Supplément au voyage de Bougainville de Denis Diderot

Cela faisait longtemps que je voulais relire cet essai. Je n’en avais gardé à peu près aucun élément et pour une relecture, à quelques rares passages près, j’ai eu l’impression de découvrir complètement une œuvre. Dans le cadre de mon challenge « Au fil des siècles », j’en ai fait mon livre du XVIIIe siècle.

Bougainville entreprit en 1766 un long voyage autour du monde qui le mena dans les îles aujourd’hui polynésiennes. Diderot imagine alors une réflexion à partir de cette expérience et en particulier de la découverte de Tahiti, de leurs habitants et de leurs coutumes. Il met en scène deux personnages, A et B qui dialoguent d’une manière que j’ai trouvée artificielle. Puis sont insérés une harangue d’un sage Tahitien et le dialogue entre Orou, un sauvage, et un homme civilisé aumônier de son état venu de France avec Bougainville.

J’ai trouvé intéressant le fait de s’interroger sur une société différente de la nôtre. Au siècle des Lumières en effet, les philosophes réfléchissent sur les cultures qui nous sont étrangères et tâchent de susciter une réflexion au sujet de la nôtre, par comparaison. Dans cet essai, Diderot oppose loi naturelle et loi civile. Il prétend que les Tahitiens qui obéissent aux lois naturelles sont bien plus heureux que nous dans nos sociétés policées. Et il en profite pour critiquer le colonialisme.

« Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ! Si un Otaïtien débarquait un jour sur vos côtes et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays est aux habitants d’Otaïti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort – et qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles, dont ton bâtiment est rempli, tu t’es récrié, tu t’es vengé, et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n’es pas esclave, tu souffrirais plutôt la mort que de l’être, et tu veux nous asservir ! […] quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? »

Il peint en effet le portrait d’une société utopique et idéale où tout est mis en commun, où la jalousie et la violence n’existent pas. Un vrai jardin d’Eden. L’accent est mis sur la grande hospitalité des Tahitiens qui accueillent les Européens à bras ouverts. Curieux de découvrir ces gens venus du vieux continent, ils cherchent à communiquer avec eux. Cela fait ressortir par contraste la violence de la société européenne du XVIIIe ainsi que ses incohérences.

Comme les Tahitiens considèrent que la seule richesse est leurs enfants, ils fondent de grandes familles. Peu importe si les enfants n’ont pas tous le même père, l’important est d’avoir beaucoup d’enfants. La liberté sexuelle est alors largement développée. Je ne pense pas être spécialement prude. Toutefois, j’avoue que j’ai été choquée par certains aspects, notamment par l’inceste qui est considéré comme une possibilité offerte dans cette société.

Ce qui m’a dérangée aussi, c’est de ne jamais savoir exactement ce que pense Diderot. Il invite implicitement ses contemporains à réformer certaines lois en vigueur afin de vivre mieux, sans toutefois montrer un caractère révolutionnaire qui détruirait un certain équilibre. Mais pour le reste, il demeure volontairement imprécis sur ce qui fait vraiment le bonheur d’une société d’après lui. Je me suis aussi souvent demandé si on ne peut pas voir une certaine ironie derrière ses propos. Il se moque par exemple de la religion quand Orou demande à l’aumônier ce qu’il fait dans son pays :

« OROU – Que faites-vous donc ? L’AUMONIER – Rien. OROU – Et ton magistrat souffre cette espèce de paresseux, la pire de toutes ? L’AUMONIER – Il fait plus, il la respecte et la fait respecter. »

Pour un essai, Diderot essaie de rendre son propos vivant et intéressant en variant le type de texte et en privilégiant le dialogue, ce qui anime la discussion et évite de lasser le lecteur. Même si j’ai trouvé les thèmes et la réflexion intéressants, j’ai trouvé plutôt pénibles les courts dialogues entre les 2 personnages A et B, assez osées certaines idées, et j’ai regretté que la thèse de l’auteur ne soit pas plus explicite.

Supplément au voyage de Bougainville de Denis Diderot.

Essai paru en 1772. 190 pages chez Folio classique.

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8 commentaires sur “Le Supplément au voyage de Bougainville, de Denis Diderot

  • 22 décembre 2017 à 9 h 34 min
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    Voilà comme toi une lecture ancienne dont je n’ai gardé strictement aucun souvenir (au point que ton « résumé » me semble totalement frais et nouveau). Comme quoi certaines lectures marquent et restent plus que d’autres…
    J’en profite pour te souhaiter d’excellentes fêtes de fin d’année !

