie quand, soudain, il éclate en cris suraigus, agite bras et jambes avec violence ! Stupéfiante cette volonté absolue, cette détermination obscure, cette condensation de vie. »

J’ai trouvé ce livre à la fois très tendre et en même temps très drôle. La narration à la troisième personne est faite le plus souvent du point de vue du vieil homme et ses réflexions sont très amusantes. Par exemple il considère que son petit-fils n’est pas élevé avec des méthodes convenables, et sa naïveté devant la modernité est touchante. Du coup, il lutte contre Andréa qui incarne l’intellectuelle moderne comme il luttait dans le maquis contre les nazis. On accède très souvent aux pensées du héros grâce à un discours direct qui traduit ses pensées, dans son langage parfois un peu cru mais aussi savoureux et authentique que les victuailles qu’il achète en cachette de sa belle-fille.

« Et c’est pour ça qu’il y a des anges femelles, ajoute le vieux en se souvenant du corps de Dunka. – Pardon, monsieur Roncone, intervient un élève présomptueux, tout droit sorti du Séminaire, les anges n’ont pas de sexe. La stupéfaction du vieux augmente encore : – Foutaises ! Qui a dit ça ? – Les Écritures. Le Pape. Le vieux éclate de rire. – Et qu’est-ce qu’il en sait du sexe, le Pape ? En plus, comment est-ce qu’on peut vivre sans sexe ? Si nous les hommes, on en a un, comment les anges, qui nous sont supérieurs, n’en auraient pas ? Est-ce que Dieu les aurait créés pour les punir en les privant d’anges femelles ?… Quelles drôles d’idées il a le Pape, dis donc ! »

Salvatore est fier, entier et rude. Il souhaite apprendre au petit Brunettino autant qu’il peut avant que la Rusca comme il nomme son cancer, ne le sépare de son petit-fils. Cette personnification est présente tout au long du roman et le vieil homme lutte aussi bien évidemment contre elle. Cette agonie est magnifique et pleine d’émotions : Salvatore refuse de mourir avant l’un de ses ennemis, resté au pays, et surtout avant d’avoir appris ce qu’il considère comme étant la vraie vie à l’enfant.

Il rencontre ensuite d’autres personnages, notamment Valério et surtout Hortensia qui progressivement l’aideront à prendre conscience de choses que lui-même n’aurait pas crues possibles : il s’ouvre notamment à la tendresse et à l’amour, et se défait peu à peu de certains de ses préjugés.

La relation de ce grand-père avec son petit-fils, leur complicité sont bouleversantes ; Salvatore découvre avec stupeur et une infinie tendresse qu’il apprend de son petit-fils autant que lui-même lui enseigne la vie. Le vieil homme commence à vivre autrement le peu de temps qu’il lui reste, à se poser des questions, et son évolution vers la philosophie est sans doute la meilleure des façons d’apprendre à mourir. L’écriture est à la fois simple et belle, et la poésie parfois se niche au détour d’une courte phrase.

« Sa présence juvénile fait fleurir des lilas dans le cœur fatigué. »

C’est un très beau roman sur la lutte contre la maladie, contre la modernité, contre la culture que cet homme peu instruit ne comprend pas souvent, et c’est aussi un roman sur un amour immense particulièrement émouvant. J’ai trouvé tous les personnages très attachants et l’histoire magnifique. C’est une sorte de roman d’apprentissage, mais que Sampedro renouvelle en choisissant de faire évoluer non pas comme c’est traditionnellement le cas un héros jeune mais au contraire en fin de vie.

Le Sourire étrusque, de José Luis Sampedro

Roman espagnol paru en 1985 (2012 aux Editions Métailié). 352 pages

Titre original : La Sonrisa Etrusca, traduit par Françoise Duscha-Calandre 

Découvrez aussi :

Facebooktwitterpinterestmail

6 commentaires sur “Le sourire étrusque de José Luis Sampedro

  • 24 juin 2016 à 12 h 48 min
    Permalink

    Il est dans ma PAL celui-ci, merci pour cet avis ^^

  • 24 juin 2016 à 13 h 30 min
    Permalink

    Tu vas te régaler ! C’est vraiment un très beau roman !

  • 24 juin 2016 à 15 h 25 min
    Permalink

    J’espère qu’il te plaira autant qu’à moi !

  • 24 juin 2016 à 15 h 55 min
    Permalink

    Wouahou, ta présentation donne vraiment envie… Et c’est vrai que les extraits, bien choisis d’ailleurs, laissent présager d’une belle oeuvre. J’aime spécialement celui sur les anges… Merci pour cet article qui m’a fait découvrir un beau livre!

  • 24 juin 2016 à 15 h 57 min
    Permalink

    Un beau livre, c’est exactement cela, il est tellement touchant ! N’hésite pas à le lire, c’est un pur moment de bonheur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *