Steinbeck-souris-hommesJ’ai lu ce roman pour la première fois lorsque j’étais au collège, en classe de troisième. C’est mon prof de lettres, l’excellent monsieur C. qui l’avait fait connaître à la classe. Je me souvenais de l’histoire, mais pas de la toute fin, et comme j’en avais gardé un bon souvenir, j’ai eu envie de le relire. Bien m’en a pris.

Ce roman raconte une tranche de vie de deux amis, Lennie et George. Ils offrent leurs services dans des ranches en Californie vraisemblablement dans les années 30. Quand le récit débute, les deux compères viennent de quitter le ranch de Weed pour des raisons mystérieuses et inavouables et se dirigent vers un autre. Mais le roman s’ouvrant sur une bêtise que Lennie a faite et sur la mort d’une souris, il pose les jalons de ce qui ne peut être qu’une tragédie.

Le lecteur comprend très vite que Lennie, véritable force de la nature, est simple d’esprit. George le protège et l’accompagne. Lennie aime toucher les choses douces comme les souris qu’il met dans sa poche. Comme il ne sent pas sa force immense, il tue involontairement les douceurs qu’il caresse.

J’ai aimé les thèmes évoqués dans ce roman comme le rejet de la différence, que l’on perçoit à la fois par rapport à Lennie qui est mentalement et affectivement très immature mais aussi par rapport à Crooks, ouvrier noir exclu du monde des blancs, contraint de dormir avec les chevaux.

La différence entre riche et pauvre est également palpable puisqu’on voit Curley, le propriétaire du ranch abuser de son pouvoir, notamment envers Lennie qu’il violente. La misère des ouvriers agricoles américains qui s’emploient comme saisonniers à cette époque est assez intéressante à observer et sans doute hélas assez réaliste. Chacun travaille dur et compte son petit pécule en espérant des jours meilleurs.

La solitude, corollaire de ce rejet, est un thème omniprésent. L’amitié qui lie Georges et Lennie symbolise étonnamment cette solitude tant les deux personnages sont différents : l’un est petit, vif, intelligent quand l’autre est grand, fort et idiot. Ce sont en fait deux solitudes qui se rencontrent et s’accompagnent.

« Si les autres types vont en prison, ils peuvent bien y crever, tout le monde s’en fout. Mais pas nous. Lennie intervint. — Mais pas nous ! Et pourquoi ? Parce que… parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi, et c’est pour ça. Il éclata d’un rire heureux. »

Les autres hommes présents dans le ranch sont seuls aussi : Crooks qui vit en dehors de la chambrée ou Candy qui se voit séparé de son chien, seul être qui l’empêchait de ressentir cette solitude. Même la femme de Curley tente de séduire les hommes car elle souffre de sa solitude dans un monde d’hommes alors qu’elle avait rêvé d’une vie d’actrice en ville.

Le rêve, c’est précisément ce qui permet à tous ces personnages de continuer à vivre. Lennie et Georges imaginent devenir propriétaires d’une petite ferme, sans patron, sans asservissement. Ce rêve est maintes fois répété dans le roman, car nos deux héros ont besoin de le dire, de l’entendre pour croire qu’il pourra un jour devenir réalité. Ainsi, même si George prétend qu’il en a assez de raconter à son camarade comment sera leur vie, il ne peut s’empêcher de s’exécuter et se prend lui aussi au jeu.

L’enthousiasme qui en découle est marqué par un style oral, gai et enlevé émaillé de nombreuses exclamations réjouies, par des dialogues pleins de vivacité. Ce sont précisément les dialogues qui font progresser l’action car ils forment l’essentiel du roman.

« Ils restèrent silencieux. Ils se regardaient les uns les autres, étonnés. Cette chose, qu’ils n’avaient jamais vraiment crue, était sur le point de se réaliser. George dit avec componction : — Nom de Dieu ! J’parie qu’on pourrait l’avoir. L’émerveillement emplissait ses yeux. — J’parie qu’on pourrait l’avoir, répéta-t-il doucement. »

Toute la force de ce livre tient justement dans la puissance de ce rêve dont le lecteur souhaite vraiment qu’il puisse se concrétiser pour contrebalancer la dure vie des protagonistes. Hélas, la violence physique de Curley à l’égard de Lennie ou celle, plus psychologique des hommes vis à vis du vieux Candy de même que la présence dérangeante de l’épouse de Curley pourraient bien faire basculer le roman dans la tragédie que l’on avait pressentie dès le début… Ce rêve est aussi le symbole du rêve américain pendant la grande dépression ; nous assistons impuissants à une fatalité qui s’abat sur les plus faibles. L’intrigue entraîne le lecteur toujours plus avant, pour savoir ce qu’il adviendra des rêves de chacun.

