Martinez-terre-penche

C’est mon amie Sandrine qui m’a conseillé ce livre, mille mercis à elle. C’est un roman plein de poésie et de contrastes que nous offre ici Carole Martinez.

Blanche est une petite fille qui vit au Moyen-Âge, en 1361 aux côtés d’un père peu affectueux et de ses demi-sœurs les bâtardes. Elle est emmenée au domaine des Murmures à l’âge de onze ans pour être confiée au seigneur de Haute-Pierre dont elle devra plus tard épouser le fils. Blanche ne veut pas de cet hymen auquel elle ne s’attendait pas, elle veut apprendre à lire et se montre maligne, courageuse et dotée d’un caractère très affirmé malgré son jeune âge.

Le domaine dans lequel elle va arriver est une Terre qui penche, ravinée par la pluie, et obligeant les habitants à « remonter » incessamment la terre à l’instar de Sisyphe son rocher. Blanche croit en effet arriver en enfer, mais elle va découvrir là un univers différent qui va changer sa vie et sa perception du monde. Le récit alterne entre la voix de la petite fille à la première personne et celle de la vieille âme à la deuxième personne qui s’adresse à l’enfant qu’elle a été autrefois. Toutes deux sont la même personne, un fantôme mort il y a plusieurs siècles et cette sorte de dialogue d’outre-tombe d’un chapitre sur l’autre rend la composition de ce roman vraiment originale.

Cet univers onirique et d’une poésie à couper le souffle nous entraîne dans un monde médiéval plein de beauté : certains personnages se confondent avec la nature comme Aymon, le promis de Blanche, qui nage dans la Loue en croyant être poisson et vit sur son arbre en accompagnant les oiseaux de sa flûte. Des éléments de la nature sont personnifiés comme la rivière qui parfois se métamorphose en femme fatale ; les loups brodés sur la veste de l’héroïne s’échappent dans la forêt lorsque la petite fille s’y retrouve seule et apeurée etc. Tout cela crée une ambiance très particulière qui m’a entraînée dans son sillage, grâce à la beauté du rythme et des sonorités d’une prose magnifique, pleine d’épithètes homériques. Ces répétitions créent des sortes de refrains qui alternent avec de véritables chansons médiévales. Un texte digne d’un aède.

Mais en même temps, Carole Martinez évoque une réalité tout autre et vraiment dure, et elle l’aborde d’une manière très crue : la peste, fléau qui a ravagé la moitié de la population dont la mère de Blanche, la situation des femmes ou des petites filles qui craignent le diable agile et filou et se voient mariées sans amour lors d’arrangements familiaux émaillent le récit et en font des thèmes principaux. Ce roman m’a beaucoup plu, on y trouve des pages d’une poésie extraordinaire, par exemple sur la définition et le rôle du père, sur l’amour paternel que l’on lit d’une traite et sans mot dire, comme Blanche qui les surprend, pour ne pas briser la magie poétique. On suit avec un vrai plaisir l’histoire de cette héroïne, même si j’ai trouvé quelques longueurs vers la fin du roman.

« Le corps enroulé dans la cape du diable, tu as froissé la rivière en y trempant tes minuscules pieds nus et la fraîcheur de l’onde t’a fait rire aux éclats. Tu as cherché Aymon du regard qui, déjà, s’était plongé tout entier dans la Loue et nageait au milieu du cours d’eau. Seule sa tête se tenait hors des eaux vertes et il arrivait qu’il disparaisse absolument sous la surface. Il t’a fait de grands signes pour que tu le rejoignes. Tu n’as pas ôté ta petite chemise, tachée de boue, de cendre, de sang, tu as juste retiré la cape de Bouc et les restes de la cotte et du surcot déchirés d’où les loups s’étaient enfuis, tu as tout posé en tas sous un saule où voltigeait un essaim d’éphémères, avant de revenir vers la Loue, soudain étincelante du soleil qui pointait à l’est au-dessus des falaises et parvenait enfin à filer un rayon jusqu’à son cœur. Sur cette plage où vous étiez, l’herbe fine, rase et douce formait comme un tapis encore gris de rosée et les cailloux blancs ne blessaient pas les pieds. »

Un très beau roman à découvrir.

La terre qui penche, de Carole Martinez

Roman français paru en 2015 chez Gallimard (collection Blanche). 368 pages.

Prix de la feuille d’or 2015.

Interview de Carole Martinez par la librairie Mollat à Bordeaux.

Et vous, avez-vous lu ce roman ? L’avez-vous aimé ?

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13 commentaires sur “La Terre qui penche, de Carole Martinez

  • 6 mars 2016 à 18 h 40 min
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    C’est un roman dont je n’avais jamais entendu parler mais qui m’intéresse beaucoup! L’époque m’est chère et me fascine, l’histoire de Blanche m’intrigue & j’aimerais découvrir la plume de l’auteur. Je le note en espérant pouvoir le lire bientôt. 🙂

  • 6 mars 2016 à 23 h 46 min
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    Je suis contente alors de te l’avoir fait découvrir et j’espère que tu prendras autant de plaisir que moi à le lire.

  • 9 mars 2016 à 9 h 37 min
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    De Carole Martinez, j’ai lu et adoré « Le cœur cousu » et j’ai lu et aimé « Du domaine des murmures » ! J’aime son univers poétique, empreint de touches fantastiques… Et je suis impatiente d’ouvrir ce roman-ci !

  • 9 mars 2016 à 9 h 49 min
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    Merci pour ton commentaire. Et moi je suis impatiente de découvrir les deux premiers, s’ils sont de la même veine, je vais adorer 😉

  • 10 mars 2016 à 14 h 50 min
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    Ohh je viens de lire Du domaine des murmures du même auteur! Je me lirais bien ce livre-là qui a l’air de se passer au même endroit!

  • 10 mars 2016 à 22 h 01 min
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    Je n’ai pas (encore) lu le Domaine des murmures, mais il me tente beaucoup car s’il est de la même veine, je vais me régaler ! Je recommande fortement celui-ci qui est vraiment très beau.

  • 14 mars 2016 à 10 h 11 min
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    Il est dans ma PAL et cette excellente chronique m’a donné encore plus envie de le lire !

  • 14 mars 2016 à 10 h 15 min
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    Merci beaucoup pour ton message, j’espère que tu y trouveras autant de plaisir que moi, c’est vraiment un très beau roman !

  • 15 mars 2016 à 12 h 20 min
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    Je te rejoins effectivement sur l’aspect poétique du roman et la langue magnifique, mais c’est vrai que la dureté de l’époque, en particulier pour les femmes, m’a beaucoup marquée.

  • 15 mars 2016 à 13 h 11 min
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    Oui, je suis d’accord avec toi, la vie n’était pas tendre à cette époque, et en particulier pour les filles ou les femmes…

  • 22 août 2016 à 14 h 56 min
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    Je l’ai adoré, pour l’instant c’est vraiment mon préféré de cette auteure !

  • 22 août 2016 à 15 h 50 min
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    Moi je n’ai encore rien lu d’autre d’elle, mais je le ferai assurément !

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