Une longue impatience, de Gaëlle Josse

Je ne sais plus du tout pourquoi j’ai choisi d’inscrire ce roman sur ma liste de ceux que je voulais découvrir. Mais si j’ai un conseil à vous donner, c’est de foncer dans votre librairie préférée pour acheter ce tout petit roman. Il n’est pas très long, mais il a une force extraordinaire et m’a bouleversée. 

Ce qui m’a plu, immédiatement, c’est l’écriture, pourtant simple mais que j’ai trouvée belle et poétique. Gaëlle Josse a l’art de trouver le mot juste, l’ampleur de la phrase, le rythme qui conviennent à cette longue attente et qui ressemblent à une marée. D’autre part le choix d’un récit à la première personne nous plonge immédiatement dans l’attente que nous allons partager avec l’héroïne et rend le texte très fort mais toujours avec retenue.

Le roman est composé de trois parties. La première est de très loin la plus longue. À la première personne, Anne Quémeneur, veuve Le Floch, raconte l’absence de son fils Louis, 16 ans qui s’est enfui de la maison dans les années 50. Elle alterne une sorte de long monologue fait de retours en arrière et d’angoisse présente sur ce qu’a pu devenir son fils. Assez vite, on apprend qu’il s’est embarqué sur un navire. Elle insère également des lettres qu’elle écrit à ce fils qui lui manque tant, dans lesquelles elle exprime sa joie future et la fête qu’elle fera lorsqu’il rentrera.

Les retours en arrière sont l’occasion pour le lecteur de comprendre le motif de la fugue de Louis et de découvrir l’univers d’Anne. L’héroïne n’a pas une vie facile et ne se sent pas à sa place dans son monde. Elle est rongée par l’absence de son fils qui la hante au point de l’empêcher de vivre et d’être heureuse. Elle est donc à la fois hors temps et hors espace. Mais qu’est-ce qu’elle est touchante ! Chaque mère peut se reconnaître devant l’anxiété de ne pas savoir où est son enfant, ce qu’il devient, qui il est finalement. Mais paradoxalement, ce qui est étonnant c’est que l’absence de Louis habite aussi sa mère, la remplit, et devient pour elle une raison de vivre.

« C’est une nuit interminable. En mer le vent s’est levé, il secoue les volets jusqu’ici, il mugit sous les portes, on croirait entendre une voix humaine, une longue plainte, et je m’efforce de ne pas penser aux vieilles légendes de mer de mon enfance, qui me font encore frémir. Je suis seule, au milieu de la nuit, au milieu du vent. Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête. »

L’amour maternel est omniprésent. Il irradie d’Anne. On le voit à travers Louis mais aussi dans tout ce qu’elle fait pour ses deux autres enfants. Le personnage d’Anne, c’est l’archétype de la mère aimante, dévouée, dont l’amour est aussi infrangible qu’inconditionnel et viscéral. Il ne peut donc que nous toucher car c’est la mère que nous avons, dont nous rêvons, que nous sommes peut-être.

Le personnage d’Etienne, le second mari d’Anne est aussi assez émouvant en raison de l’amour inconditionnel et exclusif qu’il porte à sa femme depuis toujours, mais qui a été aussi la cause du départ de Louis, d’une certaine manière.

« […] parfois on se découvre le cœur moins grand que l’on croyait, et rien n’y fait. »

L’histoire se déroule en Bretagne peu après la guerre et on ne peut que constater les traces profondes qu’elle a laissées dans la population et en particulier chez Anne. On voit ainsi, en toile de fond, les privations, la déchirure qu’entraînent les hommes disparus en mer, les cancans des villages etc. La mer est presqu’aussi un personnage ici, qui engloutit les gens comme une mère peut dévorer ses enfants (de tendresse).

Le thème de la solitude est très prégnant. Dans cette histoire, tout le monde est seul avec sa douleur. Etienne est seul, empêtré dans son amour et son remords, malheureux de ne pouvoir rien faire pour sa femme. Anne se mure dans son infinie tristesse, dans son refuge de sa maison d’autrefois et dans son espoir de retrouver Louis. Ce sont des solitudes qui s’accompagnent, mais elles montrent bien l’impossibilité de communiquer réellement ses difficultés à l’autre. On est toujours seul, quoi qu’on en dise, pour affronter les aléas de la vie.