Les personnages sont extrêmement attachants : Lennie nous touche par sa faiblesse intellectuelle et la force de son rêve, George par son amitié indéfectible et son attitude à la fin du roman, Candy par sa solitude et sa tristesse lorsque son chien meurt etc.

Les descriptions des lieux sont réduites et tellement vagues qu’elles montrent le côté universel et intemporel du propos de l’auteur. John Steinbeck signe là une œuvre majeure de la littérature américaine qui ne peut que bouleverser profondément le lecteur.  

Des souris et des hommes, de John Steinbeck

Roman américain paru en 1937. 174 pages chez Gallimard (collection Folio). 

Titre original : Of Mice and Men, traduit par Maurice-Edgar Coindreau. 

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Des souris et des hommes John Steinbeck
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17 commentaires sur “Des souris et des hommes John Steinbeck

  • 7 avril 2017 à 13 h 07 min
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    Je connais le film mais je ne savais pas qu’il avait été adapté du livre ! Une découverte pour moi, merci Sandra

  • 7 avril 2017 à 14 h 51 min
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    Eh bien c’est drôle car moi, je ne savais pas qu’il y avait eu une adaptation cinématographique de ce roman !! Alors merci Brigitte pour cette info 😉

  • 7 avril 2017 à 15 h 10 min
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    Ah là, je suis convaincue d’avance ! C’est une très bonne idée de lecture, encore une fois je le note pour cet été ! Merci 🙂

  • 7 avril 2017 à 15 h 49 min
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    C’est une très belle histoire, j’espère qu’elle te plaira ! 🙂

  • 8 avril 2017 à 9 h 12 min
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    J’avais adoré ce livre moi aussi! Un chef-d’œuvre.

  • 8 avril 2017 à 9 h 19 min
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    Absolument d’accord ! C’est un chef d’oeuvre que je suis bien contente d’avoir relu. 🙂

  • 9 avril 2017 à 7 h 22 min
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    Je n’ai jamais lu John Steinbeck, plus je lis de chroniques sur ses livres, plus je me dis qu’il faudrait que je fonce à ma librairie pour en acheter un.

    Merci d’avoir partagé ton avis. 🙂

  • 9 avril 2017 à 9 h 00 min
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    Je pense que c’est en effet un auteur à découvrir ; je ne saurais t’en conseiller un autre car je n’ai rien lu d’autre de lui. Mais si le reste est de la même veine, ça doit être intéressant à lire. Bon dimanche 🙂

  • 9 avril 2017 à 19 h 33 min
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    Ce que tu en dis me donnes vraiment envie de le relire, mais j’ai perdu mon ouvrage et il faudra que je m’en rachète un. J’avais tellement été émue par la fin du roman, et tout ce que tu dis c’est vrai, avisé. J’aime beaucoup tes chroniques de livres !

  • 11 avril 2017 à 6 h 43 min
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    Merci beaucoup, ton commentaire me fait très plaisir ! Tu as raison, la toute fin est très émouvante ; c’est la partie que j’avais bizarrement oubliée et la redécouvrir a été un moment de lecture particulièrement fort.

  • 13 avril 2017 à 18 h 07 min
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    Salutations 🙂
    J’espère que tu vas bien,
    ça fait un moment que j’hésite à lire ce livre, alors à l’occas’ j’irai l’acheter!
    Merci pour ce partage 😉
    A très vite

  • 13 avril 2017 à 19 h 42 min
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    Si tu avais envie de le lire, n’hésite pas, je pense que c’est un classique à découvrir, j’espère qu’il te plaira !

  • 13 avril 2017 à 19 h 53 min
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    En lisant ton article je me suis souvenue avoir lu du même auteur « le poney rouge ». tu m’a donné envie de redécouvrir cet auteur.

  • 13 avril 2017 à 23 h 04 min
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    Je ne connais pas Le Poney rouge, mais Des Souris et des hommes est vraiment un bon roman, émouvant qui pourrait te plaire. Bonne lecture et à bientôt !

  • Ping : Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras - Bibliblog

  • 23 mai 2017 à 20 h 26 min
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    Ah Steinbeck!! Un auteur très cher à mon coeur! Des souris et des hommes est un chef d’oeuvre mais que dire des raisins de la colère? Un monument. Si tu n’as pas lu les raisins de la colère, fonce! lol

  • 23 mai 2017 à 23 h 26 min
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    Je ne crois pas avoir (encore) lu Les Raisins de la colère, mais j’y pense, il est sur ma liste des romans à lire un jour. Mais comme tu imagines, j’en ai un paquet ! 😀

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