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    • 22 décembre 2017 à 10 h 39 min
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      C’est vrai que certains classiques deviennent un peu désuets et nous marquent moins que d’autres. Celui-là en tout cas me marquera bien moins que la plupart de ceux dont j’ai parlé sur le blog jusqu’à présent. Merci pour tes voeux, je te souhaite à toi aussi et à ta petite tribu de très joyeuses fêtes de fin d’année !

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  • 22 décembre 2017 à 19 h 30 min
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    Il faut savoir que Diderot touchait une pension d’une colonie négrière… en fait la plupart des Lumières étaient racistes et esclavagistes (sans parler du sexisme, de l’intolérance religieuse et du mépris de classe), le plus progressiste du courant officiel était peut-être Condorcet qui proposait d’exploiter encore « seulement » 80 ans l’Afrique le temps de les civiliser, on connait l’argument xD

    Le texte reste bon mais avec nos critères moraux actuels un personnage comme Diderot paraitra forcément pour le moins ambigu.
    Revendiquer son droit personnel à la critique du pouvoir alors qu’on profite de ses effets et qu’on n’est certainement pas solidaire du peuple ni demandeur d’un bouleversement social, en fait les Lumières c’était un peu les bobos de gauche de Canal+ de l’époque =)

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    • 22 décembre 2017 à 20 h 36 min
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      Ah j’aime bien ton commentaire : c’est exactement ça, avec nos critère moraux d’aujourd’hui, il y a des choses qui ne passent pas vraiment… En ce sens, certains « classiques » peuvent nous apparaître comme dépassés à cause des mentalités qui ont (heureusement) évolué. Passe de très bonnes fêtes (dans ta montagne française 😉 ) et à bientôt !

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  • 23 décembre 2017 à 15 h 10 min
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    Ne pas se rappeler d’un livre alors qu’on l’a lu, est-ce signe que ce dernier ne nous a pas marqué ? Ce n’est pas une question ironique, mais une question que je me suis déjà posé. Dans un sens, oui, et j’en ai fait l’expérience. Mais j’ai également fait l’expérience contraire : j’ai lu il y a quelques années Voyage au bout de la nuit de Céline. Et vers le milieu du livre (je ne plaisante pas), je me suis aperçu que le texte me disait vaguement quelque chose, et plus j’approchais de la fin, puis je me suis rendu compte que j’avais lu ce livre. Pourtant, j’ai adoré ce livre ! Ou alors, je l’ai adoré à la seconde fois ? Excellente question ^^.
    Sinon, j’ai ce livre de Diderot. Il me fait également de l’oeil depuis un certain temps, mais je pense qu’il va pouvoir continuer encore un peu, au regard de ta critique.
    Je te souhaite d’excellentes fêtes de fin d’année 🙂 !!

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    • 23 décembre 2017 à 17 h 47 min
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      Je suis tout à fait d’accord avec ta question que je me suis aussi déjà posée. Comme toi avec le Voyage de Céline, j’ai redécouvert complètement certains livres (avec plus ou moins de bonheur). Celui-ci ne me disait tellement plus grand chose que je me suis demandé si je l’avais lu en entier la première fois…la question reste d’ailleurs ouverte… je ne me rappelle plus. Pour d’autres, ça a été une révélation (comme Le vieil homme et la mer de Hemingway) alors que ma première lecture ne m’avait pas laissé de trace impérissable. Je pense que l’on change, on mûrit, on affine ses goûts littéraires ou artistiques si bien que ça vaut toujours la peine de donenr une seconde chance à un classique qu’on n’a pas trop aimé.
      Merci pour tes voeux, à mon tour de te souhaiter de très joyeuses fêtes de fin d’année ! À bientôt ! 🙂

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  • 6 janvier 2018 à 17 h 17 min
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    oppose loi naturelle et loi civile. Il prétend que les Tahitiens qui obéissent aux lois naturelles sont bien plus heureux que nous dans nos sociétés policées.

    Intéressant. J’imagine qu’il range l’inceste dans les lois naturelles. Il me faut me replonger dans l’oeuvre de mon compatriote haut-marnais !

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    • 7 janvier 2018 à 11 h 07 min
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      C’est un livre intéressant, même si j’ai trouvé certaines choses choquantes comme l’idée que l’inceste, après tout, serait quelque chose de naturel. D’autant que les sociologues affirment que l’inceste est prohibé depuis toujours dans toutes les sociétés, c’est un des interdits majeurs de l’Homme. Du coup, j’ai du mal à croire Diderot 😉

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