« Il est plus terrible de se voir retirer une affection pleine de promesses que de ne l’avoir jamais connue. L’or devenu plomb. […] On n’en veut pas à ceux qui n’ont rien à donner, mais comment supporter de se voir privé de ce qui a été un jour offert ? […] Le malheur, ça ne se partage pas. »

Les deuxième et troisième parties sont très brèves, à la 3e personne et donnent un point final à cette attente qui n’a que trop duré. Ce n’est donc pas un roman d’action que je vous propose mais un roman intimiste, lent, d’une tendresse authentique et d’une grande poésie qui saura sans doute vous toucher aussi.

Une longue impatience, de Gaëlle Josse

Roman paru en 2018. 192 pages chez Noir sur blanc (collection Notabilia). 

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8 commentaires sur “Une longue impatience, de Gaëlle Josse

  • 25 mai 2018 à 10 h 30 min
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    Je ne connais pas Gaëlle Josse mais ce que tu en dis donne envie de découvrir son livre ! Puisque tu parles d’amour maternel j’en profite pour te souhaite une Bonne Fête des Mères 🙂 A bientôt.

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    • 31 mai 2018 à 13 h 20 min
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      Merci Brigitte, c’est adorable et pardon de te répondre si tard ! J’espère que tu as passé une très belle fête des mères.
      Ce roman pourrait te plaire, je te le souhaite si tu le lis. À bientôt !

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  • 25 mai 2018 à 21 h 43 min
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    Merci pour cette découverte. Je pense l’offrir à ma mère pour la fête des mères et je le lirai après elle 🙂

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    • 31 mai 2018 à 13 h 22 min
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      Quelle bonne idée ! Ça m’arrive aussi d’offrir un livre à un membre de ma famille et d’en profiter pour le lire après 😉 J’espère qu’il te plaira !

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  • 26 mai 2018 à 11 h 17 min
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    Plus j’y pense, plus je me dis que tes abonnés devraient recevoir une cagnotte qui leur permettrait de mettre la main sur les nombreux livres que tu incites à lire 😀 . Et celui-ci en fait partie ! Des réserves à cette excellente idée ? Je n’ose y croire 😀 .
    Puis-je revenir sur un point (il fallait bien que cela arrive un jour 😀 ) ? Vers la fin du billet, tu écris cela : « Ce sont des solitudes qui s’accompagnent, mais elles montrent bien l’impossibilité de communiquer réellement ses difficultés à l’autre. On est toujours seul, quoi qu’on en dise, pour affronter les aléas de la vie ». Je te trouve bien pessimiste pour le coup. Pour moi, la communication de ses difficultés n’a rien de théoriquement impossible. On s’auto-persuade bien plus que cela ne sert à rien de parler, qu’on risque de déranger, que nos problèmes sont uniques.

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    • 31 mai 2018 à 13 h 29 min
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      Haha ! Bonne idée pour la cagnotte, si je pouvais, ce serait avec plaisir : les livres sont faits pour être partagés et si tu n’habitais pas si loin, tu pourrais profiter de ceux que je donne en ce moment (je commence à préparer mon déménagement ;-)).
      Concernant ta remarque, je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait qu’il faille absolument communiquer (je le fais d’ailleurs beaucoup) mais je reste persuadée que certaines choses ne peuvent être vécues que seul(e), comme l’approche de la maladie ou de la mort. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas en parler ou soutenir quelqu’un/être soutenu, mais ce sont tout de même des choses devant lesquelles on doit se débrouiller seul-e. Peut-être est-ce un point de vue un peu pessimiste, mais comme je suis quelqu’un de très positif par ailleurs, ça équilibre ! 😀

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  • 28 mai 2018 à 9 h 44 min
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    Je l’ai noté mais pas encore lu…j’attends un moment plus favorable où je puisse en profiter pleinement. J’aime son écriture même si souvent elle est teintée de beaucoup de mélancolie. J’avais beaucoup aimé « les heures silencieuses » du même auteur…Merci pour ta superbe chronique

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    • 31 mai 2018 à 13 h 33 min
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      Tu trouveras aussi ce roman empreint de mélancolie mais c’est beau malgré tout. J’ai entendu parler des heures silencieuses mais ne l’ai pas encore lu, je le note, merci du conseil Manou !

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